Municipales 2026. La bataille de Grenoble

Par Manuel Pavard

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Les Grenoblois sont appelés aux urnes les 15 et 22 mars pour élire leur futur-e maire. La fin d’une ère Piolle longue de douze ans. Et de gros enjeux à affronter pour la prochaine majorité (en matière de santé, sécurité, logement, mobilité, environnement...), dans cette période lourde de menaces aux niveaux national et international.

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Grenoble s'apprête à connaître un nouveau maire et une nouvelle équipe municipale, après deux mandats d'Éric Piolle qui fut en 2014 le premier maire écologiste d'une grande ville française.

Un « moment de bas­cule ». L’expression, employée dans un docu­ment interne pré­sen­tant le pro­jet (en construc­tion) de la liste de Lau­rence Ruf­fin, s’applique par­fai­te­ment à la période actuelle. Au niveau local déjà avec la fin d’une ère de douze ans à Gre­noble. Deve­nu en 2014 le pre­mier maire éco­lo­giste d’une grande ville fran­çaise, Éric Piolle l’avait pro­mis, il pas­se­ra le relais au terme de son second man­dat. Et si une par­tie de l’actuelle majo­ri­té se retrouve à ses côtés, Lau­rence Ruf­fin s’est mon­trée très claire : la liste d’union de la gauche éco­lo­giste et citoyenne ne vise pas un troi­sième man­dat mais entend por­ter « un nou­vel élan, une nou­velle page pour Gre­noble ».

La capi­tale des Alpes est cepen­dant loin d’être la seule concer­née par ce « moment de bas­cule ». Les bou­le­ver­se­ments les plus pro­fonds — et inquié­tants — se situent en effet sur les plans natio­nal et inter­na­tio­nal. Ce sont, égrène l’équipe de Lau­rence Ruf­fin dans le docu­ment pré­ci­té, « le dérè­gle­ment cli­ma­tique, le retour des impé­ria­lismes débri­dés, l’explosion des pré­ca­ri­tés, la mon­tée des peurs et des replis iden­ti­taires, la défiance démo­cra­tique, ferment de pro­messes déçues ». Dans ce contexte où l’extrême droite attise les haines — en France comme aux États-Unis, en Rus­sie, en Israël ou ailleurs en Europe -, la gauche a une immense res­pon­sa­bi­li­té. Celle de pro­po­ser un pro­jet alter­na­tif et un hori­zon dési­rable, notam­ment à l’échelle muni­ci­pale.

Pour cela, la future majo­ri­té gre­no­bloise devra se confron­ter à de nom­breux enjeux. Dont l’un des plus média­tiques : la sécu­ri­té, chif­fon rouge agi­té par les can­di­dats de droite qui en font leur che­val de bataille. D’Alain Cari­gnon à Her­vé Ger­bi en pas­sant par Valen­tin Gabriac (RN), tous riva­lisent de déma­go­gie, poin­tant le sup­po­sé laxisme de la muni­ci­pa­li­té. De fait, les récents règle­ments de comptes ont ali­men­té la thèse d’une ville dan­ge­reuse (cf. l’ex­pres­sion « Chi­cagre »). Ceci, bien qu’aucune métro­pole ne soit épar­gnée par les vio­lences liées au tra­fic de stu­pé­fiants. La gauche a tou­te­fois des pro­po­si­tions sur le déploie­ment de la police muni­ci­pale, le ren­for­ce­ment de la pré­ven­tion… Sans oublier de rap­pe­ler que la sécu­ri­té est une com­pé­tence de l’État. Et que la police de proxi­mi­té a été lar­ge­ment déman­te­lée sous Sar­ko­zy. Ce qu’élude volon­tiers la droite.

Le loge­ment est éga­le­ment deve­nu un enjeu majeur de tout scru­tin local. Y com­pris à l’étranger : « À New York, le thème a été l’une des clés de l’élection de Zoh­ran Mam­da­ni », sou­ligne une mili­tante insou­mise. Gre­noble a atteint le seuil SRU de 25 % de loge­ments sociaux en 2025 et vise les 30 %. La ville a aus­si ins­tau­ré le per­mis de louer et l’encadrement des loyers, en lien avec la métro­pole. Mais de gros défis res­tent à rele­ver : réno­ver les loge­ments, 20 000 foyers gre­no­blois souf­frant de pré­ca­ri­té éner­gé­tique ; sur­mon­ter la crise du loge­ment abor­dable. Alors que les occu­pa­tions (siège de la métro­pole, écoles) se mul­ti­plient pour mettre à l’abri des sans-logis, les asso­cia­tions somment ain­si la mai­rie d’appliquer sa pro­messe, faite en mai 2025, de réqui­si­tion des loge­ments vacants.

Autre pré­oc­cu­pa­tion cen­trale pour la popu­la­tion, la san­té. Gre­noble n’échappe pas à la déser­ti­fi­ca­tion médi­cale : si rien n’est fait, 40 000 Gre­no­blois n’auront plus de méde­cin trai­tant à l’horizon 2030. Ten­sion qui se réper­cute sur les urgences hos­pi­ta­lières. Si les leviers dont dis­pose une muni­ci­pa­li­té se heurtent à cer­taines limites, celle-ci devra néan­moins conti­nuer à sou­te­nir les centres de san­té actuels, tout en aidant à la créa­tion de nou­veaux centres à Flau­bert, Saint-Bru­no ou Hoche. Citons par ailleurs l’épineux pro­blème de gou­ver­nance du Groupe hos­pi­ta­lier mutua­liste (GHM), que la ville devra suivre, en com­plé­men­ta­ri­té avec les autres ins­ti­tu­tions.

Sur le plan de la tran­si­tion éco­lo­gique, Gre­noble, sacrée « Capi­tale verte euro­péenne » en 2022, devra pour­suivre la végé­ta­li­sa­tion (50 hec­tares d’espaces verts créés depuis 2014) et la créa­tion d’îlots de fraî­cheur. Indis­pen­sable dans une ville qui devrait subir jusqu’à 43 jours de cani­cule par an en 2050. Dans ce cadre, les ques­tions de mobi­li­té et trans­ports sont elles aus­si cru­ciales. Le déve­lop­pe­ment du vélo, la pié­ton­ni­sa­tion des écoles sont plu­tôt salués tan­dis que la gra­tui­té des trans­ports publics, por­tée par la gauche, serait un grand pas. Reste le RER métro­po­li­tain (Serm), pro­jet phare des décen­nies à venir, dont le finan­ce­ment dépend en grande par­tie de l’État.

Pour être exhaus­tif, il fau­drait évo­quer la démo­cra­tie locale — marque de fabrique gre­no­bloise -, la culture, l’attractivité éco­no­mique, les ser­vices publics, l’é­du­ca­tion, la jeu­nesse, l’ac­tion sociale… Et bien sûr le lien avec la métro­pole, l’identité du pré­sident et les équi­libres au conseil métro­po­li­tain étant étroi­te­ment liés aux résul­tats du scru­tin gre­no­blois. Sans comp­ter les nom­breuses com­pé­tences aujourd’­hui dévo­lues à l’in­ter­com­mu­na­li­té. Autant d’enjeux situant l’ampleur de la tâche qui attend le ou la nou­vel-le édile.

Lau­rence Ruf­fin au ras­sem­ble­ment inter­syn­di­cal contre l’austérité, le 2 décembre 2025, place de Ver­dun.

Un match gauche-droite arbitré par des outsiders aux dents longues

Dix candidats sont sur la ligne de départ à Grenoble. Tête de liste pour l’union de la gauche et des écologistes, Laurence Ruffin espère succéder à Éric Piolle… Tout comme Alain Carignon qui rêve, lui, d’un retour. Et d’autres prêts à jouer les trouble-fête.

Qui suc­cé­de­ra à Éric Piolle au prin­temps pro­chain ? Le maire éco­lo­giste de Gre­noble, élu en 2014 et réélu en 2020, l’avait annon­cé : il ne bri­gue­ra pas de troi­sième man­dat. C’est fina­le­ment Lau­rence Ruf­fin qui a été dési­gnée en sep­tembre der­nier par les mili­tants pour mener la liste d’union de la gauche éco­lo­giste et citoyenne. Non affi­liée à un par­ti, l’ex-dirigeante de la Scop Alma (édi­tion de logi­ciels) est sou­te­nue notam­ment par Les Éco­lo­gistes, le PCF, Génération.s, L’Après, le Par­ti ani­ma­liste… et même le PS. Un petit évé­ne­ment à Gre­noble où socia­listes et éco­lo­gistes se regar­daient en chiens de faïence depuis des décen­nies.

En revanche, la France insou­mise, membre de la majo­ri­té muni­ci­pale depuis le pre­mier man­dat d’Éric Piolle, fait cette fois bande à part. Le mou­ve­ment mélen­cho­niste a ain­si choi­si Allan Bru­non, ancien assis­tant par­le­men­taire du dépu­té Gabriel Amard, pour por­ter ses cou­leurs. Ce, au prix de quelques dis­sen­sions internes, qui ont conduit à la sus­pen­sion de la conseillère régio­nale Émi­lie Marche et de l’adjoint au maire Alan Confes­son.

Le can­di­dat LFI sera-t-il le troi­sième homme du scru­tin ? Sa capa­ci­té à se main­te­nir au second tour sera scru­tée de près, en par­ti­cu­lier par Alain Cari­gnon, can­di­dat pour Les Répu­bli­cains — comme en 2020 — qui rêve de retrou­ver le fau­teuil de maire qu’il occu­pa de 1983 à 1995. Le pré­sident du groupe d’opposition a lan­cé sa cam­pagne depuis plu­sieurs mois, tirant à bou­lets rouges sur le bilan de la muni­ci­pa­li­té, qu’il tente d’associer à Lau­rence Ruf­fin. Mais il traîne tou­jours comme un bou­let sa condam­na­tion à quatre ans de pri­son ferme, en 1996, pour cor­rup­tion et abus de biens sociaux.

Pour faire le plein de voix dans son camp, Alain Cari­gnon devra tou­te­fois sur­mon­ter la concur­rence, à droite et au centre, de l’avocat et ex-pré­sident du Crif Gre­noble Her­vé Ger­bi, inves­ti par Hori­zons, et de Pierre-Édouard Car­di­nal, direc­teur de Mina­tec, sou­te­nu par Renais­sance et le MoDem.

De l’autre côté de l’échiquier poli­tique, Romain Gen­til conduit un atte­lage com­po­sé de Place publique, du PRG et du par­ti Équi­noxe, tan­dis qu’à l’extrême gauche, Bap­tiste Anglade et Cathe­rine Brun, rom­pus aux joutes élec­to­rales, repré­sen­te­ront res­pec­ti­ve­ment le NPA-Révo­lu­tion­naires et Lutte ouvrière. Sans oublier – même si le mou­ve­ment refuse toute éti­quette – le Gre­noble Alpes col­lec­tif (GAC), qui a dési­gné, grâce au plé­bis­cite citoyen, un binôme de têtes de liste, Nadia Belaïd et Tho­mas Simon.

Enfin, le Ras­sem­ble­ment natio­nal, absent en 2020, pré­sente cette fois, allié à l’Union des droites pour la Répu­blique (UDR) d’É­ric Ciot­ti, une liste menée par Valen­tin Gabriac. Gre­noble, terre anti­fas­ciste his­to­rique, res­te­ra-t-elle hos­tile à l’extrême droite ?

Le pro­jet citoyen d’un centre de san­té à Saint-Bru­no.

Des centres de santé et une aide aux professionnels

Un — petit — aperçu des mesures proposées par la liste conduite par Laurence Ruffin sur la santé, la sécurité et le logement.

La san­té, c’est deve­nu une pré­oc­cu­pa­tion du quo­ti­dien à Gre­noble. Près de 40 000 Gre­no­blois pour­raient en effet se trou­ver sans méde­cin-trai­tant à l’horizon 2030.

La liste conduite par Lau­rence Ruf­fin pro­pose, pour ce qui relève de ses com­pé­tences, de sou­te­nir l’action des cinq centres de san­té actuels et d’en créer un par quar­tier. Avec, dans l’immédiat, la créa­tion d’un centre à Flau­bert et l’accompagnement des ini­tia­tives citoyennes pour la créa­tion de centres à Saint-Bru­no et Hoche.

Mesure concrète, éga­le­ment : la créa­tion d’un Pôle d’accompagnement à l’installation et au main­tien des pro­fes­sion­nels de san­té. La ville inter­vien­dra par ailleurs pour que la cli­nique mutua­liste retrouve une ges­tion au ser­vice des citoyens.

La san­té, ce n’est pas que le soin, ce sont aus­si les condi­tions de vie, l’environnement… tout ce qui fait la pré­ven­tion. Une série de mesures sont pré­vues pour l’alimentation, la lutte contre la pré­ca­ri­té, les pra­tiques spor­tives à tous âges et sans dis­cri­mi­na­tion de genre, l’adaptation aux cha­leurs esti­vales…

Une police muni­ci­pale de proxi­mi­té à Notre-Dame.

Pour la sécurité, la proximité

La sécu­ri­té, c’est d’abord l’affaire de l’État : la police gre­no­bloise compte aujourd’hui cent postes de moins que lorsque Nico­las Sar­ko­zy a été élu et en a sup­pri­mé par mil­liers.

La liste de Lau­rence Ruf­fin n’en pro­pose pas moins une série de mesures. Par­mi celles-ci, le déve­lop­pe­ment d’une police muni­ci­pale de proxi­mi­té – Saint-Bru­no-Gare, l’Alma-Notre-Dame-Très Cloître en plus de ce qui a déjà été expé­ri­men­té au VO – et l’implantation d’une vidéo­sur­veillance utile à la police et à la jus­tice, sous le contrôle d’un comi­té citoyen.

30%

de loge­ments sociaux

Par­mi les pro­po­si­tions de la liste d’u­nion de la gauche éco­lo­giste et citoyenne de Lau­rence Ruf­fin, celle d’aller vers les 30 % de loge­ments sociaux à Gre­noble – 25 % aujourd’hui. Construc­tions à la Presqu’île, Flau­bert, Espla­nade, Grand-Alpes, mais aus­si réha­bi­li­ta­tion dans le parc social de loge­ments vacants et mobi­li­sa­tion du fon­cier au pro­fit des bailleurs sociaux.

Carignon. Plus cent et moins cent

« Alain Cari­gnon, l’expérience pour sau­ver Gre­noble », affiche fiè­re­ment le can­di­dat inves­tis par les Répu­bli­cains et qui se pré­sente comme le tom­beur poten­tiel de Lau­rence Ruf­fin. L’expérience ? Les com­mu­ni­cants de l’équipe ne pensent pas, sans doute, à l’expérience de ses vingt-neuf mois de pri­son – sa déten­tion a pris fin en 1998 – pour cor­rup­tion, abus de biens sociaux et subor­na­tion de témoins. Non plus qu’à celle des condam­na­tions qui sont venues ensuite enri­chir son casier pour abus de biens sociaux.

Non, l’expérience, c’est celle de « l’opposant média­tique », ain­si que le qua­li­fie Her­vé Ger­bi, un autre can­di­dat de droite à la mai­rie de Gre­noble.

Et là, rien de bien com­pli­qué. La sécu­ri­té. Matin, midi et soir. Avec une parole forte : « La sécu­ri­té, ce n’est pas un slo­gan. C’est une déci­sion. » Bien. Des pro­po­si­tions ? Créer cent postes de poli­ciers muni­ci­paux – demande ali­gnée sur celle du RN.

Dans tous les docu­ments de cam­pagne, pas un mot sur la police natio­nale et la com­pé­tence de l’État en matière de sécu­ri­té. Ques­tion : faut-il aug­men­ter les effec­tifs dont les salaires sont payés par les contri­buables locaux pour per­mettre à l’État de faire des éco­no­mies ? Car plus 100 et moins 100, ça fait tou­jours zéro.

Et moins cent, c’est jus­te­ment le niveau des effec­tifs gre­no­blois de la police natio­nale d’avant Nico­las Sar­ko­zy. Un homme poli­tique qui a un point com­mun avec Alain Cari­gnon : la pri­son.

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