Échirolles. Le combat d’une maire : « La gauche peut et doit parler de sécurité »

Par Manuel Pavard

/

Demande de création d’un commissariat, fermeture du Carrare... Depuis son arrivée à la mairie d’Échirolles, Amandine Demore a pris à bras-le-corps la lutte contre le narcotrafic. L’édile et candidate communiste aux municipales entend montrer comment la gauche peut s’emparer du thème de la sécurité, tout en se différenciant des propositions démagogiques de la droite.

Image principale
Amandine Demore aux côtés de Fabien Roussel et des élus communistes locaux lors du rassemblement pour la création d'un commissariat de plein exercice à Échirolles, le 26 novembre 2024. © Luc Renaud

Elle l’a annon­cé publi­que­ment début février mais les faits se sont pro­duits trois semaines plus tôt. Dans la nuit du 12 au 13 jan­vier, le véhi­cule de ser­vice d’Amandine Demore a été incen­dié, en bas de son immeuble. À l’heure où nous écri­vions ces lignes, la maire d’Échirolles, qui a dépo­sé plainte, n’avait pas de nou­velles et n’était « pas sûre d’en avoir ». D’après les enquê­teurs, « il ne res­tait presque plus rien de la voi­ture, ils ont eu du mal à trou­ver des indices », rap­porte celle qui avait déjà été la cible de menaces et inti­mi­da­tions, dans les mois pré­cé­dents. « Une fois, ils ont blo­qué ma voi­ture dans le centre-ville, avec une moto devant, une moto der­rière, raconte-t-elle. Là, je me dis « et s’il sort une arme ? »… » Aman­dine Demore n’a guère de doutes sur les moti­va­tions et le pro­fil des auteurs, qui la visent pour son action contre le tra­fic de stu­pé­fiants. Mais cette fois, « ils ont fran­chi un cap », estime l’édile. Sa famille était en effet pré­sente cette nuit-là et les tra­fi­quants sou­hai­taient, selon elle, lui faire pas­ser un mes­sage : « Ils vou­laient me mon­trer qu’ils savaient où j’habitais. »

Si cette attaque l’a natu­rel­le­ment secouée, sa « déter­mi­na­tion » reste tou­te­fois intacte. Car Aman­dine Demore entend pour­suivre sa poli­tique à la mai­rie d’Échirolles. Tête de liste d’une coa­li­tion regrou­pant les com­mu­nistes, les insou­mis uni­taires, le col­lec­tif citoyen pour Échi­rolles, elle brigue en mars 2026 un nou­veau man­dat. Lequel serait le pre­mier com­plet, l’ancienne pre­mière adjointe ayant été élue par le conseil muni­ci­pal en novembre 2023, pour suc­cé­der à Ren­zo Sul­li, démis­sion­naire.

« C’est la première fois que le dossier du commissariat est à l’étude »

Pour être recon­duite aux com­mandes de la ville, la can­di­date mise notam­ment sur son action et ses pro­po­si­tions en matière de sécu­ri­té. À com­men­cer par son com­bat pour l’ouverture d’un com­mis­sa­riat de plein exer­cice à Échi­rolles — qui compte un poste de police per­met­tant seule­ment le recueil de plaintes, sur les jours ouvrés et en jour­née. Aman­dine Demore a ain­si mul­ti­plié les ini­tia­tives : ras­sem­ble­ment réunis­sant près de 500 habi­tants en novembre 2024, péti­tion signée par plus de 5 000 Échi­rol­lois, lettres à Emma­nuel Macron, échanges avec les ministres de l’Intérieur suc­ces­sifs… Dont le der­nier, Laurent Nuñez, auquel elle a écrit un cour­rier expo­sant la situa­tion. « Il m’a répon­du fin jan­vier et pour la pre­mière fois, la porte s’entrouvre, se féli­cite la maire. Il dit qu’il est atten­tif à mes obser­va­tions et qu’il les trans­met à la Direc­tion géné­rale de la police natio­nale, en vue d’un ‘exa­men appro­prié de ma requête’. »

Son tra­vail de sape com­mence donc à payer. « C’est la pre­mière fois que le dos­sier est à l’étude. Main­te­nant, la balle est dans leur camp », sou­ligne Aman­dine Demore, à l’in­ten­tion du minis­tère et de la DGPN. Et d’ajouter : « Je n’abandonnerai pas. La ques­tion est celle du retour à la police de proxi­mi­té, avec des effec­tifs atta­chés au ter­ri­toire et connais­sant la popu­la­tion. » Sa demande est en outre loin d’être abu­sive puisque la cin­quan­taine de postes asso­ciée à la créa­tion d’un com­mis­sa­riat « ne com­ble­rait même pas tous les besoins ».

Autre sujet phare, le Car­rare. En sep­tembre 2024, la maire avait fait fer­mer et éva­cuer l’immeuble, alors point de deal majeur de l’ag­glo­mé­ra­tion, en plein centre-ville d’Échirolles. Un an et demi plus tard, des copro­prié­taires ont récla­mé offi­ciel­le­ment sa réou­ver­ture, le 20 février, après avoir réa­li­sé les tra­vaux exi­gés. Aman­dine Demore reste, elle, pru­dente : « La pre­mière com­mis­sion de sau­ve­garde s’est tenue sous l’autorité de la pré­fète, avec métro­pole, ville, copro­prié­taires, et a don­né des pistes de réflexion : redres­se­ment de la copro­prié­té ou recy­clage ? ». La confi­gu­ra­tion du Car­rare, avec 82 petits appar­te­ments (stu­dios ou T1) et « très peu de pro­prié­taires occu­pants », ne faci­lite pas les choses. Sans oublier « une inquié­tude par­ta­gée par tous — y com­pris les copro­prié­taires. Com­ment empê­cher le nar­co­tra­fic de se réins­tal­ler ? »

Sur ce point, une com­mune ne peut faire de miracles sans aide de l’État, concède l’élue PCF. Néan­moins, « la gauche peut et doit par­ler de sécu­ri­té, ce n’est pas un sujet de droite », affirme-t-elle, rap­pe­lant que les vio­lences touchent d’abord les quar­tiers popu­laires. Pour elle, « c’est nous qui avons la solu­tion sur la sécu­ri­té ». Avec des sujets, comme les camé­ras, qu’assume désor­mais la gauche. Et en « misant sur l’humain » : pré­ven­tion et média­tion, police de proxi­mi­té… Aman­dine Demore n’a d’ailleurs aucune leçon à rece­voir de la droite : « La décla­ra­tion de Sar­ko­zy, « je ne veux plus voir les poli­ciers jouer au bal­lon avec les gamins », c’est la plus grosse bêtise qu’il ait dite ! Je serais heu­reuse de voir ça. » La maire appelle par ailleurs à « revoir les moda­li­tés d’action ». Exemple, les opé­ra­tions Place nette : « On a un bon par­te­na­riat en Isère avec la police, la pré­fec­ture, le par­quet. Mais il faut pen­ser aux sor­ties d’opération. Aujourd’hui, les habi­tants craignent même d’en avoir une dans leur quar­tier car après le départ des agents, les dea­lers reviennent et c’est encore pire qu’avant. »

Poli­cier et secré­taire géné­ral de la CGT Inté­rieur Police, Antho­ny Caillé (2e en par­tant de la droite) avait par­ti­ci­pé en mars 2024, à Rives, à un débat sur la sécu­ri­té, avec les com­mu­nistes isé­rois. © Luc Renaud

Anthony Caillé, CGT Intérieur : « Nationaliser la police municipale »

Enquêteur à la Brigade de répression du banditisme et secrétaire général de la CGT Intérieur Police, Anthony Caillé vient de publier « Que peut la police ? » (Éditions de l’Atelier). Entretien avant sa venue à Échirolles, le 26 février, à l’invitation du PCF.

Dans quel état se trouve la police natio­nale aujourd’­hui ?

Sar­ko­zy a tout « flin­gué » et aujourd’hui, on est tou­jours sur une poli­tique de perte d’effectifs (envi­ron 140 000 poli­ciers titu­laires il y a vingt ans, 111 000 en 2022), même si on est un peu moins mal lotis que d’autres avec la LOPMI. Les poli­ciers sont épui­sés : 20 mil­lions d’heures sup­plé­men­taires impayées, quelques mil­lions de pro­cé­dures en souf­france, 27 sui­cides en 2024 et à peu près autant en 2025, beau­coup de démis­sions et d’arrêts mala­die… Ils s’interrogent sur le sens du métier car aujourd’hui, la police a uni­que­ment une mis­sion répres­sive et ne fait pas de pré­ven­tion (hor­mis quelques excep­tions, comme lors des JO 2024).

Com­ment refon­der le lien si abî­mé entre la police et la popu­la­tion ?

D’abord, reve­nir à des concours par filière de métiers : pour les enquê­teurs, pour le com­mis­sa­riat… Puis la for­ma­tion, qui ne doit plus dépendre du seul pou­voir de la police natio­nale mais se dérou­ler dans les uni­ver­si­tés, durant deux-trois ans, avec de l’histoire, du droit, de la socio­lo­gie. Le poli­cier, qui arrive avec ses biais, sor­ti­rait avec une vue sur la socié­té plus juste. Et avec une licence. Troi­siè­me­ment, l’embauche : il faut remettre de la police de proxi­mi­té et la sacra­li­ser en créant une direc­tion géné­rale de la police de proxi­mi­té — à laquelle seraient rat­ta­chés des effec­tifs dans les com­mis­sa­riats. Enfin, renouer avec notre mis­sion de ser­vice public, au ser­vice de tous.

La CGT Inté­rieur se dit contre la police muni­ci­pale. Pour quelles rai­sons ?

Déjà, en natio­na­li­sant les 30 000 poli­ciers muni­ci­paux, on aurait 30 000 agents de police de proxi­mi­té. On remet en ques­tion la frag­men­ta­tion de la sécu­ri­té, qui est un ser­vice public. Or, il y a rup­ture d’égalité entre les citoyens, selon leur com­mune. Ensuite, le prin­cipe de rede­va­bi­li­té : à qui la police muni­ci­pale rend-elle des comptes ? Au maire. C’est donc un ins­tru­ment poli­tique. En plus, ça coûte un pognon de dingue ! Les maires dépensent sans comp­ter pour la police muni­ci­pale, au détri­ment d’autres ser­vices. Ils filent de plus en plus de pou­voir aux poli­ciers muni­ci­paux qui ne peuvent pour­tant pas faire de police judi­ciaire, d’enquête ou de garde à vue, seule­ment des contrôles et inter­pel­la­tions. Notons aus­si qu’il n’existe aucune doc­trine d’emploi de la police muni­ci­pale. Dans les com­munes où les agents sont armés, ils font ce qu’ils veulent, sans cahier des charges.

Qu’est-ce qu’une poli­tique de gauche en matière de sécu­ri­té ?

Avant tout des actions de pré­ven­tion. Remettre du col­lec­tif dans les quar­tiers, des média­teurs, des ser­vices… C’est aus­si le rôle des mai­ries, qui ne peuvent pas se sub­sti­tuer à l’État sur le réga­lien. Une vraie poli­tique de gauche de sécu­ri­té, c’est une sécu­ri­té sociale.

La liqui­da­tion de la MJC Man­de­la, l’une des déci­sions de la muni­ci­pa­li­té sor­tante. © Manuel Pavard

Fontaine. La droite, c’est l’échec

La municipalité sortante de Fontaine a choisi le tout répressif et supprimé les dispositifs de prévention. Et c’est l’échec. Agir contre l’insécurité passe par la présence humaine.

Loin de la com­mu­ni­ca­tion du maire sor­tant Franck Lon­go, les sta­tis­tiques offi­cielles sont sans appel. Selon les chiffres du minis­tère de l’Intérieur, à Fon­taine, les délits ont aug­men­té de 15,7 %, les vio­lences phy­siques – hors cercle fami­lial –, de 107 %, les coûts et bles­sures de 59 % les escro­que­ries de 45 % et les cam­brio­lages de 5 % en 2024. Tan­dis que la délin­quance pro­gresse de 13,6 %, attei­gnant un niveau inédit dans le même temps.

Les choix de la muni­ci­pa­li­té de droite se sont avé­rés lar­ge­ment contre-pro­duc­tifs. Les média­teurs ont été sup­pri­més, les ser­vices pré­ven­tion ont fer­mé rue Aris­tide Briand et à la MJC, liqui­dée. Des fer­me­tures et aban­dons au pro­fit d’une poli­tique du tout répres­sif : la vidéo­sur­veillance n’a pas enrayé la dégra­da­tion de la situa­tion.

Fermetures et campagnes médiatiques

Le tout répres­sif, c’est pour­tant la voie dans laquelle la muni­ci­pa­li­té per­siste aveu­glé­ment. Le maire et ses adjoints pour­ront ver­ba­li­ser cer­taines infrac­tions au moyen de pro­cès-ver­baux élec­tro­niques aux côtés des agents de la police muni­ci­pale. Chaque mois, en 2025, le jour­nal muni­ci­pal consacre une page à van­ter la répres­sion, la sanc­tion, ain­si que l’appel à la déla­tion. Outre le déploie­ment de soixante-dix camé­ras, les habi­tants ont accès à une pla­te­forme en ligne leur per­met­tant de contac­ter la police muni­ci­pale pour dénon­cer des actes dont ils auraient été témoins.

Il n’en demeure pas moins que la tran­quilli­té publique et la sécu­ri­té ne se décrètent pas à coup de décla­ra­tions média­tiques. Elle se construit dans la durée, par la pré­sence humaine. A Fon­taine le sen­ti­ment d’insécurité est réel pour une par­tie de la popu­la­tion et la dégra­da­tion de la situa­tion est une réa­li­té. La dis­pa­ri­tion des lieux de socia­li­sa­tion, des adultes réfé­rents et des dis­po­si­tifs de pré­ven­tion de proxi­mi­té vou­lus par la muni­ci­pa­li­té sor­tante a contri­bué à cette évo­lu­tion néga­tive.

Clau­dine Didier, tête de liste de « Fon­taine nous ras­semble ». © Édouard Schoene
Les propositions de la gauche fontainoise

Clau­dine Didier, qui conduit la liste d’union de la gauche « Fon­taine nous ras­semble », a pré­sen­té les pro­po­si­tions de son équipe pour com­battre l’insécurité. Le déve­lop­pe­ment d’une police muni­ci­pale de proxi­mi­té, tout d’abord, com­plé­men­taire de l’État, fon­dée sur la pré­sence à pied, la connais­sance fine des quar­tiers et la for­ma­tion à la média­tion. Une action conjointe avec l’État et la jus­tice, ensuite, cha­cun dans son rôle dans une coor­di­na­tion régu­lière, asso­ciant mai­rie, police, bailleur, jus­tice et faire de la pré­ven­tion une prio­ri­té par­ta­gée. L’objectif sera de for­mer à la média­tion les agents muni­ci­paux, ani­ma­teurs et édu­ca­teurs. Des « marches explo­ra­toires », notam­ment avec les femmes, les seniors et les per­sonnes en situa­tion de han­di­cap per­met­tront d’améliorer l’éclairage, l’entretien et l’aménagement des espaces publics.

Partager cet article

Avant de partir

Votre soutien compte pour nous

Le Travailleur alpin vit depuis 1928 grâce à l’engagement de ses lecteurs. Aujourd’hui encore, ce média propose un autre regard sur vos espoirs, vos luttes, vos aspirations. Une voix unique dans la presse d’information départementale.

Pour protéger l’indépendance du Travailleur alpin, assurer son développement, vos dons nous sont précieux – nous assurons leur traitement en partenariat avec la fondation l’Humanité en partage.

Merci d’avance.

Faire un don défiscalisé maintenant

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *