« Les méga-feux révèlent le manque criant de moyens » : les pompiers isérois en colère

Par Manuel Pavard

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Les sapeurs-pompiers de l'Isère (ici lors d'une manifestation pour les retraites fin 2019 à Grenoble) défileront avec leurs collègues de toute la France le 29 septembre, à Paris, à l'appel de l'intersyndicale des SDIS.
Après un été marqué par d'énormes incendies (en Gironde, dans les Landes, dans le Var...) aux lourdes conséquences, les sapeurs-pompiers isérois font entendre leur voix. Les organisations syndicales du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS 38) ont ainsi adressé une lettre ouverte aux parlementaires de l'Isère, le 19 août, pour réclamer davantage de moyens financiers, humains et matériels ainsi qu'une réelle protection de la santé des agents. Elles participeront à la manifestation nationale prévue le 29 septembre à Paris, à l'appel de l'intersyndicale.

Plus de 220 000 per­sonnes éva­cuées, envi­ron 240 habi­ta­tions détruites, quatre sapeurs-pom­piers décé­dés et des cen­taines d’autres bles­sés… Les ter­ribles incen­dies sur­ve­nus durant l’é­té en Gironde, dans les Landes, mais aus­si dans le Var, à Fon­tai­ne­bleau ou dans la Drôme, laissent der­rière eux un lourd bilan. Et des images impri­mées dans les rétines de mil­lions de Fran­çais. « L’o­pi­nion publique a pris conscience de cer­taines choses. Il y a quand même eu 183 mai­sons brû­lées au Porge… En France », s’é­meut Adrien Guerre, sapeur-pom­pier pro­fes­sion­nel (SPP), ser­gent-chef à Saint-Mar­tin-d’Hères et repré­sen­tant du per­son­nel CGT.

L’im­pres­sion­nant incen­die qui a rava­gé plus de 42 000 hec­tares en Gironde doit entraî­ner une vraie prise de conscience de la part des pou­voirs publics, espèrent les sapeurs-pom­piers. © SDIS 33 / Ins­ta­gram (cap­ture d’é­cran)

Pour lui comme pour la qua­si-tota­li­té de ses col­lègues, « les méga-feux de l’é­té ont fait office de déclen­cheur et de révé­la­teur », met­tant en lumière « un manque criant de moyens et de finan­ce­ment ». Pour­tant, « le sujet est sur la table depuis 2022 », rap­pelle-t-il. Il s’a­gis­sait déjà d’in­cen­dies en Gironde, à l’é­poque. Et l’in­ter­syn­di­cale avait déjà aler­té le ministre. Mais « les pro­messes étaient res­tées lettre morte », déplore Adrien Guerre. Pire, « la situa­tion s’est depuis aggra­vée dans le pays et les moyens alloués aux SDIS n’aug­mentent pas alors que les réa­li­tés du ter­rain le jus­ti­fie­raient ». Un chiffre ? « Depuis 2015, on a mille engins feux de forêt en moins sur l’en­semble du ter­ri­toire », illustre le pom­pier mar­ti­né­rois.

L’été 2026, un « point de rupture »

Évo­quant éga­le­ment le « point de rup­ture » de l’é­té 2026, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales du SDIS de l’I­sère (CGT, Syn­di­cat auto­nome SPP-PATS 38, Ave­nir secours, Sud SPP-PATS 38) par­tagent ce constat d’une situa­tion « deve­nue inte­nable » pour les sapeurs-pom­piers pro­fes­sion­nels et les per­son­nels admi­nis­tra­tifs, tech­niques et spé­cia­lises (PATS). Réunies en inter­syn­di­cale, elles ont donc adres­sé une lettre ouverte aux par­le­men­taires de l’I­sère, datée du mer­cre­di 19 août.

L’heure n’est plus aux dis­cus­sions mais à l’ac­tion. Car aujourd’­hui, « [leur] colère dépasse le stade de l’a­lerte ». Une colère qui est « le résul­tat de décen­nies de sous-inves­tis­se­ment, d’arbitrages bud­gé­taires défa­vo­rables et d’un désen­ga­ge­ment pro­gres­sif de l’État envers la sécu­ri­té civile. L’écart entre les dis­cours offi­ciels et la réa­li­té du ter­rain n’a jamais été aus­si pro­fond », sou­lignent les syn­di­cats. Les­quels ne demandent « pas de com­pas­sion » mais exigent « des déci­sions poli­tiques et légis­la­tives à la hau­teur des enjeux ».

Financement, recrutement, santé

Quid des reven­di­ca­tions des sapeurs-pom­piers ? Adrien Guerre résume les trois prin­ci­pales. Tout d’a­bord, des finan­ce­ments d’ur­gence et pérenne afin de « mieux finan­cer les SDIS », selon le repré­sen­tant CGT, qui vise à la fois l’É­tat et le dépar­te­ment de l’I­sère. Ensuite, lan­cer un plan natio­nal de recru­te­ment, aus­si bien des sapeurs-pom­piers pro­fes­sion­nels que des effec­tifs admi­nis­tra­tifs, tech­niques et spé­cia­li­sés. Pour l’I­sère, l’in­ter­syn­di­cale estime ain­si « les besoins à 150 SPP et 50 PATS ».

Les sapeurs-pom­piers de l’I­sère lors d’une opé­ra­tion de sen­si­bi­li­sa­tion auprès des habi­tants de la Vil­le­neuve, en jan­vier 2025.

« On manque de pom­piers pro­fes­sion­nels », confirme Adrien Guerre qui, outre le recru­te­ment, insiste sur la néces­si­té de « for­mer cor­rec­te­ment » les futurs sol­dats du feu. On l’a vu en effet ces der­nières semaines, à chaque fois, « la lutte contre les feux de forêt repose sur le volon­ta­riat ». D’ailleurs, « si on conver­tis­sait en équi­valent temps plein le tra­vail non sala­rié des volon­taires, cela revien­drait à embau­cher 23 000 pro­fes­sion­nels sur le ter­ri­toire », explique-t-il.

Mal protégés face aux risques cancérigènes et sujets au stress

Le mili­tant syn­di­cal évoque enfin la san­té des sapeurs-pom­piers, sujet « long­temps tabou » selon lui. Face aux incen­dies, « l’in­ha­la­tion de par­ti­cules de car­bone et de fumées toxiques est can­cé­ri­gène, pour­tant on a très peu de pro­tec­tions », s’in­digne celui qui se sou­vient avoir com­bat­tu, par le pas­sé, « deux feux de forêt avec des simples cagoules, en res­pi­rant de la fumée H24 ». De fait, la majo­ri­té des SDIS ne dis­posent pas des cagoules fil­trantes effi­caces contre les fines par­ti­cules, mais au coût éle­vé.

Dans leur lettre ouverte, les syn­di­cats du SDIS 38 réclament donc le « déploie­ment d’équipements de pro­tec­tion de nou­velle géné­ra­tion contre les risques toxiques et can­cé­ri­gènes liés notam­ment aux feux d’espaces natu­rels ». Sans oublier la « recon­nais­sance effec­tive des patho­lo­gies pro­fes­sion­nelles aux­quelles sont expo­sés les agents ». On pense aux can­cers (pou­mon, foie, ves­sie…) mais éga­le­ment aux pro­blèmes psy­chia­triques, à l’ins­tar du trouble de stress post-trau­ma­tique (TSPT), sou­vent sous-esti­mé. « On a tous dans nos connais­sances un ou deux col­lègues qui souffrent de stress lié aux inter­ven­tions », affirme Adrien Guerre.

Les pompiers occuperont la place de la République durant quatre jours

Ces dif­fé­rentes pro­po­si­tions, aux­quelles s’a­joutent d’autres reven­di­ca­tions comme la prise en compte de la péni­bi­li­té pour la retraite, la moder­ni­sa­tion des filières, le recen­trage sur les mis­sions essen­tielles ou la reva­lo­ri­sa­tion sala­riale, « s’a­dressent aux par­le­men­taires et à Laurent Nuñez », indique le sapeur-pom­pier isé­rois. L’in­ter­syn­di­cale du SDIS 38 appellent en effet les dépu­tés et séna­teurs locaux à inter­ve­nir auprès du gou­ver­ne­ment — et notam­ment du ministre de l’In­té­rieur — pour por­ter leurs demandes.

Les camions des pom­piers inves­ti­ront les rues de Paris du 26 au 29 sep­tembre.

Quant au contexte, celui-ci ne doit rien au hasard, à l’ap­proche du coup d’en­voi de la cam­pagne pré­si­den­tielle et à quelques semaines de la pré­sen­ta­tion du pro­jet de loi de moder­ni­sa­tion de la Sécu­ri­té civile, pré­vue le 8 sep­tembre. Cela inter­vient sur­tout à un mois d’une mobi­li­sa­tion natio­nale « d’une ampleur inédite », à laquelle se join­dra le SDIS de l’I­sère. À par­tir du 26 sep­tembre, des sapeurs-pom­piers pro­fes­sion­nels et per­son­nels admi­nis­tra­tifs venus de toute la France occu­pe­ront ain­si la place de la Répu­blique, à Paris, durant quatre jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Avec en point d’orgue, une mani­fes­ta­tion que l’in­ter­syn­di­cale natio­nale espère « his­to­rique », le 29 sep­tembre, dans les rues de la capi­tale.

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