Os de porc devant une mosquée à Fontaine : dix mois avec sursis pour Franck Sinisi

Par Manuel Pavard

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Franck Sinisi dans la salle des pas perdus du palais de justice de Grenoble, mercredi 10 juin, à quelques minutes de l'énoncé du jugement du tribunal correctionnel.
Franck Sinisi, ancien élu d'extrême droite fontainois, a été condamné ce mercredi 10 juin par le tribunal correctionnel de Grenoble à dix mois de prison avec sursis et cinq ans d'inéligibilité ainsi qu'à l'obligation de soins, de travail et d'indemnisation des victimes. L'ex-conseiller municipal FN était jugé pour avoir inscrit des tags islamophobes et déposé des os de porc devant une salle de prière musulmane à Fontaine, en septembre 2025. Des faits qu'il a reconnus mais aussi minimisés à l'audience. Déjà condamné pour incitation à la haine raciale en 2019, le prévenu est apparu, selon les parties civiles, comme un homme "intrinsèquement raciste", mû par la haine des musulmans, des Juifs ou des homosexuels.

En foot­ball, on appelle ça un but contre son camp. Ce mer­cre­di 10 juin, Franck Sini­si en a même mar­qué plu­sieurs face aux juges, tant le pré­ve­nu a mul­ti­plié les décla­ra­tions contraires à ses inté­rêts. Défense de Mus­so­li­ni, pro­pos com­plo­tistes sur la thèse du « grand rem­pla­ce­ment » et l’is­la­mi­sa­tion de Fon­taine, pro­mo­tion des catho­liques tra­di­tion­na­listes et inté­gristes, haine anti­com­mu­niste et plus lar­ge­ment à l’é­gard de la gauche… Durant près de trois heures, l’an­cien conseiller muni­ci­pal d’ex­trême droite de Fon­taine n’a rien fait pour s’é­loi­gner du por­trait bros­sé de lui par les par­ties civiles. De quoi confor­ter le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Gre­noble qui a condam­né Franck Sini­si à dix mois de pri­son entiè­re­ment assor­tis d’un sur­sis pro­ba­toire de trois ans.

L’I­sé­rois de 54 ans était jugé pour pro­vo­ca­tion publique à la haine ou à la vio­lence en rai­son de l’o­ri­gine, l’eth­nie, la nation, la race ou la reli­gion en réci­dive. En cause, des faits qui avaient défrayé la chro­nique, sus­ci­tant un tor­rent d’in­di­gna­tion, le 19 sep­tembre 2025, à Fon­taine. Ce jour-là, les fidèles fré­quen­tant la salle de prière musul­mane Eugé­nie-Cot­ton, rue Mar­gue­rite-Tavel, avaient décou­vert huit os de côtes de porc et du sau­cis­son dépo­sés devant la porte d’entrée et une ins­crip­tion — « Char­lie Mar­tel 732, islam dehors » — taguée sur une fenêtre.

Les os de côtes de porc et le sau­cis­son décou­verts devant la salle de prière musul­mane, le 19 sep­tembre 2025.

Les inves­ti­ga­tions avaient ensuite per­mis de pré­le­ver sur les côtes de porc un ADN, celui de Franck Sini­si. Dans les sphères mili­tantes locales, l’homme est connu comme le loup blanc. Une figure de l’ex­trême droite dans l’ag­glo­mé­ra­tion gre­no­bloise. Et plu­tôt l’ex­trême droite radi­cale pour cet ancien dis­ciple de Jean-Marie Le Pen qui insiste à la barre sur la dif­fé­rence entre le Front natio­nal et le Ras­sem­ble­ment natio­nal. « Quand on me traite d’an­cien du RN, je me sens insul­té », lance tout natu­rel­le­ment l’ex-fron­tiste.

Son message aux musulmans, « rentrez dans votre pays »

Mais le pré­ve­nu est sur­tout déjà connu de la jus­tice pour des faits simi­laires. En février 2017, celui qui était alors élu sous l’étiquette Front natio­nal avait pro­vo­qué une intense polé­mique en pleine séance du conseil muni­ci­pal, à Fon­taine, par ses pro­pos visant les Roms. Il sug­gé­rait en effet de « récu­pé­rer leurs dents en or » afin de finan­cer leur héber­ge­ment. Exclu du FN, avant de rejoindre Civi­tas, Franck Sini­si avait été jugé pour « inci­ta­tion à la haine raciale » par le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel. Puis défi­ni­ti­ve­ment condam­né, en 2019, par la cour d’appel de Gre­noble, à deux mois de pri­son avec sur­sis et quatre ans d’inéligibilité. Le pré­fet de l’Isère l’avait enfin décla­ré démis­sion­naire d’office de son man­dat, en 2020.

Tout au long de la pro­cé­dure, le mis en cause avait nié farou­che­ment, inven­tant une his­toire à dor­mir debout sur des côtes de porc récu­pé­rées dans sa pou­belle par une tierce per­sonne afin de lui nuire. Volte-face com­plet devant le tri­bu­nal : « J’ai men­ti par panique. C’est moi qui ai dépo­sé les os et le sau­cis­son. » Mêmes aveux pour les ins­crip­tions racistes et isla­mo­phobes — bien qu’il conteste sans sur­prise les qua­li­fi­ca­tifs.

Franck Sini­si sort de la salle d’au­dience, pré­cé­dé de son avo­cat Me Gro­bel.

S’il ne nie plus les faits et les pro­pos tenus, il semble néan­moins ne res­sen­tir aucune culpa­bi­li­té. Sa condam­na­tion de 2017, confir­mée en appel en 2019 ? A cause des « pres­sions du Par­ti com­mu­niste et de la gauche ». Les osse­ments de porc sur le pas de la salle de prière musul­mane ? « J’a­vais des pro­blèmes de san­té, j’é­tais en dépres­sion », se jus­ti­fie-t-il. Pour lui, « ce n’é­tait pas une pro­vo­ca­tion ». « Je vou­lais lan­cer un mes­sage : vous nous déran­gez, ren­trez dans votre pays ! » Mais à quel pays fait-il allu­sion ? La « Musul­ma­nie » (sic) ? Visi­ble­ment, pour Franck Sini­si, un musul­man n’est jamais de natio­na­li­té fran­çaise.

Facho, un « compliment » pour lui

Le pré­ve­nu l’as­sure, étant « fils et petit-fils d’im­mi­grés ita­liens », il ne peut être raciste. « Je n’ai rien contre les musul­mans, pré­tend-il, je suis contre l’is­la­mi­sa­tion de la France »… Et de Fon­taine où « il y avait deux églises mais il n’y en a plus ». La faute, selon lui, au « grand rem­pla­ce­ment », la fameuse théo­rie déve­lop­pée par l’é­cri­vain iden­ti­taire Renaud Camus, pour­tant démen­tie par toutes les études un peu sérieuses mais deve­nue une sorte de totem pour l’ex­trême droite radi­cale. Franck Sini­si aurait d’ailleurs des chiffres, confie-t-il aux juges : « Aujourd’­hui, à Fon­taine, 80 % des com­merces sont tenus par des musul­mans. » Source, l’ins­ti­tut « Au doigt mouillé ».

Me Yvan Gro­bel et Franck Sini­si au cours de l’au­dience devant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Gre­noble.

Le pré­sident Alain Troi­lo évoque alors les recherches en sources ouvertes de ses comptes sur les réseaux sociaux, citant quelques exemples de com­men­taires édi­fiants. Petit flo­ri­lège : « La reli­gion musul­mane et la reli­gion juive sont les deux can­cers de ce monde » ; « Les LGBTQIA n’ont pas leur place sur Terre mais en enfer ». Sans comp­ter le sou­tien au « cama­rade natio­na­liste » Her­vé Rys­sen, star des néga­tion­nistes, ou encore les publi­ca­tions pro-Mus­so­li­ni. « Cela ne donne pas un por­trait très flat­teur de vous », sou­ligne le magis­trat qui, en tant que « fils d’im­mi­grés ita­liens » lui aus­si, s’in­digne de l’é­loge du Duce. L’é­change qui suit est assez sur­réa­liste. Le pré­sident : « Si on vous traite de facho, c’est plu­tôt un com­pli­ment alors ? » Franck Sini­si : « A par­tir de main­te­nant, oui ! »

« Franck Sinisi mène un combat civilisationnel »

Durant toute l’au­dience, le mili­tant d’ex­trême droite semble mini­mi­ser, voire jus­ti­fier son acte. « Vous vous pre­nez un peu pour le centre du monde », le tance Alain Troi­lo. « Com­pre­nez-vous que dépo­ser des côtes de porc devant leur lieu de culte soit bles­sant et insul­tant pour des musul­mans ? », lui demande Me Bien­ve­nue Gomis, avo­cate de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Réponse : « C’est moins grave qu’un atten­tat. »

Me Gomis pointe la « dan­ge­ro­si­té » de Franck Sini­si. Le racisme n’est pas une opi­nion en effet, c’est un délit, rap­pelle-t-elle. Pour lui, « le noir, le musul­man, le Juif n’est pas fran­çais ». Avec l’ins­crip­tion « Char­lie Mar­tel 732 » — réfé­rence à Charles Mar­tel détour­née à l’é­poque par Jean-Marie Le Pen (« Je suis Char­lie Mar­tel ») et à la bataille de Poi­tiers —, Franck Sini­si lance « un appel à la guerre civile contre les Fran­çais impurs », estime l’a­vo­cate. « Sa pen­sée raciste est illé­gale et doit être punie. »

Devant la salle, les avo­cats des par­ties civiles, Me Bien­ve­nue Gomis pour la LDH, Me Pierre Janot pour le MRAP.

Avec la réfé­rence à Charles Mar­tel, « ce que Franck Sini­si mène, c’est un com­bat civi­li­sa­tion­nel », abonde Me Pierre Janot, avo­cat du Mou­ve­ment contre le racisme et pour l’a­mi­tié entre les peuples (MRAP). Ce der­nier est for­mel, « on ne chan­ge­ra pas M. Sini­si. C’est quel­qu’un d’in­trin­sè­que­ment raciste ». « M. Sini­si n’a aucune com­pas­sion, aucune empa­thie », assène de son côté l’a­vo­cate de l’As­so­cia­tion cultuelle des musul­mans de Fon­taine. Avant de lui adres­ser un mes­sage sans équi­voque : « Qu’il aille vivre dans l’I­ta­lie de Melo­ni ! Ce n’est pas au Fran­çais de se plier à M. Sini­si. »

« L’exis­tence même des musul­mans, des Magh­ré­bins, est une pro­vo­ca­tion à ses yeux et lui pose pro­blème. M. Sini­si se nour­rit de cette haine des Juifs, des musul­mans, des femmes, des homo­sexuels, des Roms… »

Pre­nant la parole pour les réqui­si­tions du minis­tère public, Inès Delay, pro­cu­reure de la Répu­blique adjointe, dénonce « la mul­ti­pli­ca­tion des pro­pos hai­neux et sépa­ra­tistes qui pro­li­fèrent dans l’es­pace public, vir­tuel et concret », insis­tant sur la néces­si­té de les com­battre et répri­mer. Selon elle, l’in­frac­tion est carac­té­ri­sée. Certes, il n’y a pas d’at­teinte à la per­sonne mais on constate « une volon­té de souiller, de salir, de pro­vo­quer ». « L’exis­tence même des musul­mans, des Magh­ré­bins est une pro­vo­ca­tion à ses yeux et lui pose pro­blème », affirme la magis­trate. « M. Sini­si se nour­rit de cette haine des Juifs, des musul­mans, des femmes, des homo­sexuels, des Roms… »

Inès Delay fus­tige « un homme qui va constam­ment reje­ter la res­pon­sa­bi­li­té sur les autres, un homme déses­pé­ré et vin­di­ca­tif ». Pro­blème, depuis ses pro­pos de 2017, Franck Sini­si n’a tiré aucune leçon de sa condam­na­tion, déplore-t-elle : « Là, il passe à l’é­tape sup­plé­men­taire, il a dur­ci sa posi­tion, il est dan­ge­reux. L’en­jeu de ce dos­sier est donc de lui mettre un coup d’ar­rêt juri­dique. » La pro­cu­reure adjointe requiert donc dix mois de pri­son entiè­re­ment assor­tis d’un sur­sis pro­ba­toire de trois ans, 150 heures de tra­vaux d’in­té­rêt géné­ral, l’in­ter­dic­tion de déte­nir une arme, l’in­dem­ni­sa­tion des par­ties civiles, la pri­va­tion de son droit d’é­li­gi­bi­li­té ou encore la dif­fu­sion du juge­ment dans dif­fé­rents médias.

Me Yvan Gro­bel, avo­cat de Franck Sini­si.

Dans un tel contexte, Me Yvan Gro­bel, avo­cat de Franck Sini­si, n’a pas la tâche facile. Pre­mière sur­prise, contrai­re­ment à l’ha­bi­tude des mili­tants d’ex­trême droite de choi­sir des ténors du bar­reau iden­ti­taires et néo-fas­cistes — sou­vent anciens du GUD à Assas —, le pré­ve­nu est « venu consul­ter un avo­cat qui ne par­tage pas ses idées », indique celui-ci. Lui aus­si se dit cho­qué par les faits et par « l’at­teinte au vivre ensemble ». Mais Me Gro­bel invite les juges à « voir ce dos­sier sous l’angle humain », dans une plai­doi­rie plu­tôt digne et réus­sie, mal­gré la dif­fi­cul­té de défendre un tel client. L’a­vo­cat de la défense invoque « l’oi­si­ve­té », la néces­si­té res­sen­tie par le pré­ve­nu de « rem­plir le vide » de son exis­tence, sa « vani­té ».

Jugement publié dans Le Monde, Le Dauphiné libéré et Les Affiches

Au moment de s’ex­pri­mer en clô­ture des débats, Franck Sini­si tente de « s’ex­cu­ser envers la com­mu­nau­té musul­mane ». Cha­cun juge­ra de la sin­cé­ri­té… Quant à sa pro­messe de ne plus faire de poli­tique, dif­fi­cile de la juger cré­dible en voyant le quin­qua­gé­naire assis­ter dimanche 7 juin, au cime­tière du Tou­vet, à la céré­mo­nie d’hom­mage à quatre ter­ro­ristes de l’OAS, orga­ni­sée par des asso­cia­tions d’ex­trême droite pro-Algé­rie fran­çaise. Une pré­sence attes­tée par des pho­tos prises sur les lieux.

Franck Sini­si, qui pré­tend ne plus faire de poli­tique, était au Tou­vet pour l’hom­mage à Claude Piegts et trois autres anciens ter­ro­ristes de l’OAS, dimanche 7 juin.

Après s’être reti­rés un moment pour déli­bé­rer, les trois juges reviennent annon­cer leur déci­sion. Franck Sini­si est condam­né à dix mois de pri­son avec sur­sis entiè­re­ment assor­tis d’un sur­sis pro­ba­toire de trois ans, une pri­va­tion d’é­li­gi­bi­li­té de cinq ans. Il devra éga­le­ment indem­ni­ser l’en­semble des par­ties civiles (entre 500 et 1000 euros par asso­cia­tion) et a l’o­bli­ga­tion de suivre des soins et trou­ver un tra­vail. Enfin, le juge­ment sera publié dans Le Monde, Le Dau­phi­né libé­ré et Les Affiches.

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