Grenoble. Grève des inspecteurs du travail en « soutien à Pierre et Benoît »
Par Manuel Pavard
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Est-ce une fuite en avant du ministère du Travail ? Chez les manifestants rassemblés ce mardi 8 septembre devant la Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités de l’Isère (DDETS 38), à Grenoble, le constat est quasi unanime : « cet acharnement est politique ». L’objectif ? « L’intimidation. L’administration compte faire de nos deux collègues un exemple et espère ainsi, par la peur, faire taire les contestations », estiment les organisations syndicales (CGT TEFP, FSU TEFE, CNT, Sud Travail Affaires sociales) soutenant le mouvement de grève des agent·es de l’inspection du travail. En grève reconductible depuis lundi 7 septembre, ces derniers n’ont pourtant aucune intention de cesser leur soutien à Pierre et Benoît.

Il faut dire que les deux représentants Sud Travail à la formation spécialisée (équivalent du CHSCT dans le public) sont un peu devenus, à leur corps défendant, des symboles de la lutte contre la répression anti-syndicale et pour la défense de leurs mission de service public. Des précédents rassemblements de soutien ont ainsi déjà eu lieu à Grenoble, à la fin mai et à la mi-juin. « Cela fait des mois que les pressions pèsent sur Pierre et Benoît », confirme Valentin, représentant Sud à l’inspection du travail.
Procédure bâillon et représailles
Tout a commencé avec une convocation en vue d’une audition pénale libre, en mai dernier, à la suite d’un signalement de la direction de la DDETS 38 pour un prétendu « harcèlement moral » envers une supérieure hiérarchique, laquelle avait en outre déposé plainte contre les deux inspecteurs. Une véritable « procédure bâillon » en réalité, rappellent les syndicats. « Il faut recontextualiser ces faits », explique en effet Valentin. « Ils font suite à des signalements faits par Pierre et Benoît, qui avaient dénoncé du harcèlement moral discriminatoire de la part de cette même responsable managériale. Signalements qui auraient dû faire l’objet d’une enquête mais qui ont disparu dans les oubliettes de l’administration. »
L’affaire aurait cependant pu s’arrêter là. Car la plainte de la cheffe de service a été classée sans suite, quelques jours après l’audition pénale, par le parquet qui a « réaffirmé la liberté d’expression syndicale », souligne le militant Sud Travail. Pourtant, « au lieu de prendre acte de la décision du parquet, de classer et de considérer qu’il n’y avait pas de faits qu’on pouvait leur reprocher, l’administration surenchérit et poursuit les deux collègues, cette fois disciplinairement », s’étonne-t-il, évoquant des « représailles » liées à la dénonciation initiale effectuée par les deux hommes.
« On appelle tous les inspecteurs du travail, tous les agents des services des DDETS, à se mettre en grève le 15 septembre et à monter à Paris pour un gros rassemblement de soutien à Pierre et Benoît. »
Pierre et Benoît sont ainsi convoqués le 15 septembre à Paris pour une commission administrative paritaire (CAP). Un conseil de discipline en somme. « On appelle tous les inspecteurs du travail, tous les agents des services des DDETS, à se mettre en grève le 15 septembre et à monter à Paris pour un gros rassemblement de soutien à Pierre et Benoît », annonce Valentin. Que risquent-ils ? À ce stade, aucune information n’a filtré. « Est-ce que le ministère va proposer une révocation, une mutation d’office, une rétrogradation ? On ne sait pas », confie le représentant syndical qui, comme ses collègues, craint des sanctions lourdes.

Tous les manifestants en ont conscience, ce conflit survient en outre dans un contexte particulièrement lourd pour l’inspection du travail. Parmi les nombreuses sources de tensions en Isère, la question des effectifs, centrale pendant plus d’une décennie dans le département, avec des baisses avoisinant les 30 à 50 % jusqu’à début 2025. « Dans l’unité de contrôle 3, dans laquelle travaille Pierre, il y avait 50 % d’effectifs en moins », révèle Valentin. « Ce sous-effectif colossal a énormément marqué les services et a fait l’objet de fortes mobilisations de la part des organisations syndicales. »
« Des cas de plus en plus réguliers d’instrumentalisation de nos missions »
Autre élément de contexte crucial, poursuit-il, « la réorganisation territoriale de l’État, appelée OTE, autrement dit la préfectoralisation de la plupart des administrations étatiques ». La DDETS dépend désormais officiellement de la préfète de l’Isère, comme l’illustre la mention en ce sens sur la devanture du bâtiment, avenue Marie-Reynoard. Problème, « ça rentre en conflit avec le principe d’indépendance de l’inspection du travail, avec des cas de plus en plus réguliers d’instrumentalisation de nos missions, comme des demandes insistantes, voire menaçantes pour certains collègues, d’aller sur des opérations Place nette ».
Des inspecteurs du travail se retrouvent ainsi affectés à « des opérations anti-drogue ou CODAF (Comité opérationnel départemental anti-fraude) qui s’avèrent être des opérations plutôt de recherche de sans-papiers », s’insurge le responsable Sud Travail. Soit des choses « très éloignées de [leurs] missions »… Voire pire. De fait, explique-t-il, « on doit être identifiés par tous les travailleurs comme des référents et des personnes de confiance qu’on peut saisir. Mais si on est associés à la police de l’immigration, ça va être difficile d’assumer notre mission de défense de tous les travailleurs, y compris les travailleurs sans-papiers ! »
La grève « majoritaire » sur le site de Grenoble
Un ensemble de motifs justifiant largement le mouvement déclenché ce lundi 7 septembre, avec quinze agents en grève — soit une bonne moitié — les deux premiers jours et une mobilisation qui devrait aller crescendo, à l’image du gros rassemblement prévu ce jeudi 10 septembre à Lyon, devant la Direction régionale de l’économie, de l’émploi, du travail et des solidarités (DREETS). « Sur le site de Grenoble, la grève est majoritaire », affirment les syndicats. Ailleurs en Isère, de nombreuses communes et zones d’activités se retrouvent privées d’agent·es de contrôle.

« Nous mesurons l’impact pour les travailleurs », reconnaissent les grévistes. Néanmoins, « cette situation incombe entièrement à l’administration, qui persiste à poursuivre nos collègues au plan disciplinaire, plutôt que de tenir compte de nos alertes concernant la discrimination syndicale, le management harcelant, l’instrumentalisation de nos services, les obstacles à nos fonctions ».
De son côté, Alexandre Maupin, représentant CGT à l’inspection du travail, espère que la mobilisation va faire tâche d’huile et « s’étendre à tous les services au sein de la DDETS. Car la lutte porte à la fois sur les libertés syndicales, contre la répression et contre la précarisation de l’emploi dans la fonction publique. On a certains services où on a jusqu’à 50 %, voire plus de 50 % de contractuels. » Il mise sur « une mobilisation de la profession qui devra être la plus totale, la plus complète, le 15 septembre, le jour de la CAP à Paris ».
Une démonstration de force espérée les 15 et 29 septembre
Hasard du calendrier, le ministère du Travail va, avec cette convocation en CAP, œuvrer involontairement à la convergence des luttes. Plusieurs autres mouvements et grèves sont en effet programmés également le 15 septembre, à l’instar de l’action sociale, des soignants, des électriciens et gaziers… « On espère que le rapport de force, ce jour-là, découragera le ministre de prononcer quelconque sanction, surtout au vu de la teneur de ce dossier de représailles, qui est totalement vide », lance le militant CGT.

Et si d’aventure, l’administration ne revenait pas à la raison sur le plan disciplinaire, il faudrait alors passer à la vitesse supérieure, se projette-t-il. C’est-à-dire « un élargissement de la mobilisation pendant tout le mois de septembre ». Avec, en ligne de mire, prévient Alexandre Maupin, « la perspective du 29 septembre, qui devra être une démonstration de force pour nos conditions de travail, nos salaires, et sans doute aussi pour défendre les libertés syndicales ».
D’ici là, les inspecteurs du travail en grève n’entendent lâcher aucune miette et tiendront régulièrement des piquets de grève devant la DDETS 38. Tous lancent en chœur un avertissement : pas question de transiger sur leur revendication élémentaire. Et de conclure : « Nous exigeons toujours l’abandon des poursuites disciplinaires engagées à l’encontre de Pierre et Benoît ! »


