Paracétamol. Les élus communistes mobilisés pour le démarrage de l’usine de Roussillon
Par Luc Renaud
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Assurer le succès de la mise en service de l’usine de fabrication de paracétamol sur la plateforme chimique de Roussillon, c’est ce à quoi veulent s’employer les élus communistes. La construction de cette unité de production est un acquis de dix ans de mobilisation. Reste aujourd’hui à transformer l’essai. D’où la demande d’une implication gouvernementale afin que l’ensemble de la filière joue le jeu et que les stratégies industrielles soient mises en cohérence.

Vigilance. C’est le maître mot des élus communistes pour évoquer l’avenir de la plateforme chimique de Roussillon et celui de la nouvelle unité de fabrication du principe actif du paracétamol qui doit entrer en service dans les prochains mois.
Les incertitudes demeurent importantes. Lilian Brissaud, expert-consultant du cabinet Difecos, en voit plusieurs. Et d’abord celui de la sous-utilisation de l’usine. Sa capacité de production annuelle a été fixée à 15 000 tonnes de paracétamol. Ce qui représente 40 % de la consommation européenne. L’efficience du procédé industriel impose un fonctionnement à pleine capacité, ou approchant. Opella (ex-filiale à 100 % de Sanofi) et Upsa se sont engagés sur des achats garantis sur le long terme. Mais le niveau actuel de ces engagements – le chiffre de 6000 tonnes est avancé – reste insuffisant. D’autant que ces deux groupes – majoritairement détenus par des actionnaires étrangers – restent maîtres du choix de leurs fournisseurs. Des actionnaires pourraient ne pas apprécier le surcoût que représentera un achat à Roussillon plutôt qu’en Chine.
Une empreinte carbone divisée par quatre
Le procédé de fabrication mis en œuvre à Roussillon est issu des travaux des ingénieurs de Seqens. Il est annoncé comme permettant de diviser les consommations d’énergie par quatre, les émissions directes de gaz à effet de serre de 75 % – une empreinte carbone totale réduite de 90 % – et les déchets de 90 % par rapport au procédé traditionnel, celui-là même utilisé jusqu’en 2008 à Roussillon et aujourd’hui encore en Chine. C’est mieux, mais c’est plus cher. Pas loin du double.
Un paracétamol plus cher, certes, mais qui ne représentera que 5 centimes d’euros (2,6 centimes avec le produit chinois, 2,4 de surcoût avec le produit roussillonais) pour une boite de huit cachets vendue 2,18 euros.
Cinq centimes pour 2,18 euros
Outre l’intérêt d’agir contre le réchauffement climatique global et ses canicules, l’usine de Roussillon présente d’autres avantages. À commencer par la sécurité de l’approvisionnement en évitant une dépendance quasi totale à l’Asie, question de souveraineté. La proximité européenne, aussi : elle permet de réduire les stocks de sécurité quand on peut être livré en quelques jours, plutôt que par bateaux navigant dans des eaux géopolitiques incertaines. C’est aussi une production garantie aux normes européennes, à un moment où la réglementation se durcit dans ce domaine. Sans compter, naturellement, une contribution à la robustesse de la filière chimique dans le pays.
Vigilance, donc. Car rien ne dit que ces avantages l’emporteront sur la logique financière.
Conditionnalité des soutiens publics
Les élus communistes ont décidé d’interpeller les ministres concernés et le Premier ministre. Ils leur demandent de prendre une série de mesures pour « garantir que cet outil produise effectivement, dispose de déboucher durable, protège l’emploi et contribue à la consolidation de toute la plateforme chimique ». S’agissant d’un investissement largement subventionné, les élus demandent notamment « la conditionnalité des soutiens publics à des engagements industriel durables » ou « la mise en place d’un comité de suivi public de l’unité de Roussillon » composé entre autres de représentants des salariés.
Pour ce faire, les élus communistes sollicitent un rendez-vous « afin de connaître les mesures que le gouvernement entend prendre pour garantir la réussite de l’unité de Roussillon ».
D’autres initiatives sont d’ores et déjà envisagées pour informer les salariés et la population avec l’objectif de mettre au centre des débats le choix politique d’intégrer des critères d’approvisionnement, d’empreinte environnementale et de production européenne dans les achats et politiques du médicament.

Roussillon, le retour
C’est en 2008. Le groupe Rodhia, propriétaire de l’usine décidait de fabriquer en Chine, à Wuxi à proximité de Shanghaï, ce qui l’était jusqu’alors à Roussillon. Ainsi disparaissait la dernière unité de production d’ADAP en Europe. A l’époque, la CGT avait alerté sur les conséquences d’une telle décision. Et la mobilisation n’a pas cessé pendant une dizaine d’années, jusqu’à l’épidémie de Covid 19. Situation sanitaire qui confirmait les craintes et les prévisions syndicales : tout fabriquer en Chine constitue un danger pour la maîtrise des approvisionnements en produits pharmaceutique.
Le retour de la fabrication du paracétamol était annoncé en 2021 avec un projet à 10 000 tonnes et une ouverture en 2023. Projet qui a évolué à 15 000 tonnes en même temps qu’il prenait du retard : l’usine est désormais construite et Seqens annonce sa mise en service dans les prochains mois. Au final, une opération à 120 M€ d’investissement, dont 40 M€ d’aides de l’État soit 33% du coût total des investissements.
Reste maintenant à assurer le plan de charge de l’usine et son efficacité économique. Ce qui repose la question d’un Etat stratège, qui puisse intervenir au sein de la filière pour que l’intérêt général prime sur le profit immédiat calculé dans chacun des maillons de la chaîne.

Le paracétamol, mais pas que
La filière chimique est constituée d’unités interdépendantes. Fermer l’une, entraîne des difficultés pour d’autres. Le succès de la nouvelle unité de Roussillon serait un bol d’oxygène bienvenu pour ses voisines, proches ou plus lointaines.
On en a fait l’amère expérience au Pont-de-Claix avec la fermeture de Vencorex : la chimie, ce sont des unités de production interdépendantes. Un exemple. Avant la liquidation, le sel des mines de Hauterives, dans la Drôme, alimentait Vencorex et Arkema. La disparition de Vencorex a entraîné la fermeture des mines et Arkema achète son sel en Allemagne. Ce qui a un coût.
Il en est de même entre les plateformes de Roussillon et Saint-Fons, près de Lyon. À Roussillon, Seqens produit du phénol – produit intermédiaire nécessaires à une série de fabrications – et de l’acide salicylique utilisé à Saint-Fons pour produire de l’aspirine.
La plateforme de Roussillon est gérée par un groupement d’intérêt économique, Osiris, qui assure les services communes (site, fluides, sécurité…). Le départ ou l’arrivée d’une unité de production ont des effets de coûts pour l’ensemble des entreprises installées dans la plateforme. D’où le constat que l’existence d’une unité moins profitable peut être indispensable à l’excellence de la profitabilité voire à la pérennité d’une usine voisine.
Il y a quelque deux décennies, tout cela se réglait au sein d’une même entité, nationalisée, Rhône-Poulenc. Lors de la privatisation par vente à la découpe à des multinationales ou des fonds d’investissement aux quatre coins du monde, les synergies ont été éclatées.
L’absence de toute volonté de l’État d’intervenir dans les stratégies industrielles fait le reste. Avec ses plans quinquennaux et les diligences de la Commission chinoise d’administration et de supervision des actifs publics, la Chine semble disposer d’un système coordonné qui ne fonctionne pas trop mal.
Un cachet issu du pétrole, après une succession de transformations
Si vous avez mal aux dents, on vous conseille le dentiste… et le paracétamol. Sous différentes marques : Doliprane, Efferalgan, Dafalgan… Un petit cachet aux vertus multiples qui est notamment fabriqué en France par Opella à Lisieux en Normandie, et par Upsa à Agen. Le cachet est produit à partir d’un principe actif, l’acétaminophène (APAP). Matière issue de la transformation d’une « base primaire », si l’on peut dire, le para-aminophénol (PAP).
Ce qui est prévu dans l’usine ultra moderne de Roussillon, c’est la production de la « molécule intermédiaire », l’APAP à partir du PAP importé de l’usine chinoise de Seqens, à Taixing, au sud de Shanghaï.
Une chaîne de transformation chimique provenant, en toute première origine, de pétrole, via le benzène, qui donne du chlorobenzène puis du para-nitrochlorobenzène, matière première de la fabrication du PAP.
Seqens, un groupe en pleine restructuration financière
Le groupe Seqens était fort endetté, de l’ordre de 1,1 milliard d’euros. Mais ça, c’était avant. Avant l’accord rendu public le 5 août dernier, aux termes duquel une partie des créances dont l’entreprise était débitrice vont être transformées en actions. Autrement dit, les créanciers auxquels le groupe devait rembourser de l’argent vont devenir propriétaires d’une partie du capital du groupe. Le remboursement de la dette restante a été différé à 2031 et 2032.
L’entreprise de services informatiques Atos a vécu une opération du même type en 2024. Un accord qui ouvre la porte à une perte d’autonomie stratégique du groupe. Depuis 2021, Seqens est détenu par le fonds d’investissement SK Capital avec une participation de la Banque publique d’investissement, désormais rejoints par un ensemble de créanciers.
Opella, ce n’est plus Sanofi
Le Doliprane, c’est un produit de la société Opella. Qui n’est plus tout à fait une filiale de Sanofi. L’accord avait fait quelque bruit en octobre 2024. Sanofi a vendu 50 % de ses actions d’Opella à un fonds d’investissement américain, Clayton Dubilier & Rice, vente finalisée en avril 2025. Aujourd’hui, Sanofi a conservé une participation de 48,2 % de l’entreprise tandis que la Banque publique d’investissement a pris une participation de 1,8 % dans le capital d’Opella en juin 2025.
Le 21 octobre 2024, le ministère de l’Economie et des finances indiquait avoir obtenu des garanties sur les modalités de cette cession, et notamment « le soutien à la relocalisation du principe actif du paracétamol par Seqens par un contrat de fourniture à long terme » : Opella a l’obligation de se fournir à Roussillon pour fabriquer ses cachets de Doliprane, affirmait le ministère il y a deux ans.
UPSA appartient au groupe japonais Taisho Pharmaceutical.


