Boucheries Despi. Les salariés revendiquent une augmentation des salaires
Par Luc Renaud
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Un chiffre. « Quand j’ai été embauché, en octobre 2017, nous étions dix bouchers pour un chiffre d’affaires de 40 000 euros par mois ; aujourd’hui, nous sommes sept, pour un chiffre de 55 à 60000 euros », témoigne Jean-Michel Gatta, délégué CGT. Une croissance du chiffre de l’ordre de 40 %, avec une inflation sur la période de 21,31 %… et une diminution d’un tiers du nombre de salariés employés.
On comprend dans ces conditions que la charge de travail augmente. De même que les dividendes versés aux actionnaires, majoritairement à la famille Despinasse – qui compte parmi les grandes fortunes de France – : la CGT a calculé que « les 116 millions d’euros versés aux actionnaires ces trois dernières années […] correspondent à une ponction de plus de 19 000 € par salarié et par an. » Le syndicat en tire une conclusion : « Il y a largement de quoi satisfaire nos revendications ».

Une prise de position qui semble partagée par les quelque deux mille salariés et apprentis que comptent les boucheries Despi dans les trois cents étals du pays. Le 15 août dernier, ils étaient appelés à la grève. 70 % d’entre eux ont pris part au mouvement. Plusieurs établissements ont compté 100 % de grévistes, comme la boucherie Despi de Grand frais, à Crolles.
Une technicité et une pénibilité en manque de reconnaissance
Les revendications, ce sont notamment une augmentation des salaires, reconnaissant tout à la fois la pénibilité et les technicité du métier de boucher d’aujourd’hui. « Nos salaires, même si c’est difficile à estimer tant les conditions sont variables en fonction des magasins et des postes de travail, c’est de l’ordre de 1600 euros nets par mois », précise Jean-Michel Gatta. Un peu plus que le SMIC – 1 477,93 net mensuels depuis le 1er juin dernier –, mais loin des réalités du métier. « Nous travaillons dans les chambres froides, nous portons du poids, nous avons la responsabilité des normes d’hygiène et de traçabilité, nous mettons en œuvre des techniques de découpes et de présentation… » Jean-Michel Gatta ajoute immédiatement que « ça fait partie du jeu, du métier, mais ça doit être reconnu », comme doivent l’être l’augmentation des charges de travail apparues ces dernières années avec l’orientation choisie du « travail artisanal » dans la préparation des viandes. « Pour les brochettes, par exemple, nous découpons les viandes et les légumes, nous les marinons, nous les fabriquons… on est loin des procédés industriels d’il y a une dizaine d’années et c’est tant mieux ».

Ce que demande la CGT, c’est dont une augmentation générale des salaires de 5 % pour rattraper une partie du pouvoir d’achat perdu – la direction voudrait s’en tenir à l’augmentation prévue par la convention collective de 1,5 % tandis que le SMIC a augmenté de 2,41 % au 1er juin.
Mais le syndicat met aussi en avant la dégradation de la santé des salariés qu’il estime due à la dégradation des conditions de travail. « Nous sommes partout en sous-effectifs, insiste Jean-Michel Gatta, par le passé, nous avions des inaptitudes au travail constatées à partir de 55 ans ; aujourd’hui, ça arrive à 40 ans, voire moins. »
La CGT prévient : « en l’absence d’avancées et de réponses satisfaisantes de la direction, […] des actions sont prévues dans les prochains mois et un appel à la grève est renouvelé jusqu’au 31 décembre 2026. »

Un fonds américain a pris le contrôle de Grand frais
Les boucheries Despi constituent l’un des trois piliers des magasins que l’on connaît sous la bannière « Grand frais » – tout en étant présentes sous d’autres enseignes. Des « marchés couverts » que l’on trouve dans trois cents communes du pays dont onze en Isère (Crolles, Echirolles, Salaise-sur-Sanne, Voiron, Bourgoin…)
Despi, ce sont les étals de viande, la distribution alimentaire fraîche est gérée par la société Prosol, tandis que l’épicerie est un secteur dévolu à Euro Ethnic Foods – trois affaires au départ familiales.
En décembre dernier, Prosol a changé de mains – une opération à quatre milliards d’euros. C’est désormais le fonds de pension américain Apollo qui détient 70 % des actions de la société. Apollo n’est pas inconnu en France. Le fonds est détenteur d’actions de l’équipementier aéronautique Latécoère, il a échangé une partie des dettes de Vallourec contre des actions ensuite revendues à Arcelor-Mittal pour près d’un milliard d’euros, il est encore actif dans des montages financiers avec Air France, EDF ou TotalEnergie. Il était l’actionnaire de référence de Kem one dans la chimie lyonnaise depuis 2021 avant de s’en retirer en juin dernier.
L’annonce de cet accord avec le fonds américain indique que vingt-cinq nouveaux magasins Grand frais pourraient ouvrir d’ici l’année prochaine, sur des sites de magasins Gifi, comme à Pont-de-Beauvoisin.
Prosol n’est pas seul concerné dans ces évolutions des périmètres de propriétés du capital. En juin 2024, la famille Despinasse avait mis en vente les boucheries Despi. Le projet a depuis été abandonné. Reste aujourd’hui à savoir si l’arrivée du fonds américain en position dominante au sein de la structure de Grand frais ne va pas rebattre les cartes.


