« On montre que l’extrême droite est contre les syndicats et les salariés »
Par Manuel Pavard
/
Aimeric Mougeot, ingénieur à STMicroelectronics, représente l’UD CGT Isère au sein de Vigilances et initiatives syndicales antifascistes (Visa). L’association regroupe quelque 300 structures syndicales et compte de nombreux Visa locaux. Son but principal ? Outiller les syndicats afin de lutter contre l’implantation de l’extrême droite dans le monde du travail.

Le Travailleur alpin — Quel est le statut de Visa ?
Aimeric Mougeot — C’est une association qui regroupe des structures syndicales au niveau national, principalement de la CGT, Solidaires et FSU, et quelques syndicats CFDT, CNT et très marginalement Force ouvrière (peut-être deux dans toute la France). Elle est issue de la commission syndicale de Ras l’Front, qui est devenue Visa à la fin des années 1990. La différence : à Ras l’Front, c’était des individus alors qu’à Visa, ce sont les syndicats qui adhèrent.
Il existe également des Visa locaux ?
Au début, Visa n’avait que des adhésions nationales et était une relativement petite association. Et puis elle a vraiment grossi en taille ces cinq dernières années avec la montée du péril de l’extrême droite. Quand la CGT Isère a adhéré – en 2022 si je me souviens bien –, j’ai été mandaté pour représenter l’union départementale au sein de Visa. Les UD CGT, Solidaires, FSU et CNT ont toutes adhéré en même temps et on a structuré un Visa local. À l’époque, on devait être moins de cinq Visa locaux en France ; maintenant, il y en a dans un tiers des départements.
Quelles sont les missions et actions de Visa ? Ont-elles évolué avec la progression de l’extrême droite ?
L’objet de l’association, c’est d’outiller les syndicalistes pour qu’ils puissent ensuite réfuter et démonter les idées d’extrême droite en s’adressant aux salariés. On produit des livres, des tracts, on propose des formations syndicales… Tout ce qui permet de développer de l’argumentaire à leur intention. Sinon on voit de plus en plus de prises de responsabilités de l’extrême droite, par exemple dans les municipalités. De plus en plus de camarades se retrouvent ainsi avec un employeur d’extrême droite. On peut donc répondre au reste de la population quand on nous dit « l’extrême droite, on n’a jamais essayé ». En fait si, dans certaines localités déjà et ça fait énormément de dégâts.
Les syndicats résistent-ils ou y a‑t-il une plus grande porosité ?
On observe un double mouvement : une prise en compte antifasciste par les syndicats et en même temps, une infiltration de certains syndicats par l’extrême droite. Mais c’est très variable. À la CGT, le cas plus emblématique est Fabien Engelmann [NDLR : le maire RN d’Hayange (Moselle), ex-syndicaliste CGT]. Tout son syndicat a été exclu de la CGT puisqu’il l’a défendu. En Isère, ça arrive très peu mais ailleurs, on exclut régulièrement des adhérents CGT présents sur des listes RN. Idem pour Solidaires, la FSU ou la CFDT. Ces organisations sont claires sur le sujet. Par contre, à FO, la CFE-CGC ou la CFTC, il y a de gros problèmes dans certaines régions. En Alsace, le secrétaire général de FO s’est retrouvé sur la même tribune qu’un député RN, pour la défense d’une usine. Ça a fait des remous donc au congrès, ils se sont déclarés officiellement antifascistes. Mais localement, il y a encore beaucoup de cas. Exemple en Isère avec un délégué syndical King Jouet proche des identitaires, qui était à la commission exécutive de l’UD FO. Avec Visa, on a interpellé le secrétaire général de FO Isère, il a été exclu de la CE.
Quels sont vos liens avec les groupes antifascistes ?
Ça se passe très bien, on a une vraie complémentarité avec les collectifs comme le Réseau de lutte contre le fascisme (RLF) ou l’Action antifasciste (AFA Grenoble). On leur apporte des choses qu’ils n’ont pas : un réseau bien plus dense, y compris dans des entreprises et administrations. Et à l’inverse, eux ont une capacité à nous fournir des infos qu’on n’a pas forcément. Pour donner un exemple, l’UD CGT a demandé la dissolution de l’Active Club Grenoble [NDLR : « fight club » néofasciste] avant même qu’il se constitue. On était au courant grâce aux infos des militants antifas.
Visa montre également l’imposture sociale du RN…
Oui, c’est le rôle spécifique de Visa. On analyse notamment les votes des députés RN sur les enjeux sociaux pour montrer que l’extrême droite est contre les syndicats et les salariés. Mais aussi pour convaincre les syndicalistes frileux sur cette bataille-là. En fait, c’est surtout avec des arguments antiracistes très concrets qu’on y arrive. Citons M’Tag avec les actes islamophobes visant des militants CGT. Ou à Soitec, le responsable de la sûreté du site qui ne voulait pas de salariés arabes. On s’est positionnés et il a dégagé.
Comment Visa intervient en période électorale ?
On fait des analyses lors des campagnes municipales et législatives, notamment des biographies de chaque candidat ou député d’extrême droite. On l’a fait pour Alexis Jolly mais aussi Hanane Mansouri [NDLR : députée UDR de la 8e circonscription de l’Isère] : on expose ses réseaux, le fait qu’elle vient de l’UNI, qu’elle était plutôt proche de la droite Wauquiez-Carignon à la base – avant de rallier Ciotti… Ça permet de pointer les ponts entre la droite et l’extrême droite.
Propos recueillis par Manuel Pavard

RLF Voiron, la lutte antifasciste à l’ère Polat
Héritier de Ras l’Front, le Réseau de lutte contre le fascisme (RLF Voiron) combat l’extrême droite et subit l’hostilité de la municipalité dirigée par Julien Polat.
C’est l’un des trois RLF isérois et l’un des deux plus anciens, avec RLF Grésivaudan – le dernier-né étant celui de Grenoble. Héritier de Ras l’Front, né en 1990 pour contrer la montée du FN, le collectif local voironnais, créé en 1998, est devenu il y a six ou sept ans le Réseau de lutte contre le fascisme. « Le Front national, ça ne parlait plus aux jeunes », explique Manon [le prénom a été modifié], militante à RLF Voiron.
Aujourd’hui, la quinzaine d’adhérents de l’association s’inscrivent « dans la continuité de Ras l’Front », à savoir animer un réseau de vigilance, d’action et de mémoire face aux idées d’extrême droite. Cela passe par une présence sur la foire de la Saint-Martin, des stands dans différents événements, l’affichage sur l’espace public… Et bien sûr les rencontres « Luttes & résistance », temps fort annuel dont RLF fêtait en janvier la 17e édition. « L’idée, c’est de se retrouver entre personnes des réseaux antifascistes et alliés, pour partager nos savoirs, nos stratégies, créer des liens », confie Manon.
Un véritable « baron local » soutenu par « des partisans agressifs »
Si l’adversaire principal reste l’extrême droite, RLF « dénonce aussi régulièrement l’imposture de Julien Polat », l’inamovible maire LR de Voiron depuis 2014. Un véritable « baron local » ayant, rappelle la militante, « donné son parrainage à Zemmour ». Fustigeant une gouvernance « fascisante », elle décrit un maire autoritaire soutenu par « des partisans agressifs » et qui « choisit ses associations, refuse la discussions ».
Pour couronner le tout, l’équipe de Julien Polat ne cesse de leur « mettre des bâtons dans les roues. Ils nous ont interdit l’accès à la foire de la Saint-Martin alors qu’on était là depuis quinze ans. Ils nous ont aussi exclus des commémorations du 8 mai et rejettent notre réservation de salle pour les rencontres ‘Luttes & résistance’ en 2027. » Dernier exemple en date, la Marche des fiertés, organisée le 6 juin par l’association Feeling. La mairie refuse ainsi que « le village des fiertés soit posé sur le mail », invoquant des prétextes nébuleux de « sécurité publique ».
Particularité locale, hormis des collages pour le RN ou la Cocarde étudiante, l’extrême droite traditionnelle et/ou radicale est peu visible à Voiron, constate Manon. Et pour cause, selon elle : « Avec sa politique de droite dure, Julien Polat siphonne les voix de l’extrême droite. »

Au cœur des débats de la fête du TA
Vendredi 26 juin, 17 h 15 : « L’extrême droite contre le droit international » ; avec l’ambassadeur de Cuba, Youssef Habash, journaliste palestinien, Leila Moussavian-Huppe (PCF). Samedi 27 juin,10 h 30 : « Combattre l’offensive de l’extrême droite contre la culture » ; avec Mix’arts, Iseult Brenier, adjointe à la culture à Saint-Martin‑d’Hères. Samedi, 13 h : « Immigration et travail : quand l’extrême droite sert le capital » ; avec Mohamed Fofana (CGT livreurs à vélo), Patricia Tejas (PCF), Philippe Martinez, ancien secrétaire général de la CGT. Samedi, 15 h 30 : « Montée du fascisme : on fait quoi ? » ; avec l’UD CGT pour Visa, les Red Kaos, la LDH, le secrétaire national du Mouvement des jeunes communistes de France.

Les différentes chapelles de l’extrême droite à Grenoble
Moins implantée à Grenoble que dans son bastion lyonnais ou dans le Nord-Isère, l’extrême droite y reste néanmoins présente, de manière très disparate. Tour d’horizon des diverses familles et organisations, grâce au travail des antifascistes locaux.
Pour présenter cette nébuleuse nationaliste, nous nous appuyons sur la veille antifasciste effectuée par le JLAG et l’Observatoire grenoblois de l’extrême droite — présents notamment au Fest antifasciste organisé par l’AFA Grenoble du 22 au 24 mai [NDLR : festival dont nous n’avons pu rendre compte en raison des délais de bouclage].
Un coup d’œil d’abord aux groupes récemment disparus. Sous les feux des projecteurs avec la mort de Quentin Deranque, Nemesis n’a pas réussi à percer à Grenoble. Idem pour les néofascistes du Groupe national défense (GND) ou pour Civitas, incarnée localement par les médiatiques Alexandre Gabriac et Franck Sinisi — mis en cause dans la série d’actes racistes et antisémites commis à Fontaine et jugé le 10 juin prochain. Quant à la Cocarde étudiante, celle-ci semble avoir fui l’UGA depuis la rentrée 2024, après un lourd revers électoral.
Concurrente de cette dernière, l’UNI reste assez active sur le campus et les réseaux sociaux, multipliant les provocations. Après s’être longtemps qualifiée de syndicat étudiant de droite, elle a désormais levé le masque en rejoignant « l’alliance des droites ». L’UNI Grenoble est ainsi liée à l’ensemble des organisations de jeunesse de cette mouvance, des Jeunes Républicains au RNJ, en passant par Génération Z et les Jeunes UDR.
« Aucun groupe n’arrive à réunir toutes les composantes d’extrême droite »
Chez les électoralistes, là où le Nord-Isère vire au brun avec les députés RN Alexis Jolly et Thierry Perez et la députée UDR Hanane Mansouri – qui a invité Marion Maréchal le 5 juin –, Grenoble résiste, conséquence notamment de la place occupée par la droite carignoniste qui siphonne toute la droite. En revanche, le RN progresse à Échirolles et Saint-Martin‑d’Hères où il a totalement évincé Les Républicains. Quant à Reconquête 38, ses faibles scores sont contrebalancés par son rôle pivot dans les tentatives d’union des droites.
Du côté des activistes, citons les Bayards Grenoble et l’Active Club Dauphiné qui se limite aujourd’hui aux sports de combat dans des parcs et city stades, sans réelle présence publique. Le groupe suprémaciste blanc a toutefois des liens avec les royalistes antisémites de l’Action française, fondateurs du Centre Lesdiguières. Un cercle de réflexion nationaliste, tout comme le Cercle Bayard qui réunit militants de Reconquête et les Patriotes autour de conférences régulières.
Si les complotistes semblent – malgré la persistance d’Égalité & Réconciliation – en perte de vitesse, à l’image de GreLive, l’extrême droite catholique intégriste est, elle, toujours visible dans l’agglomération. Parmi ces organisations, la Fraternité Saint Pie X (FSSPX), adepte des messes en latin et anti-IVG, qui gère l’école privée hors contrat Saint-Pierre-Julien-Eymard de Meylan. Ou encore Alliance Vita.
À la différence de Lyon où identitaires, nationalistes révolutionnaires, royalistes, néonazis et cathos intégristes s’allient souvent via des « interfaf », à Grenoble, note le JLAG, « aucun groupe n’arrive à réunir derrière lui toutes les composantes d’extrême droite ».


