Inspection du travail. La direction fait obstacle à l’application de la loi

Par Antonin Grandfond

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Les prises de parole se sont succédées pour dénoncer les atteintes aux missions de l'inspection du travail.
Ce lundi 27 avril, une centaine de personnes étaient rassemblées devant la Direction départementale de l’emploi du travail et des solidarités de l’Isère (DDETS 38) à l’appel des syndicats Sud Solidaire travail affaire sociale et CGT. Double motivation : défendre le 1er Mai et l’indépendance de l’inspection du travail face à une tentative de banalisation du travail ce jour légalement férié et chômé.

A l’origine de cette mobi­li­sa­tion, une entrave de la direc­tion à l’exercice de leurs mis­sions par les ins­pec­teurs du tra­vail. Le 1er Mai est le seul jour obli­ga­toi­re­ment férié et chô­mé en France. Il existe évi­dem­ment des excep­tions pour des sec­teurs qui néces­sitent une conti­nui­té d’activité (hôpi­tal, trans­port, hôtel­le­rie…). Les sala­riés qui tra­vaillent le 1er Mai sont alors payés double. C’est cette légis­la­tion que les ins­pec­trices et ins­pec­teurs du tra­vail de l’Isère vou­laient faire res­pec­ter. Comme chaque année, la méthode consiste d’abord à infor­mer les entre­prises de leurs droits et devoirs et de la pos­si­bi­li­té de contrôles à l’occasion du 1er Mai. Les ins­pec­teurs ont donc pro­duit des cour­riers en direc­tions d’entreprises du com­merce (bou­lan­ge­ries, fleu­ristes, fast-food…) sus­cep­tibles d’ouvrir et de faire tra­vailler des sala­riés mal­gré la légis­la­tion. Mais la direc­tion a dis­crè­te­ment inter­cep­té ces cour­riers avant qu’ils ne soient expé­diés.

Un courrier intercepté

Une remise en cause du droit, mais aus­si une mise en dan­ger des ins­pec­teurs, car ces cour­riers per­mettent de pré­pa­rer les contrôles, par­fois ten­dus, en plus d’être un élé­ment prou­vant l’intentionnalité de l’employeur en cas d’infraction consta­tée. Ayant repé­ré cette obs­truc­tion, des agents se sont donc ren­dus à l’étage de la direc­tion de la DDETS 38 pour obte­nir des expli­ca­tions. Le direc­teur a refu­sé toute dis­cus­sion — au point que les fonc­tion­naires dénoncent l’a­gres­sion phy­sique d’un agent aujourd’­hui en arrêt de tra­vail -, comme un sym­bole de la mise au pas de l’inspection du tra­vail.

Une cen­taine des per­sonnes se sont ras­sem­blées devant le bâti­ment de la Direc­tion dépar­te­men­tale de l’emploi du tra­vail et des soli­da­ri­tés de l’Isère.

Ces évé­ne­ments s’inscrivent évi­dem­ment dans le contexte de remise en cause du 1er Mai comme jour férié chô­mé. Un pro­jet de loi visant à faire du 1er Mai un jour férié comme les autres avait été dépo­sé par deux séna­teurs cen­tristes le 25 avril 2025. Adop­tée par le Sénat et sa majo­ri­té de droite le 3 juillet 2025, la loi est venue en débat à l’Assemblée natio­nale le 10 avril der­nier, ins­crite à l’ordre du jour de la niche par­le­men­taire du groupe Renais­sance. Pour que la loi soit adop­tée au plus vite et appli­cable dès le 1er mai 2026, le pré­sident du groupe macro­niste, Gabriel Attal, a fait adop­ter une motion de rejet de sa propre loi. Il s’agissait d’une manœuvre d’évitement du débat. Le pro­jet de loi pou­vait alors être dis­cu­té par une com­mis­sion mixte pari­taire com­po­sée de dépu­tés et de séna­teurs, convo­quée en urgence. A noter que la bana­li­sa­tion de la jour­née inter­na­tio­nale des tra­vailleurs est sou­te­nue par l’ensemble de la droite, des macro­nistes au Ras­sem­ble­ment natio­nal.

Des macronistes au RN, accord pour faire travailler le 1er Mai

Devant la mobi­li­sa­tion de l’ensemble des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, de la gauche, avec le risque d’une motion de cen­sure, Sébas­tien Lecor­nu a dû tem­po­ri­ser en annon­çant le 13 avril que la com­mis­sion pari­taire ne serait pas convo­quée. Cepen­dant, pres­sé par ses troupes, le Pre­mier ministre a aus­si annon­cé le 17 avril, que le gou­ver­ne­ment pro­po­se­rait son propre pro­jet de loi au conseil des ministres de ce mer­cre­di 29 avril. La bana­li­sa­tion du 1er Mai ne concer­ne­rait plus que les bou­lan­ge­ries et les fleu­ristes – 200 000 sala­riés contre 2 mil­lions dans la ver­sion pré­cé­dente.

La bataille n’est donc pas finie, d’autant que les par­le­men­taires de droite pour­raient voter des amen­de­ments afin de satis­faire les reven­di­ca­tions de cor­po­ra­tions patro­nales qui se sont déjà expri­mées, telles que la bou­che­rie et la pois­son­ne­rie.

Un droit à la violation de la loi

Plus grave encore, Sébas­tien Lecor­nu a décré­té, entou­ré de patrons de la bou­lan­ge­rie et de fleu­ristes, un droit à vio­la­tion de la légis­la­tion en vigueur pour 2026 : « Pour ce 1er mai 2026, une ins­truc­tion sera don­née à l’ensemble des ser­vices de l’État pour pré­ser­ver, pro­té­ger, sécu­ri­ser ce que je viens de vous annon­cer ». Nou­velle entorse à l’état de droit : il n’est même plus besoin de légi­fé­rer pour res­treindre les droits des sala­riés.

Si aucune ins­truc­tion ou cir­cu­laire n’a effec­ti­ve­ment été émise pour ce 1er mai, il semble cepen­dant que la direc­tion de la DDETS 38, cha­peau­tée par la pré­fec­ture de l’Isère, réponde donc à une com­mande poli­tique, au mépris du droit.

La CGT et Soli­daires étaient à l’i­ni­tia­tive de la pro­tes­ta­tion.

Comme l’ont expri­mé les dif­fé­rents syn­di­ca­listes qui ont pris la parole, un pre­mier enjeu est bien sûr la défense de la jour­née inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, qui sera un mot d’ordre des cor­tèges de ven­dre­di. Mais un autre enjeu, qui concerne aus­si l’ensemble des sala­riés, est celui de l’indépendance de l’inspection du tra­vail, dans le res­pect du droit fran­çais et des conven­tions de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) qui la garan­tissent.

Un article de presse pour donner une directive de travail

Pour les mili­tants syn­di­caux, cet évè­ne­ment est symp­to­ma­tique d’une dérive obser­vée depuis plu­sieurs années. Ils iro­nisent sur le fait que la direc­tion, pour limi­ter les contrôles le 1er mai, envoie aux agents un cour­riel, avec pour pièce jointe, une cou­pure de presse rela­tant les prises de posi­tion du Pre­mier ministre.

Les cadres de la DDETS 38 signent d’ailleurs leurs mails « Pré­fec­ture de l’Isère », ce qui, pour les syn­di­ca­listes, illustre la mise sous tutelle de l’inspection du tra­vail par le minis­tère de l’Intérieur. Le pou­voir poli­tique pié­tine l’indépendance de l’inspection du tra­vail pour en faire un outil au ser­vice du patro­nat et de poli­tiques réac­tion­naires. Alors que l’on dis­suade les ins­pec­teurs de garan­tir l’application du Code du tra­vail, et qu’en paral­lèle les employeurs auteurs d’infractions consta­tées sont de moins en moins pour­sui­vis en jus­tice et a for­tio­ri condam­nés, la pré­fec­ture n’hésite pas a sol­li­ci­ter l’inspection du tra­vail pour orga­ni­ser des rafles de tra­vailleurs sans-papiers.

D’après les ins­pec­teurs du tra­vail, le res­pect du droit du tra­vail n’est pas la prio­ri­té de leur direc­tion, à tel point qu’il est bafoué, comme les droits syn­di­caux, au sein même de l’administration cen­sée le faire appli­quer.

Les ins­pec­teurs du tra­vail seront nom­breux à la mani­fes­ta­tion du 1er Mai pour défendre une ins­ti­tu­tion et son indé­pen­dance, pré­cieuse pour tous les sala­riés.

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