Hydroélectricité. La sortie du tunnel avec la loi Battistel ?

Par Luc Renaud

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Les barrages sont toujours en souffrance. Entretiens a minima, investissements en attente, projets qui restent dans les cartons. En cause, l’incertitude quant à l’avenir du statut juridique de leur exploitation : en 2015 et 2019, la Commission européenne avait lancé des procédures pour infraction à ses règles libérales. Une loi a été adoptée en première lecture le 5 février pour mettre fin au blocage. Proposition législative qui n’est pas exempte de critiques. Décryptage.

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En avril 2018, un rassemblement avait été organisé par le PCF et la CGT au barrage du Sautet pour protester contre les perspectives de privatisation des équipements de production hydroélectrique.

Depuis des années, la Com­mis­sion euro­péenne exige la mise en concur­rence des conces­sions d’exploitation des ins­tal­la­tions aux capa­ci­tés de pro­duc­tion supé­rieures à 4,5 MW déte­nues par EDF, en appli­ca­tion de direc­tives euro­péennes et de lois et décrets fran­çais.

La situa­tion pour­rait évo­luer. Deux dépu­tés – Marie-Noëlle Bat­tis­tel, dépu­tée socia­liste de l’Isère, et Phi­lippe Bolo, dépu­té Modem du Maine-et-Loire – ont fait adop­ter en pre­mière lec­ture un pro­jet de loi visant à « relan­cer les inves­tis­se­ments dans le sec­teur de l’hydroélectricité pour contri­buer à la tran­si­tion éner­gé­tique ». Il met en place un nou­veau dis­po­si­tif juri­dique, l’autorisation d’exploitation. Dans ce nou­veau sys­tème, l’exploitant jouit de droits com­pa­rables à ceux d’un pro­prié­taire, mais l’État conserve la pro­prié­té de l’installation. « C’est bien le moins pour des équi­pe­ments qui ont été payés par les Fran­çais, par l’impôt et les fac­tures acquit­tées depuis des décen­nies », com­mente Rudy Pre­po­les­ki, secré­taire du syn­di­cat CGT de l’énergie Isère.

L’autorisation d’exploitation écarte la mise en concur­rence qui est l’une des obli­ga­tions du régime des conces­sions. Ain­si, EDF garde la ges­tion des ins­tal­la­tions hydro­élec­triques avec l’autorisation de l’État.

L’équivalent de huit tranches nucléaires

Pour la CGT, c’est une avan­cée qui per­met­tra effec­ti­ve­ment de relan­cer les inves­tis­se­ments. Et ce n’est pas un détail : « En moder­ni­sant les équi­pe­ments et en inves­tis­sant dans les sta­tions de trans­fert d’énergie par pom­page-tur­bi­nage, les STEP, nous pour­rions aug­men­ter nos capa­ci­tés de pro­duc­tion dans l’hydraulique de 8 GW, l’équivalent de huit tranches nucléaires », estime Rudy Pre­po­les­ki. Pré­ser­ver la ges­tion unique par EDF, c’est aus­si le moyen de pré­ser­ver la cohé­rence du fonc­tion­ne­ment des bar­rages dans les val­lées et d’assurer une ges­tion de l’eau cor­res­pon­dant à l’intérêt géné­ral – appro­vi­sion­ne­ment des réseaux d’eau potable, irri­ga­tion, main­tien d’étiage des cours d’eau…

La loi Bat­tis­tel n’en com­porte pas moins des aspects que l’organisation syn­di­cale cri­tique, notam­ment en termes de « contre­par­ties » accor­dées aux exi­gences de la Com­mis­sion euro­péenne. EDF serait ain­si contrainte de céder 20 % de sa pro­duc­tion hydro­élec­trique à des opé­ra­teurs pri­vés. Aucune prise de risque indus­triel sur la pro­duc­tion et des pro­fits à réa­li­ser sur sa com­mer­cia­li­sa­tion.

C’était déjà le dis­po­si­tif mis en œuvre sur l’électricité d’origine nucléaire avec l’Accès régu­lé à l’électricité nucléaire his­to­rique (ARENH), qui pré­voyait une vente à prix fixe à des opé­ra­teurs pri­vés – sys­tème de spo­lia­tion ins­ti­tu­tion­nel rem­pla­cé depuis le 1er jan­vier par des règles poten­tiel­le­ment moins assas­sines pour EDF.

L’obligation de vendre à des opérateurs privés

Une dif­fé­rence d’importance, tou­te­fois : dans la loi Bat­tis­tel, six GW d’origine hydrau­lique seraient mis aux enchères sur le mar­ché euro­péen et non plus cédés à prix fixes – et par­fois très infé­rieurs aux cours du mar­ché. Ce sys­tème d’obligation de mise sur le mar­ché n’en est pas moins pro­blé­ma­tique. Il impose la vente à des négo­ciants (Total éner­gie par exemple) mais aus­si le report des enchères en cas de prix de mar­ché néga­tifs.

Expli­quons. Lorsque la pro­duc­tion est supé­rieure à l’offre, le prix de l’électricité est néga­tif – le pro­duc­teur paie le consom­ma­teur. C’est arri­vé pen­dant 725 heures en 2025. Dans cette situa­tion – mais aus­si lorsque la demande est faible –, l’enchère serait infruc­tueuse : per­sonne n’achète un pro­duit à valeur néga­tive. Le pro­jet de loi pré­voit que le volume dévo­lu au pri­vé serait alors repor­té à l’enchère sui­vante. Ce qui pour­rait conduire à un cumul des obli­ga­tions de vente, jusqu’à pri­ver EDF d’une part sub­stan­tielle de la maî­trise de sa pro­duc­tion hydro­élec­trique.

Rudy Pre­po­les­ki, secré­taire du syn­di­cat CGT de l’éner­gie Isère.

« Ce méca­nisme incite par ailleurs à gérer la pro­duc­tion de sorte que les enchères montent », explique Rudy Pre­po­les­ki. Avec une consé­quence, l’augmentation des prix du tarif régu­lé de vente dont le cal­cul s’appuie pour par­tie sur le prix du mar­ché de l’électricité. Autant de plus sur le mon­tant des fac­tures.

La CGT propose le régime du service économique d’intérêt général

Rai­son pour laquelle l’organisation syn­di­cale pro­pose un autre sys­tème juri­dique, celui de la ges­tion sous sta­tut de ser­vice éco­no­mique d’intérêt géné­ral (SIEG).

C’est là une notion recon­nue par l’Union euro­péenne. Un SIEG peut être créé par un État membre dès lors que le mar­ché pri­vé s’avèrerait inca­pable d’assumer les mis­sions de ser­vice public cor­res­pon­dant à l’intérêt géné­ral. « Nous sommes tout à fait dans ce cas, sou­ligne Rudy Pre­po­les­ki, la com­plexi­té de la ges­tion de l’eau dans le contexte du chan­ge­ment cli­ma­tique néces­site une vue d’ensemble des usages domes­tiques, indus­triels, agri­coles, avec la prise en compte des impacts envi­ron­ne­men­taux : ce n’est pas le mar­ché capi­ta­liste qui peut y par­ve­nir. »

Avec un chiffre que le res­pon­sable de la CGT garde tou­jours pré­sent à l’esprit : 13 mil­lions de Fran­çais vivent dans la pré­ca­ri­té éner­gé­tique. Une pro­duc­tion d’électricité cor­res­pon­dant à l’intérêt géné­ral, c’est aus­si une élec­tri­ci­té acces­sible à tous.

En Oisans, le bar­rage du Cham­bon est sous sur­veillance ren­for­cée pour s’as­su­rer de la soli­di­té de ses appuis. La ges­tion des bar­rages pose à l’é­vi­dence des ques­tions de sûre­té.

11,4%


c’est la part de l’hydraulique dans la pro­duc­tion d’électricité en France en 2025, soit 62,4 TWh des 547,5 TWh toutes ori­gines de pro­duc­tion d’électricité confon­dues. Le nucléaire pèse pour 68,1 % du total, l’éolien est à 9,1 %, le solaire repré­sente 6 % de l’ensemble, le gaz 3 % et les autres ori­gines ther­miques (fioul, char­bon, déchets…) 2,4 %. Le total « bas car­bone » repré­sente 95,2 % de la pro­duc­tion élec­trique fran­çaise en 2025. (source RTE)

De giga en tera… uni­tés de mesure élec­triques

Le kWh – kilo­watt-heure –, c’est ce qu’on a à la mai­son. Le mega­watt-heure (MWh), c’est mille kWh. Uni­té que l’on uti­lise pour situer la pro­duc­tion d’une cen­trale hydrau­lique. Le giga­watt-heure (GWh) cor­res­pond à un mil­lion de kWh : le sys­tème hydrau­lique de Grand’­Mai­son est capable d’une pro­duc­tion de 1,8 GWh. Enfin, le téra­watt-heure (TWh) – un mil­liard de kWh – est l’u­ni­té de mesure employée pour chif­frer la pro­duc­tion élec­trique d’un pays – 547,5 TWh d’élec­tri­ci­té pro­duite en France en 2025.

La CGT a mul­ti­plié les ini­tia­tives contre la pos­si­bi­li­té de pri­va­ti­sa­tion des équi­pe­ments élec­triques sous le régime des conces­sions.

L’opposition des députés de la FI et des Écologistes

La France insoumise et les Écologistes avancent une autre solution, celle de la création d’une « quasi-régie ». Position que ne partage pas la CGT.

Le 5 février, les dépu­tés LFI ont voté contre et les Éco­lo­gistes se sont abs­te­nus sur le pro­jet défen­du par Marie-Noëlle Bat­tis­tel. Ils ont pro­po­sé une solu­tion alter­na­tive à celle de l’autorisation d’exploitation déli­vrée par l’État à EDF, dite de la « qua­si-régie ». Cette mise en régie de l’exploitation des bar­rages – avec la pos­si­bi­li­té de par­ti­ci­pa­tion de capi­taux pri­vés mino­ri­taires, d’où le terme de « qua­si » – est vue par ses par­ti­sans comme un pas vers la natio­na­li­sa­tion : ce serait un orga­nisme public qui se char­ge­rait de l’hydroélectricité.

Le risque d’un éclatement d’EDF

Une posi­tion que ne par­tage pas la CGT. « La qua­si-régie, c’est le risque d’un écla­te­ment d’EDF », com­mente Rudy Pre­po­les­ki. Si le syn­di­cat n’est pas exempt de cri­tiques sur le conte­nu du pro­jet de loi Bat­tis­tel, il n’en demeure pas moins que la qua­si-régie contrain­drait EDF à se sépa­rer de sa branche hydrau­lique : pour qu’elle soit créée, il fau­drait consti­tuer la qua­si-régie en filiale, voire en socié­té indé­pen­dante, à l’image de ce qui s’est fait à la SNCF, avec la branche mar­chan­dises, celle des voya­geurs et l’entreprise Réseau fer­ré de France. « Ce qui vou­drait dire, expli­cite Rudy Pre­po­les­ki, qu’il fau­drait dou­blon­ner les ser­vices d’ingénierie qui tra­vaillent aujourd’hui indif­fé­rem­ment sur l’hydraulique ou les cen­trales nucléaires : ce sont par exemple des hydrau­li­ciens spé­cia­li­sés dans l’équipement des bar­rages qui conçoivent les conduites d’amenée d’eau sur le nucléaire. » Une com­plé­men­ta­ri­té et des syner­gies qui dis­pa­rai­traient avec la sépa­ra­tion.

Un autre argu­ment avan­cé par la CGT est celui de l’ampleur des inves­tis­se­ments à réa­li­ser dans l’hydroélectricité – après des années d’abandon – à laquelle une filiale auto­nome aurait du mal à faire face.

Au total, face au risque d’éclatement qui rap­pelle le pro­jet Her­cule fina­le­ment aban­don­né par la direc­tion d’EDF et le gou­ver­ne­ment, la CGT a pris posi­tion pour l’autorisation d’exploitation, non sans for­mu­ler une série de réserves.

Le syn­di­cat compte sur le débat par­le­men­taire à venir pour que les amen­de­ments qu’il a pro­po­sés à dif­fé­rents groupes poli­tiques puissent amé­lio­rer le texte ini­tial.

Le Conseil euro­péen réunit les chefs d’É­tat et de gou­ver­ne­ment. Il défi­nit les orien­ta­tions poli­tiques que la Com­mis­sion euro­péenne est char­gée de mettre en œuvre. © EU2017EE Esto­nian Pre­si­den­cy, CC BY 2.0, via Wiki­me­dia Com­mons

Mise en concurrence, une histoire européenne et… française

De 1993 à aujourd’hui, les gouvernements successifs ont apporté leur pierre à la construction de l’impasse. Sommets européens, vote à l’Assemblée nationale… voyage au pays du libéralisme.

La mise en concur­rence de la ges­tion des bar­rages hydro­élec­triques a une his­toire. Elle com­mence avec la loi Sapin, sous un gou­ver­ne­ment socia­liste.

C’était en 1993. Dans une loi « anti-cor­rup­tion », la mise en concur­rence des conces­sions de ser­vice public devient obli­ga­toire lors de leur renou­vel­le­ment. Cette loi s’applique à EDF à par­tir de 2004 – pré­si­dence Chi­rac – du fait de son chan­ge­ment de sta­tut : d’établissement public indus­triel et com­mer­cial (EPIC), EDF devient une socié­té ano­nyme.

Cette déci­sion de 2004 est cohé­rente avec un choix effec­tué en 2000. A l’issue du som­met euro­péen de Lis­bonne, les 23 et 24 mars de cette année-là, le pré­sident de la Répu­blique, Jacques Chi­rac, et le Pre­mier ministre, Lio­nel Jos­pin, signent une décla­ra­tion com­mune des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment – le Conseil euro­péen est la direc­tion poli­tique de l’Union euro­péenne ; la Com­mis­sion euro­péenne étant son exé­cu­tif. Dans cette décla­ra­tion, on peut lire : « Le Conseil euro­péen demande à la Com­mis­sion et aux États membres, eu égard à leurs com­pé­tences res­pec­tives […] d’ac­cé­lé­rer la libé­ra­li­sa­tion dans des sec­teurs tels que le gaz, l’élec­tri­ci­té, les ser­vices pos­taux et les trans­ports. […]. Il s’a­git de réa­li­ser un mar­ché inté­rieur plei­ne­ment opé­ra­tion­nel dans ces sec­teurs ; le Conseil euro­péen éva­lue­ra les pro­grès accom­plis […]sur la base d’un rap­port et de pro­po­si­tions appro­priées de la Com­mis­sion. »

« Accélérer la libéralisation du secteur de l’électricité. » Sommet européen de Lisbonne, mars 2000

En 2010 – Nico­las Sar­ko­zy est alors chef de l’État – est adop­tée la loi None comme « nou­velle orga­ni­sa­tion du mar­ché de l’électricité ». Elle contraint EDF à vendre à prix cou­tant de l’électricité d’origine nucléaire à ses concur­rents, indé­pen­dam­ment des prix du mar­ché.

En 2015 – Fran­çois Hol­lande est pré­sident de la Répu­blique – la loi dite de « tran­si­tion éco­lo­gique pour la crois­sance verte » impose à EDF d’acheter la pro­duc­tion des pro­duc­teurs d’électricité et de leur payer un com­plé­ment de rému­né­ra­tion par rap­port aux prix du mar­ché pour favo­ri­ser la créa­tion de micro-cen­trales pho­to­vol­taïques ou éoliennes – ce qui accroît méca­ni­que­ment les coûts de pro­duc­tion de l’électricité. Ce texte orga­nise les moda­li­tés de mise en concur­rence des conces­sions lors de leur arri­vée à échéance.

C’est dans ce contexte légis­la­tif fran­çais que la Com­mis­sion euro­péenne lance en octobre 2015 une pro­cé­dure de mise en demeure pour contes­ter la posi­tion domi­nante d’EDF dans l’exploitation des bar­rages. La pri­va­ti­sa­tion n’est pas assez rapide, en somme. En mars 2019, c’est une nou­velle mise en demeure qui est adres­sée à la France, mais aus­si à sept autres États membres. À la France et au Por­tu­gal, la Com­mis­sion reproche une mise en concur­rence trop limi­tée lors du renou­vel­le­ment des conces­sions hydrau­liques. Inter­vient ensuite la crise sani­taire de 2020 qui dif­fère les négo­cia­tions.

Au total, voi­là plus de dix ans que l’incertitude est de rigueur quant aux moda­li­tés d’exploitation des ins­tal­la­tions d’hydroélectricité. Et que les inves­tis­se­ments de moder­ni­sa­tion et de déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés de pro­duc­tion sont au point mort.

38 %

c’est la part du pétrole dans la consom­ma­tion d’énergie en France en 2024. L’électricité vient ensuite avec 26 %, puis le gaz (19%), les renou­ve­lables ther­miques et les déchets (14%), la cha­leur indus­trielle réuti­li­sée (3%) et le char­bon, mar­gi­nal. Le total de la consom­ma­tion éner­gé­tique s’élevait à 1550 TWh. (source SDES)

L’élec­tri­fi­ca­tion des usages, la voi­ture élec­trique entre autres, reste pour une bonne part à venir.
© Kirill Bori­sen­ko, CC BY-SA 3.0, via Wiki­me­dia Com­mons

La bascule vers des énergies bas carbone n’est pas encore enclenchée

Ce constat est celui de RTE, le réseau de transport d’électricité. Ses notes prospectives sur l’évolution de la consommation électrique et de la transition énergétique soulignent la résistance des énergies fossiles et insistent sur les conséquences qu’auront les stratégies industrielles à venir.

La consom­ma­tion d’électricité en France est aujourd’hui un peu supé­rieure à ce qu’elle était en 2000 – 425 en 2000, 499 en 2010, 451 TWh en 2025 (source RTE). Ce qui peut sur­prendre, à l’heure de l’impératif de la décar­bo­na­tion de l’économie et des usages et donc de l’augmentation sup­po­sée des besoins.

L’essentiel de la baisse est due à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion du pays. Selon RTE et le com­mis­sa­riat au déve­lop­pe­ment durable, la consom­ma­tion élec­trique des entre­prises indus­trielles s’élevait en 2009 à 30 % de la consom­ma­tion du pays ; en 2023, elle était pas­sée à 26 %, un peu plus d’un quart d’une consom­ma­tion totale pour­tant elle-même en baisse. « La part de l’électricité dans la consom­ma­tion finale d’énergie reste glo­ba­le­ment stable depuis de nom­breuses années, signe que la bas­cule des éner­gies fos­siles vers les éner­gies bas-car­bone et en par­ti­cu­lier l’électricité n’est pas encore enclen­chée », peut-on ain­si lire dans le bilan élec­trique 2025 pro­duit par RTE.

Les inten­tions affi­chées par la Pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’énergie publiée en février der­nier n’en appellent pas moins à une aug­men­ta­tion de 30 % de la part de la consom­ma­tion élec­trique à d’ici à 2050 qui attein­drait ain­si – dans le contexte d’une nou­velle baisse de la consom­ma­tion glo­bale d’énergie – 55 % du total.

La part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie reste stable

La « tra­jec­toire de réfé­rence » rete­nue par RTE dans son étude « Futurs éner­gé­tiques 2050 » pré­voit une hausse de la consom­ma­tion élec­trique de 35 % pour atteindre 645 TWh. Une tra­jec­toire qui repose sur des hypo­thèses par­mi les­quelles « l’industrie manu­fac­tu­rière aug­mente et sa part dans le PIB cesse de dimi­nuer » ou encore que « près de 95 % du parc de véhi­cules légers, soit près de 36 mil­lions d’unités, dis­posent d’une moto­ri­sa­tion élec­trique » en 2050.

Un scé­na­rio dit de « réin­dus­tria­li­sa­tion pro­fonde » avance l’hypothèse d’une consom­ma­tion s’établissant à 752 TWh en 2050, « fon­dée, pour le sec­teur indus­triel, sur un inves­tis­se­ment spé­ci­fique sur les sec­teurs stra­té­giques, ain­si que sur la relo­ca­li­sa­tion de cer­taines pro­duc­tions for­te­ment expo­sées à la concur­rence inter­na­tio­nale et dont la fabri­ca­tion à l’étranger est par­ti­cu­liè­re­ment inten­sive en car­bone. En corol­laire, la valeur ajou­tée de l’industrie en 2050 est supé­rieure de 80 % à celle d’aujourd’hui. »

L’évolution des besoins en élec­tri­ci­té, dans toutes les études pré­vi­sion­nelles, appa­raît ain­si lar­ge­ment liée aux choix qui seront faits dans l’industrie. Un chan­ge­ment radi­cal de poli­tique est atten­du, en somme.

Le bar­rage de Grand’­Mai­son, en Oisans, en Isère. © Rémih, CC BY-SA 4.0, via Wiki­me­dia Com­mons
Investissements, les ambitions affichées

La Pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’énergie est éla­bo­rée par le gou­ver­ne­ment. Sa troi­sième ver­sion est tout récente, elle date de février 2026. C’est une falaise d’investissements qu’elle pré­voit.

La puis­sance ins­tal­lée dans les sta­tions de trans­fert d’énergie par pom­page-tur­bi­nage est aujourd’hui de 4,6 GW. La PPE 3 pro­jette d’augmenter ce chiffre d’un tiers, en créant de nou­velles ins­tal­la­tions d’une puis­sance de 2,5 GW. Concer­nant l’ensemble des types d’équipement, l’objectif est d’augmenter les capa­ci­tés de pro­duc­tion du parc hydro­élec­trique fran­çais de 2,8 GW, soit une crois­sance de 10 % du parc actuel de 25,7 GW.

Autant dire que les inves­tis­se­ments, tant en construc­tions nou­velles qu’en réno­va­tion des ins­tal­la­tions exis­tantes et notam­ment de leurs équi­pe­ments – tur­bines, alter­na­teurs… – se chiffrent en mil­liards d’euros.

Des mon­tants qui s’ajoutent aux inves­tis­se­ments néces­saires pour la réno­va­tion et le déve­lop­pe­ment du parc nucléaire. Et qui paraissent incom­pa­tibles avec le pillage des res­sources d’EDF tel qu’il a déjà eu lieu, par exemple avec l’obligation de vendre à bas coût de l’électricité d’origine nucléaire à des opé­ra­teurs pri­vés.

En 2017, le ces­sion de la branche éner­gie renou­ve­lable d’Al­stom à Gene­ral elec­tric s’est tra­duite par la perte d’un savoir faire majeur pour la filière hydro­élec­trique.
Une filière industrielle à reconstruire

La crois­sance de la pro­duc­tion d’électricité en France est un objec­tif affi­ché, à la hau­teur du sou­hait d’une élec­tri­fi­ca­tion des usages. Qui reste encore pro­blé­ma­tique, à en juger par les tâton­ne­ments de la voi­ture élec­trique.

Ce qui impose la construc­tion de cen­trales nucléaires, de bar­rages et la réno­va­tion des ins­tal­la­tions exis­tantes.

La filière nucléaire fran­çaise a été mise en jachère pen­dant des décen­nies au point que la construc­tion des nou­veaux réac­teurs de Fla­man­ville s’est faite dans la dou­leur. Il a fal­lu faire venir des sou­deurs des Etats-Unis pour effec­tuer cer­taines opé­ra­tions.

Plus près de nous, la construc­tion de la cen­trale hydro­élec­trique de Gavet, dans la val­lée de la Romanche, n’a pas été un long fleuve tran­quille. La tur­bine devait être fabri­quée à Gre­noble. La liqui­da­tion de la branche éner­gie renou­ve­lable d’Alstom, ven­due en 2016 à Gene­ral Elec­tric sous l’égide d’Emmanuel Macron – à l’époque ministre des Finances – en a déci­dé autre­ment. La pièce est par­tie en Espagne où l’entreprise n’a pas su faire, puis en Ita­lie, subis­sant le même échec. C’est fina­le­ment en Inde qu’elle a pu être fabri­quée.

Accroitre les capa­ci­tés de pro­duc­tion élec­trique en France implique la recon­quête de savoir-faire oubliés. En com­men­çant par la for­ma­tion et la mise en œuvre d’une stra­té­gie indus­trielle.

1800

MW


soit 1,8 GW, c’est le niveau de la pro­duc­tion d’électricité dont sont capables les ins­tal­la­tions du bar­rage de Grand’Maison, en Oisans, un record fran­çais. Cela repré­sente 9 % des capa­ci­tés hydro­élec­triques fran­çaises et l’équivalent de la consom­ma­tion de 830 000 habi­tants. Grand’Maison, c’est une sta­tion de trans­fert d’énergie par tur­bi­nage-pom­page com­po­sée de deux bar­rages, celui de Grand’Maison et celui du Ver­ney, 900 mètres plus bas dans la val­lée de l’Eau d’Olle. L’eau est tur­bi­née pour pro­duire l’électricité et remon­tée du Ver­ney à Grand’Maison pen­dant les heures de faible consom­ma­tion – la base de la pro­duc­ti­vi­té des STEP.

La montée en puissance des renouvelables pose de nouvelles questions techniques

« Les éner­gies solaires et éoliennes sont prio­ri­taires sur le réseau », nous explique Rudy Pre­po­les­ki. Ce qui signi­fie que lorsque la pro­duc­tion excède la consom­ma­tion, ce sont les autres sources de pro­duc­tion qui doivent s’effacer. L’équilibre se juge au niveau euro­péen, tous les quarts d’heure. Un exemple : « Lorsqu’il y a du vent en mer du Nord, nous uti­li­sons de l’électricité éolienne alle­mande et les bar­rages sur le Rhin laissent pas­ser l’eau sans tur­bi­ner. » Il y a à cela une rai­son tech­nique : le solaire et l’éolien pro­duisent quand il y a du vent ou du soleil et la pro­duc­tion de ces équi­pe­ments est moins faci­le­ment « écrê­table » en cas de sur­pro­duc­tion.

La loi fran­çaise a encore ren­for­cé cette dif­fi­cul­té. Pour sou­te­nir le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables, les pro­duc­teurs béné­fi­cient de contrats avec obli­ga­tion d’achat. EDF se trouve ain­si contrainte d’acheter à des prix fixes l’électricité pro­duite, y com­pris à des heures de pro­duc­tion excé­den­taire, lorsque les prix de vente en Europe sont néga­tifs. Ces dis­po­si­tions régle­men­taires « his­to­riques » sont en cours d’évolution avec des décrets parus en décembre 2025 pour assu­rer la contri­bu­tion à l’écrêtage d’une par­tie des ins­tal­la­tions éoliennes et solaires.

Aujourd’hui, l’essentiel de la réduc­tion de pro­duc­tion néces­saire en période prix néga­tifs est assu­rée par l’hydraulique, le nucléaire et ce qui reste de ther­mique. « Ce n’est pas sans consé­quences, sou­ligne Rudy Pre­po­les­ki, on ne réduit pas la pro­duc­tion d’une cen­trale nucléaire ou même d’un bar­rage en appuyant sur un bou­ton ; ces ‘marche-arrêts’ entraînent une usure pré­ma­tu­rée des équi­pe­ments, des coûts d’entretien accrus ».

Face au chan­ge­ment cli­ma­tique, toutes les sources d’énergies bas car­bone doivent être déve­lop­pées. La mon­tée en puis­sance du solaire et de l’éolien pose cepen­dant des ques­tions nou­velles à l’ensemble de l’architecture de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion du cou­rant élec­trique comme on l’a vu en Espagne.

Le bar­rage au fil de l’eau de Saint-Egrève, en aval de la confluence de l’I­sère et du Drac.
L’accident ibérique, le soleil et les barrages

Le déve­lop­pe­ment des éner­gies solaire et éolienne pose des pro­blèmes nou­veaux aux réseaux de dis­tri­bu­tion d’électricité. Ces deux éner­gies renou­ve­lables sont par nature inter­mit­tentes. Leur contri­bu­tion à la pro­duc­tion d’électricité est très variable. Elle peut être impor­tante : jusqu’aux trois quarts de la puis­sance néces­saire à un ins­tant T.

Cette inter­mit­tence est à l’origine de varia­tions de la ten­sion et de la fré­quence du cou­rant élec­trique. Si celles-ci excèdent cer­tains seuils, des sys­tèmes de pro­tec­tion s’activent, ce qui peut aller jusqu’au black out total qu’ont connu l’Espagne et le Por­tu­gal le 25 avril 2025 à midi.

Des sys­tèmes de régu­la­tion de la ten­sion et de la fré­quence existent. Ils reposent sur des cen­trales de pro­duc­tion pilo­tables à forte iner­tie, les « machines tour­nantes », autre­ment dit les alter­na­teurs qui pro­duisent de l’électricité à la sor­tie des cen­trales ther­miques, nucléaires et hydrau­liques.

Le déve­lop­pe­ment – évi­dem­ment sou­hai­table – des éner­gies solaires et éoliennes implique par consé­quent une atten­tion par­ti­cu­lière à la com­plé­men­ta­ri­té des sources de pro­duc­tion élec­trique et à leur loca­li­sa­tion pour assu­rer la sta­bi­li­sa­tion du réseau. Les bar­rages hydro­élec­triques ont un rôle impor­tant en la matière.

« Les bar­rages pyré­néens ont contri­bué à la défense du réseau fran­çais et au réta­blis­se­ment du réseau espa­gnol », sou­ligne Rudy Pre­po­les­ki.

80e anniversaire d’EDF

Au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale, la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion des sources d’énergie sont la pro­prié­té de mul­tiples socié­tés pri­vées et gérées de manière dis­per­sée. Le pays doit alors faire face aux défis de la recons­truc­tion et de l’industrialisation. Pour y faire face, Élec­tri­ci­té de France est créée par la loi pro­mul­guée le 8 avril 1946 qui natio­na­lise l’essentiel de ces socié­tés pour les regrou­per en son sein.

Cette natio­na­li­sa­tion a été le fait du ministre com­mu­niste Mar­cel Paul« Je me suis accro­ché à cette natio­na­li­sa­tion comme un chien qui n’a pas man­gé depuis huit jours s’accroche à un os » –, ministre de la Pro­duc­tion indus­trielle, ancien résis­tant et ancien diri­geant de la fédé­ra­tion éner­gie de la CGT.

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