Os de porc devant une mosquée à Fontaine : dix mois avec sursis pour Franck Sinisi
Par Manuel Pavard
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En football, on appelle ça un but contre son camp. Ce mercredi 10 juin, Franck Sinisi en a même marqué plusieurs face aux juges, tant le prévenu a multiplié les déclarations contraires à ses intérêts. Défense de Mussolini, propos complotistes sur la thèse du « grand remplacement » et l’islamisation de Fontaine, promotion des catholiques traditionnalistes et intégristes, haine anticommuniste et plus largement à l’égard de la gauche… Durant près de trois heures, l’ancien conseiller municipal d’extrême droite de Fontaine n’a rien fait pour s’éloigner du portrait brossé de lui par les parties civiles. De quoi conforter le tribunal correctionnel de Grenoble qui a condamné Franck Sinisi à dix mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire de trois ans.
L’Isérois de 54 ans était jugé pour provocation publique à la haine ou à la violence en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion en récidive. En cause, des faits qui avaient défrayé la chronique, suscitant un torrent d’indignation, le 19 septembre 2025, à Fontaine. Ce jour-là, les fidèles fréquentant la salle de prière musulmane Eugénie-Cotton, rue Marguerite-Tavel, avaient découvert huit os de côtes de porc et du saucisson déposés devant la porte d’entrée et une inscription — « Charlie Martel 732, islam dehors » — taguée sur une fenêtre.

Les investigations avaient ensuite permis de prélever sur les côtes de porc un ADN, celui de Franck Sinisi. Dans les sphères militantes locales, l’homme est connu comme le loup blanc. Une figure de l’extrême droite dans l’agglomération grenobloise. Et plutôt l’extrême droite radicale pour cet ancien disciple de Jean-Marie Le Pen qui insiste à la barre sur la différence entre le Front national et le Rassemblement national. « Quand on me traite d’ancien du RN, je me sens insulté », lance tout naturellement l’ex-frontiste.
Son message aux musulmans, « rentrez dans votre pays »
Mais le prévenu est surtout déjà connu de la justice pour des faits similaires. En février 2017, celui qui était alors élu sous l’étiquette Front national avait provoqué une intense polémique en pleine séance du conseil municipal, à Fontaine, par ses propos visant les Roms. Il suggérait en effet de « récupérer leurs dents en or » afin de financer leur hébergement. Exclu du FN, avant de rejoindre Civitas, Franck Sinisi avait été jugé pour « incitation à la haine raciale » par le tribunal correctionnel. Puis définitivement condamné, en 2019, par la cour d’appel de Grenoble, à deux mois de prison avec sursis et quatre ans d’inéligibilité. Le préfet de l’Isère l’avait enfin déclaré démissionnaire d’office de son mandat, en 2020.
Tout au long de la procédure, le mis en cause avait nié farouchement, inventant une histoire à dormir debout sur des côtes de porc récupérées dans sa poubelle par une tierce personne afin de lui nuire. Volte-face complet devant le tribunal : « J’ai menti par panique. C’est moi qui ai déposé les os et le saucisson. » Mêmes aveux pour les inscriptions racistes et islamophobes — bien qu’il conteste sans surprise les qualificatifs.

S’il ne nie plus les faits et les propos tenus, il semble néanmoins ne ressentir aucune culpabilité. Sa condamnation de 2017, confirmée en appel en 2019 ? A cause des « pressions du Parti communiste et de la gauche ». Les ossements de porc sur le pas de la salle de prière musulmane ? « J’avais des problèmes de santé, j’étais en dépression », se justifie-t-il. Pour lui, « ce n’était pas une provocation ». « Je voulais lancer un message : vous nous dérangez, rentrez dans votre pays ! » Mais à quel pays fait-il allusion ? La « Musulmanie » (sic) ? Visiblement, pour Franck Sinisi, un musulman n’est jamais de nationalité française.
Facho, un « compliment » pour lui
Le prévenu l’assure, étant « fils et petit-fils d’immigrés italiens », il ne peut être raciste. « Je n’ai rien contre les musulmans, prétend-il, je suis contre l’islamisation de la France »… Et de Fontaine où « il y avait deux églises mais il n’y en a plus ». La faute, selon lui, au « grand remplacement », la fameuse théorie développée par l’écrivain identitaire Renaud Camus, pourtant démentie par toutes les études un peu sérieuses mais devenue une sorte de totem pour l’extrême droite radicale. Franck Sinisi aurait d’ailleurs des chiffres, confie-t-il aux juges : « Aujourd’hui, à Fontaine, 80 % des commerces sont tenus par des musulmans. » Source, l’institut « Au doigt mouillé ».

Le président Alain Troilo évoque alors les recherches en sources ouvertes de ses comptes sur les réseaux sociaux, citant quelques exemples de commentaires édifiants. Petit florilège : « La religion musulmane et la religion juive sont les deux cancers de ce monde » ; « Les LGBTQIA n’ont pas leur place sur Terre mais en enfer ». Sans compter le soutien au « camarade nationaliste » Hervé Ryssen, star des négationnistes, ou encore les publications pro-Mussolini. « Cela ne donne pas un portrait très flatteur de vous », souligne le magistrat qui, en tant que « fils d’immigrés italiens » lui aussi, s’indigne de l’éloge du Duce. L’échange qui suit est assez surréaliste. Le président : « Si on vous traite de facho, c’est plutôt un compliment alors ? » Franck Sinisi : « A partir de maintenant, oui ! »
« Franck Sinisi mène un combat civilisationnel »
Durant toute l’audience, le militant d’extrême droite semble minimiser, voire justifier son acte. « Vous vous prenez un peu pour le centre du monde », le tance Alain Troilo. « Comprenez-vous que déposer des côtes de porc devant leur lieu de culte soit blessant et insultant pour des musulmans ? », lui demande Me Bienvenue Gomis, avocate de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Réponse : « C’est moins grave qu’un attentat. »
Me Gomis pointe la « dangerosité » de Franck Sinisi. Le racisme n’est pas une opinion en effet, c’est un délit, rappelle-t-elle. Pour lui, « le noir, le musulman, le Juif n’est pas français ». Avec l’inscription « Charlie Martel 732 » — référence à Charles Martel détournée à l’époque par Jean-Marie Le Pen (« Je suis Charlie Martel ») et à la bataille de Poitiers —, Franck Sinisi lance « un appel à la guerre civile contre les Français impurs », estime l’avocate. « Sa pensée raciste est illégale et doit être punie. »

Avec la référence à Charles Martel, « ce que Franck Sinisi mène, c’est un combat civilisationnel », abonde Me Pierre Janot, avocat du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP). Ce dernier est formel, « on ne changera pas M. Sinisi. C’est quelqu’un d’intrinsèquement raciste ». « M. Sinisi n’a aucune compassion, aucune empathie », assène de son côté l’avocate de l’Association cultuelle des musulmans de Fontaine. Avant de lui adresser un message sans équivoque : « Qu’il aille vivre dans l’Italie de Meloni ! Ce n’est pas au Français de se plier à M. Sinisi. »
« L’existence même des musulmans, des Maghrébins, est une provocation à ses yeux et lui pose problème. M. Sinisi se nourrit de cette haine des Juifs, des musulmans, des femmes, des homosexuels, des Roms… »
Prenant la parole pour les réquisitions du ministère public, Inès Delay, procureure de la République adjointe, dénonce « la multiplication des propos haineux et séparatistes qui prolifèrent dans l’espace public, virtuel et concret », insistant sur la nécessité de les combattre et réprimer. Selon elle, l’infraction est caractérisée. Certes, il n’y a pas d’atteinte à la personne mais on constate « une volonté de souiller, de salir, de provoquer ». « L’existence même des musulmans, des Maghrébins est une provocation à ses yeux et lui pose problème », affirme la magistrate. « M. Sinisi se nourrit de cette haine des Juifs, des musulmans, des femmes, des homosexuels, des Roms… »
Inès Delay fustige « un homme qui va constamment rejeter la responsabilité sur les autres, un homme désespéré et vindicatif ». Problème, depuis ses propos de 2017, Franck Sinisi n’a tiré aucune leçon de sa condamnation, déplore-t-elle : « Là, il passe à l’étape supplémentaire, il a durci sa position, il est dangereux. L’enjeu de ce dossier est donc de lui mettre un coup d’arrêt juridique. » La procureure adjointe requiert donc dix mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire de trois ans, 150 heures de travaux d’intérêt général, l’interdiction de détenir une arme, l’indemnisation des parties civiles, la privation de son droit d’éligibilité ou encore la diffusion du jugement dans différents médias.

Dans un tel contexte, Me Yvan Grobel, avocat de Franck Sinisi, n’a pas la tâche facile. Première surprise, contrairement à l’habitude des militants d’extrême droite de choisir des ténors du barreau identitaires et néo-fascistes — souvent anciens du GUD à Assas —, le prévenu est « venu consulter un avocat qui ne partage pas ses idées », indique celui-ci. Lui aussi se dit choqué par les faits et par « l’atteinte au vivre ensemble ». Mais Me Grobel invite les juges à « voir ce dossier sous l’angle humain », dans une plaidoirie plutôt digne et réussie, malgré la difficulté de défendre un tel client. L’avocat de la défense invoque « l’oisiveté », la nécessité ressentie par le prévenu de « remplir le vide » de son existence, sa « vanité ».
Jugement publié dans Le Monde, Le Dauphiné libéré et Les Affiches
Au moment de s’exprimer en clôture des débats, Franck Sinisi tente de « s’excuser envers la communauté musulmane ». Chacun jugera de la sincérité… Quant à sa promesse de ne plus faire de politique, difficile de la juger crédible en voyant le quinquagénaire assister dimanche 7 juin, au cimetière du Touvet, à la cérémonie d’hommage à quatre terroristes de l’OAS, organisée par des associations d’extrême droite pro-Algérie française. Une présence attestée par des photos prises sur les lieux.

Après s’être retirés un moment pour délibérer, les trois juges reviennent annoncer leur décision. Franck Sinisi est condamné à dix mois de prison avec sursis entièrement assortis d’un sursis probatoire de trois ans, une privation d’éligibilité de cinq ans. Il devra également indemniser l’ensemble des parties civiles (entre 500 et 1000 euros par association) et a l’obligation de suivre des soins et trouver un travail. Enfin, le jugement sera publié dans Le Monde, Le Dauphiné libéré et Les Affiches.


