Grenoble. Malgré la fermeture des lycées, les lycéens mobilisés devant le rectorat
Par Manuel Pavard
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C’était la grande question de ce vendredi 2 octobre. Après trois jours de forte mobilisation — et même quatre à Mounier, bloqué depuis lundi 28 septembre — dans l’agglomération grenobloise, la décision préfectorale de fermer vingt-neuf lycées en Isère, dont la totalité des lycées publics de Grenoble, allait-elle casser la dynamique du mouvement lycéen ? En gros, briser la grève ? Le calme régnant dans la matinée aux abords des établissements semblait confirmer ces craintes. Mais il en faudra bien davantage pour éteindre les flammes de cette immense colère.

Déterminés à « ne rien lâcher », les lycéens grenoblois ont donc organisé un rassemblement improvisé devant le rectorat, conviant leurs camarades en lutte de l’ensemble des établissements locaux ainsi que des enseignants et étudiants. Objectif : d’une part, maintenir une mobilisation active, de l’autre faire entendre leurs revendications aux services académiques. Des demandes communes aux élèves manifestant dans toute la France, à savoir de meilleures conditions d’études, moins d’élèves par classe, des enseignants en nombre suffisant et remplacés en cas d’absence, des journées plus équilibrées, des bâtiments mieux isolés face au réchauffement climatique… Sans oublier l’abrogation de Parcoursup et l’arrêt des violences policières.

Une délégation représentant six lycées grenoblois a ainsi été reçue par le recteur durant un long moment. « On n’acceptera pas des miettes, on est là pour continuer notre lutte », a promis Emma [le prénom a été modifié], lycéenne et porte-parole de la délégation, aux manifestants, avant de s’engouffrer dans le bâtiment avec cinq autres jeunes. « Sachez également que le rectorat n’a pas accepté de discuter en terrain neutre, ils nous obligent à monter dans leurs locaux », a‑t-elle ajouté.
« Les intérêts des lycéens sont les mêmes que ceux des profs »
Dans la foule, de plus en plus fournie au fil de l’après-midi, plusieurs centaines de lycéens donc, mais aussi des enseignants. Réunis en assemblée générale le matin même, ceux-ci ont voté la grève pour le mardi 6 octobre, avec le soutien de l’intersyndicale. « On était 140 ce matin, ça fait un moment qu’on n’avait pas eu une aussi grosse AG d’enseignants », se félicite Louison, professeur d’histoire-géo dans l’agglomération. Pour lui, la convergence des luttes est aussi nécessaire qu’évidente : « Je soutiens les lycéens car leurs revendications sont aussi les nôtres, que ce soit sur les moyens, l’état de nos établissements, les coupes de budget, les suppressions de postes… »

Louison voit déjà des signaux positifs à l’issue de cette première semaine de mobilisation lycéenne : « Le fait que des collègues soient venus aider les lycéens sur les blocus, c’est très positif. On a aussi vu, par exemple à Mounier ou Aristide-Bergès [NDLR : à Seyssinet-Pariset], des profs et des syndicalistes du travail social, de l’énergie, de la territoriale, qui sont venus protéger les élèves face aux violences policières. » Une solidarité qu’il estime naturelle. Car derrière les revendications liées à l’Éducation nationale, « c’est aussi la question des salaires, de l’inflation, des coupes de budget du gouvernement un peu partout, sauf dans l’armée », affirme-t-il.
Lycéens et étudiants réclament la fin de Parcoursup
« Les intérêts des lycéens sont les mêmes que ceux des profs et des travailleurs du privé », souligne l’enseignant. Reste à savoir maintenant « comment l’étincelle qui débute va se propager et comment tout cela va converger », ajoute-t-il. Une jonction des luttes qu’appellent également de leurs vœux les étudiants, à l’instar de Malo, militant de l’UNEF, présent au rassemblement. « Il y a eu une assemblée générale étudiante, aujourd’hui, à Sciences Po, qui a voté le soutien à la mobilisation lycéenne », explique-t-il.

De fait, étudiants et lycéens ont « beaucoup de revendications en commun, comme la question de la sélection à la fac et la fin de Parcoursup qui est l’un des premiers slogans scandés par les lycéens », souligne Malo, rappelant la campagne des sans-facs menée par le collectif éponyme, piloté par l’UNEF. À l’Université Grenoble Alpes, la mobilisation doit ainsi monter progressivement en intensité, avec une AG lundi 5 octobre à la galerie des amphis, et une manifestation partant du campus le lendemain, à 10 heures, avant de rejoindre le cortège lycéen devant Mounier.
Une pluie de lacrymos en direction des lycéens
Lycéens, étudiants, enseignants… Dans toutes les conversations, le sujet de la répression policière est omniprésent. Bien sûr, les dégradations et feux de poubelles causés par certains manifestants sont jugés « contre-productifs », même si « la colère est souvent compréhensible ». Ceci, d’autant que « le gouvernement s’en sert pour discréditer un mouvement qui a toute sa légitimité », déplore Sandrine Nosbé, députée LFI de la 9e circonscription de l’Isère. Mais cela ne justifie pas l’attitude souvent violente des forces de l’ordre — de surcroît à l’égard d’adolescents — que beaucoup pointent du doigt.

Illustration de nouveau ce vendredi. Pendant que la délégation lycéenne est reçue par le recteur, les manifestants patientent en entonnant chants et slogans, entrecoupés de prises de parole de lycéens. L’ambiance est joyeuse et bon enfant durant la majeure partie de l’après-midi, aucun uniforme ni véhicule de police n’étant alors visibles à proximité du rectorat. Pourtant, l’ambiance va subitement se tendre en fin d’après-midi.

En cause, l’irruption de plusieurs dizaines de jeunes masqués tirant notamment des feux d’artifice et cherchant la confrontation. Mais également — et de manière tout aussi déterminante — l’arrivée concomitante de la police, dont la simple présence va contribuer à alourdir l’atmosphère et à susciter les tensions. Des forces de l’ordre qui, en réaction aux feux de palettes allumés par des manifestants, vont noyer la place Bir-Hakeim et les rues alentour sous les gaz lacrymogènes. Une pluie de grenades tirées en direction des lycéens rassemblés pacifiquement.
« Des promesses d’adultes, on en entend à longueur de journée, les promesses du gouvernement aussi et on voit bien que ça ne se traduit jamais, donc on a du mal à croire celles du recteur. »
Tandis que policiers et jeunes jouent au chat et à la souris devant le rectorat, les membres de la délégation ressortent, eux, enfin du bâtiment pour livrer leur compte-rendu. Et le bilan est, sans grande surprise, plus que mitigé. Certes, le recteur les a écoutés et a « proposé de [les] revoir après le vote du budget », reconnaissent-ils.

« Mais des promesses d’adultes, on en entend à longueur de journée, les promesses du gouvernement aussi et on voit bien que ça ne se traduit jamais, donc on a du mal à croire celles du recteur », lance Emma, sous les acclamations des lycéens. La jeune lycéenne se projette donc vers la suite, notamment vers la manifestation du mardi 5 octobre. « On ne lâchera rien, assure-t-elle, on va continuer la lutte. Le mouvement ne doit pas faiblir et ne faiblira pas. »



