« On montre que l’extrême droite est contre les syndicats et les salariés »

Par Manuel Pavard

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Aimeric Mougeot, ingénieur à STMicroelectronics, représente l’UD CGT Isère au sein de Vigilances et initiatives syndicales antifascistes (Visa). L’association regroupe quelque 300 structures syndicales et compte de nombreux Visa locaux. Son but principal ? Outiller les syndicats afin de lutter contre l’implantation de l’extrême droite dans le monde du travail.

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Aimeric Mougeot est référent CGT à Visa 38, mandat que le salarié et syndicaliste à ST Crolles assume depuis la création du comité isérois de Vigilances et initiatives syndicales antifascistes.

Le Tra­vailleur alpin — Quel est le sta­tut de Visa ?

Aime­ric Mou­geot — C’est une asso­cia­tion qui regroupe des struc­tures syn­di­cales au niveau natio­nal, prin­ci­pa­le­ment de la CGT, Soli­daires et FSU, et quelques syn­di­cats CFDT, CNT et très mar­gi­na­le­ment Force ouvrière (peut-être deux dans toute la France). Elle est issue de la com­mis­sion syn­di­cale de Ras l’Front, qui est deve­nue Visa à la fin des années 1990. La dif­fé­rence : à Ras l’Front, c’était des indi­vi­dus alors qu’à Visa, ce sont les syn­di­cats qui adhèrent.

Il existe éga­le­ment des Visa locaux ?

Au début, Visa n’avait que des adhé­sions natio­nales et était une rela­ti­ve­ment petite asso­cia­tion. Et puis elle a vrai­ment gros­si en taille ces cinq der­nières années avec la mon­tée du péril de l’extrême droite. Quand la CGT Isère a adhé­ré – en 2022 si je me sou­viens bien –, j’ai été man­da­té pour repré­sen­ter l’union dépar­te­men­tale au sein de Visa. Les UD CGT, Soli­daires, FSU et CNT ont toutes adhé­ré en même temps et on a struc­tu­ré un Visa local. À l’époque, on devait être moins de cinq Visa locaux en France ; main­te­nant, il y en a dans un tiers des dépar­te­ments.

Quelles sont les mis­sions et actions de Visa ? Ont-elles évo­lué avec la pro­gres­sion de l’extrême droite ?

L’objet de l’association, c’est d’outiller les syn­di­ca­listes pour qu’ils puissent ensuite réfu­ter et démon­ter les idées d’extrême droite en s’adressant aux sala­riés. On pro­duit des livres, des tracts, on pro­pose des for­ma­tions syn­di­cales… Tout ce qui per­met de déve­lop­per de l’argumentaire à leur inten­tion. Sinon on voit de plus en plus de prises de res­pon­sa­bi­li­tés de l’extrême droite, par exemple dans les muni­ci­pa­li­tés. De plus en plus de cama­rades se retrouvent ain­si avec un employeur d’extrême droite. On peut donc répondre au reste de la popu­la­tion quand on nous dit « l’extrême droite, on n’a jamais essayé ». En fait si, dans cer­taines loca­li­tés déjà et ça fait énor­mé­ment de dégâts.

Les syn­di­cats résistent-ils ou y a‑t-il une plus grande poro­si­té ?

On observe un double mou­ve­ment : une prise en compte anti­fas­ciste par les syn­di­cats et en même temps, une infil­tra­tion de cer­tains syn­di­cats par l’extrême droite. Mais c’est très variable. À la CGT, le cas plus emblé­ma­tique est Fabien Engel­mann [NDLR : le maire RN d’Hayange (Moselle), ex-syn­di­ca­liste CGT]. Tout son syn­di­cat a été exclu de la CGT puisqu’il l’a défen­du. En Isère, ça arrive très peu mais ailleurs, on exclut régu­liè­re­ment des adhé­rents CGT pré­sents sur des listes RN. Idem pour Soli­daires, la FSU ou la CFDT. Ces orga­ni­sa­tions sont claires sur le sujet. Par contre, à FO, la CFE-CGC ou la CFTC, il y a de gros pro­blèmes dans cer­taines régions. En Alsace, le secré­taire géné­ral de FO s’est retrou­vé sur la même tri­bune qu’un dépu­té RN, pour la défense d’une usine. Ça a fait des remous donc au congrès, ils se sont décla­rés offi­ciel­le­ment anti­fas­cistes. Mais loca­le­ment, il y a encore beau­coup de cas. Exemple en Isère avec un délé­gué syn­di­cal King Jouet proche des iden­ti­taires, qui était à la com­mis­sion exé­cu­tive de l’UD FO. Avec Visa, on a inter­pel­lé le secré­taire géné­ral de FO Isère, il a été exclu de la CE.

Quels sont vos liens avec les groupes anti­fas­cistes ?

Ça se passe très bien, on a une vraie com­plé­men­ta­ri­té avec les col­lec­tifs comme le Réseau de lutte contre le fas­cisme (RLF) ou l’Action anti­fas­ciste (AFA Gre­noble). On leur apporte des choses qu’ils n’ont pas : un réseau bien plus dense, y com­pris dans des entre­prises et admi­nis­tra­tions. Et à l’inverse, eux ont une capa­ci­té à nous four­nir des infos qu’on n’a pas for­cé­ment. Pour don­ner un exemple, l’UD CGT a deman­dé la dis­so­lu­tion de l’Active Club Gre­noble [NDLR : « fight club » néo­fas­ciste] avant même qu’il se consti­tue. On était au cou­rant grâce aux infos des mili­tants anti­fas.

Visa montre éga­le­ment l’imposture sociale du RN…

Oui, c’est le rôle spé­ci­fique de Visa. On ana­lyse notam­ment les votes des dépu­tés RN sur les enjeux sociaux pour mon­trer que l’extrême droite est contre les syn­di­cats et les sala­riés. Mais aus­si pour convaincre les syn­di­ca­listes fri­leux sur cette bataille-là. En fait, c’est sur­tout avec des argu­ments anti­ra­cistes très concrets qu’on y arrive. Citons M’Tag avec les actes isla­mo­phobes visant des mili­tants CGT. Ou à Soi­tec, le res­pon­sable de la sûre­té du site qui ne vou­lait pas de sala­riés arabes. On s’est posi­tion­nés et il a déga­gé.

Com­ment Visa inter­vient en période élec­to­rale ?

On fait des ana­lyses lors des cam­pagnes muni­ci­pales et légis­la­tives, notam­ment des bio­gra­phies de chaque can­di­dat ou dépu­té d’extrême droite. On l’a fait pour Alexis Jol­ly mais aus­si Hanane Man­sou­ri [NDLR : dépu­tée UDR de la 8e cir­cons­crip­tion de l’I­sère] : on expose ses réseaux, le fait qu’elle vient de l’UNI, qu’elle était plu­tôt proche de la droite Wau­quiez-Cari­gnon à la base – avant de ral­lier Ciot­ti… Ça per­met de poin­ter les ponts entre la droite et l’extrême droite.

Les jour­nées Luttes & résis­tance en jan­vier 2026, sur le thème « l’extrême droite, on n’a jamais essayé » . DR

RLF Voiron, la lutte antifasciste à l’ère Polat

Héritier de Ras l’Front, le Réseau de lutte contre le fascisme (RLF Voiron) combat l’extrême droite et subit l’hostilité de la municipalité dirigée par Julien Polat.

C’est l’un des trois RLF isé­rois et l’un des deux plus anciens, avec RLF Gré­si­vau­dan – le der­nier-né étant celui de Gre­noble. Héri­tier de Ras l’Front, né en 1990 pour contrer la mon­tée du FN, le col­lec­tif local voi­ron­nais, créé en 1998, est deve­nu il y a six ou sept ans le Réseau de lutte contre le fas­cisme. « Le Front natio­nal, ça ne par­lait plus aux jeunes », explique Manon [le pré­nom a été modi­fié], mili­tante à RLF Voi­ron.

Aujourd’hui, la quin­zaine d’adhérents de l’association s’inscrivent « dans la conti­nui­té de Ras l’Front », à savoir ani­mer un réseau de vigi­lance, d’action et de mémoire face aux idées d’extrême droite. Cela passe par une pré­sence sur la foire de la Saint-Mar­tin, des stands dans dif­fé­rents évé­ne­ments, l’affichage sur l’espace public… Et bien sûr les ren­contres « Luttes & résis­tance », temps fort annuel dont RLF fêtait en jan­vier la 17e édi­tion. « L’idée, c’est de se retrou­ver entre per­sonnes des réseaux anti­fas­cistes et alliés, pour par­ta­ger nos savoirs, nos stra­té­gies, créer des liens  », confie Manon.

Un véritable « baron local » soutenu par « des partisans agressifs »

Si l’adversaire prin­ci­pal reste l’extrême droite, RLF « dénonce aus­si régu­liè­re­ment l’imposture de Julien Polat », l’inamovible maire LR de Voi­ron depuis 2014. Un véri­table « baron local » ayant, rap­pelle la mili­tante, « don­né son par­rai­nage à Zem­mour ». Fus­ti­geant une gou­ver­nance « fas­ci­sante », elle décrit un maire auto­ri­taire sou­te­nu par « des par­ti­sans agres­sifs » et qui « choi­sit ses asso­cia­tions, refuse la dis­cus­sions ».

Pour cou­ron­ner le tout, l’équipe de Julien Polat ne cesse de leur « mettre des bâtons dans les roues. Ils nous ont inter­dit l’accès à la foire de la Saint-Mar­tin alors qu’on était là depuis quinze ans. Ils nous ont aus­si exclus des com­mé­mo­ra­tions du 8 mai et rejettent notre réser­va­tion de salle pour les ren­contres ‘Luttes & résis­tance’ en 2027. » Der­nier exemple en date, la Marche des fier­tés, orga­ni­sée le 6 juin par l’association Fee­ling. La mai­rie refuse ain­si que « le vil­lage des fier­tés soit posé sur le mail », invo­quant des pré­textes nébu­leux de « sécu­ri­té publique ».

Par­ti­cu­la­ri­té locale, hor­mis des col­lages pour le RN ou la Cocarde étu­diante, l’extrême droite tra­di­tion­nelle et/ou radi­cale est peu visible à Voi­ron, constate Manon. Et pour cause, selon elle : « Avec sa poli­tique de droite dure, Julien Polat siphonne les voix de l’extrême droite. »

Débat à la Fête du Tra­vailleur alpin 2024.
Au cœur des débats de la fête du TA

Ven­dre­di 26 juin, 17 h 15 : « L’extrême droite contre le droit inter­na­tio­nal » ; avec l’ambassadeur de Cuba, Yous­sef Habash, jour­na­liste pales­ti­nien, Lei­la Mous­sa­vian-Huppe (PCF). Same­di 27 juin,10 h 30 : « Com­battre l’offensive de l’extrême droite contre la culture » ; avec Mix’arts, Iseult Bre­nier, adjointe à la culture à Saint-Martin‑d’Hères. Same­di, 13 h : « Immi­gra­tion et tra­vail : quand l’extrême droite sert le capi­tal » ; avec Moha­med Fofa­na (CGT livreurs à vélo), Patri­cia Tejas (PCF), Phi­lippe Mar­ti­nez, ancien secré­taire géné­ral de la CGT. Same­di, 15 h 30 : « Mon­tée du fas­cisme : on fait quoi ? » ; avec l’UD CGT pour Visa, les Red Kaos, la LDH, le secré­taire natio­nal du Mou­ve­ment des jeunes com­mu­nistes de France.

Car­to­gra­phie de l’extrême droite dans l’agglomération gre­no­bloise, mise à jour en jan­vier 2026 par le JLAG et l’Observatoire gre­no­blois de l’extrême droite.

Les différentes chapelles de l’extrême droite à Grenoble

Moins implantée à Grenoble que dans son bastion lyonnais ou dans le Nord-Isère, l’extrême droite y reste néanmoins présente, de manière très disparate. Tour d’horizon des diverses familles et organisations, grâce au travail des antifascistes locaux.

Pour pré­sen­ter cette nébu­leuse natio­na­liste, nous nous appuyons sur la veille anti­fas­ciste effec­tuée par le JLAG et l’Observatoire gre­no­blois de l’extrême droite — pré­sents notam­ment au Fest anti­fas­ciste orga­ni­sé par l’A­FA Gre­noble du 22 au 24 mai [NDLR : fes­ti­val dont nous n’a­vons pu rendre compte en rai­son des délais de bou­clage].

Un coup d’œil d’abord aux groupes récem­ment dis­pa­rus. Sous les feux des pro­jec­teurs avec la mort de Quen­tin Deranque, Neme­sis n’a pas réus­si à per­cer à Gre­noble. Idem pour les néo­fas­cistes du Groupe natio­nal défense (GND) ou pour Civi­tas, incar­née loca­le­ment par les média­tiques Alexandre Gabriac et Franck Sini­si — mis en cause dans la série d’actes racistes et anti­sé­mites com­mis à Fon­taine et jugé le 10 juin pro­chain. Quant à la Cocarde étu­diante, celle-ci semble avoir fui l’UGA depuis la ren­trée 2024, après un lourd revers élec­to­ral.

Concur­rente de cette der­nière, l’UNI reste assez active sur le cam­pus et les réseaux sociaux, mul­ti­pliant les pro­vo­ca­tions. Après s’être long­temps qua­li­fiée de syn­di­cat étu­diant de droite, elle a désor­mais levé le masque en rejoi­gnant « l’alliance des droites ». L’UNI Gre­noble est ain­si liée à l’ensemble des orga­ni­sa­tions de jeu­nesse de cette mou­vance, des Jeunes Répu­bli­cains au RNJ, en pas­sant par Géné­ra­tion Z et les Jeunes UDR.

« Aucun groupe n’arrive à réunir toutes les composantes d’extrême droite »

Chez les élec­to­ra­listes, là où le Nord-Isère vire au brun avec les dépu­tés RN Alexis Jol­ly et Thier­ry Per­ez et la dépu­tée UDR Hanane Man­sou­ri – qui a invi­té Marion Maré­chal le 5 juin –, Gre­noble résiste, consé­quence notam­ment de la place occu­pée par la droite cari­gno­niste qui siphonne toute la droite. En revanche, le RN pro­gresse à Échi­rolles et Saint-Martin‑d’Hères où il a tota­le­ment évin­cé Les Répu­bli­cains. Quant à Recon­quête 38, ses faibles scores sont contre­ba­lan­cés par son rôle pivot dans les ten­ta­tives d’union des droites.

Du côté des acti­vistes, citons les Bayards Gre­noble et l’Active Club Dau­phi­né qui se limite aujourd’hui aux sports de com­bat dans des parcs et city stades, sans réelle pré­sence publique. Le groupe supré­ma­ciste blanc a tou­te­fois des liens avec les roya­listes anti­sé­mites de l’Action fran­çaise, fon­da­teurs du Centre Les­di­guières. Un cercle de réflexion natio­na­liste, tout comme le Cercle Bayard qui réunit mili­tants de Recon­quête et les Patriotes autour de confé­rences régu­lières.

Si les com­plo­tistes semblent – mal­gré la per­sis­tance d’Égalité & Récon­ci­lia­tion – en perte de vitesse, à l’image de Gre­Live, l’extrême droite catho­lique inté­griste est, elle, tou­jours visible dans l’agglomération. Par­mi ces orga­ni­sa­tions, la Fra­ter­ni­té Saint Pie X (FSSPX), adepte des messes en latin et anti-IVG, qui gère l’école pri­vée hors contrat Saint-Pierre-Julien-Eymard de Mey­lan. Ou encore Alliance Vita.

À la dif­fé­rence de Lyon où iden­ti­taires, natio­na­listes révo­lu­tion­naires, roya­listes, néo­na­zis et cathos inté­gristes s’allient sou­vent via des « inter­faf », à Gre­noble, note le JLAG, « aucun groupe n’arrive à réunir der­rière lui toutes les com­po­santes d’extrême droite ».

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