Barbara Butch. « Boycotter n’est pas entraver » : nouvelle plainte de la ville de Grenoble

Par Manuel Pavard

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Laurence Ruffin, maire de Grenoble, a donné une conférence de presse, vendredi 24 juillet, à l'hôtel de ville, accompagnée de l'avocat parisien Arié Alimi qui intervenait en visioconférence.
Six jours après l'interruption du concert de Barbara Butch au Cabaret frappé, Laurence Ruffin et son avocat Arié Alimi ont annoncé ce vendredi 24 juillet le dépôt par la ville de Grenoble d'une nouvelle plainte, cette fois auprès du procureur de la République. Une plainte contre X, notamment pour violences volontaires sur un élu et envers la DJ - dans les deux cas en réunion et avec usage d'armes par destination - ou encore pour mise en danger de la vie d'autrui. Rappelant son opposition à la loi Yadan et son soutien à la cause palestinienne, la maire de Grenoble condamne toutefois les méthodes employées, estimant "qu'une ligne rouge a été franchie".

La pre­mière plainte avait été dépo­sée par la ville de Gre­noble au com­mis­sa­riat, dans les jours sui­vant l’in­ter­rup­tion du concert de Bar­ba­ra Butch au Caba­ret frap­pé, same­di 18 juillet, à la suite de l’ac­tion menée par 150 à 200 mani­fes­tants pro-pales­ti­niens, à l’ap­pel de LFI et de dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions. Une démarche volon­tai­re­ment lacu­naire, de l’a­veu de la mai­rie, et qui visait essen­tiel­le­ment les dégra­da­tions maté­rielles. Depuis, la polé­mique n’a pas désen­flé, loin s’en faut, et de nou­veaux élé­ments ont conduit la muni­ci­pa­li­té à dépo­ser une nou­velle plainte, cette fois auprès du pro­cu­reur de la Répu­blique, ont annon­cé ce ven­dre­di 24 juillet Lau­rence Ruf­fin et l’a­vo­cat pari­sien Arié Ali­mi, lors d’une confé­rence de presse.

« Depuis same­di, il y a eu des témoi­gnages, des vidéos qui montrent que les faits sont graves », explique la maire de Gre­noble. Elle rap­pelle qu’une artiste a été prise pour cible. « J’in­siste sur le fait que c’é­tait une femme seule face à une foule inju­rieuse. On a eu des élus de la Répu­blique, des agents de la ville qui ont été inti­mi­dés, agres­sés, mena­cés, et le public, venant là pour un évé­ne­ment fes­tif, un moment convi­vial, popu­laire, gra­tuit, qui a été mis en dan­ger », affirme-t-elle.

Les doigts d’honneur, geste sexiste et circonstance aggravante

La seconde plainte regroupe donc plu­sieurs motifs. D’a­bord les infrac­tions visées ini­tia­le­ment, à savoir la dégra­da­tion de biens d’au­trui — en l’oc­cur­rence les câbles sec­tion­nés -, l’en­trave avec menace contre la liber­té d’ex­pres­sion et la mise en dan­ger de la vie d’au­trui. Sur ce der­nier point, les câbles sec­tion­nés auraient pu cau­ser des « risques d’at­teinte à l’in­té­gri­té cor­po­relle impor­tants », pré­cise Arié Ali­mi, citant les pos­si­bi­li­tés d’élec­tro­cu­tion ou d’in­cen­die.

Bar­ba­ra Butch sous les huées et invec­tives des mani­fes­tants pro-pales­ti­niens, le 18 juillet, au Jar­din de ville. DR

Ensuite, en étu­diant les vidéos, les témoi­gnages d’a­gents de la ville, les révé­la­tions de cer­tains médias, l’a­vo­cat s’est ren­du compte que « de manière avé­rée — même si c’est contes­té par les orga­ni­sa­teurs de la pro­tes­ta­tion — des pro­jec­tiles ont été lan­cés » sur Bar­ba­ra Butch, sur l’ad­joint à la culture Alexis Monge et sur la scène. Ce qu’on nomme, en termes juri­diques, « usage d’armes par des­ti­na­tion ». D’où une plainte visant éga­le­ment des vio­lences volon­taires en réunion, avec usage d’armes par des­ti­na­tion, d’une part « sur per­sonne titu­laire d’un man­dat élec­tif », d’autre part sur la DJ.

Pour cette der­nière, « les vio­lences peuvent être carac­té­ri­sées notam­ment par les voci­fé­ra­tions, les hur­le­ments, les cris », indique Me Ali­mi. Et les vio­lences volon­taires com­portent en outre dans son cas « une cir­cons­tance aggra­vante, l’u­ti­li­sa­tion de gestes inju­rieux à carac­tère sexiste ». L’a­vo­cat fait ici réfé­rence aux nom­breux doigts d’hon­neur visibles sur la vidéo. Bar­ba­ra Butch étant « connue pour avoir déjà été vic­time d’un grand nombre de har­cè­le­ments par la sphère de l’ex­trême droite, en rai­son du fait qu’elle est femme, les­bienne, et grosse, les doigts d’hon­neur peuvent carac­té­ri­ser à l’é­vi­dence le carac­tère sexiste à son égard », estime-t-il.

« Disproportion manifeste »

Arié Ali­mi comme Lau­rence Ruf­fin tiennent à rap­pe­ler une évi­dence, selon eux : il est « légi­time de pro­tes­ter », d’ex­pri­mer un désac­cord et même de boy­cot­ter un évé­ne­ment cultu­rel… en ne s’y ren­dant pas. Mais « boy­cot­ter, ce n’est pas entra­ver », mar­tèlent-ils tous les deux. « Ce sont des méthodes que je n’ac­cepte pas en tant que maire », assène l’é­dile, consi­dé­rant qu’on a « fran­chi une ligne rouge » same­di soir. Dans une ville comme Gre­noble, enga­gée contre le racisme, contre l’an­ti­sé­mi­tisme, contre l’ho­mo­pho­bie, pour le fémi­nisme, il est en effet impen­sable de « prendre pour cible une artiste se trou­vant au croi­se­ment de ces dis­cri­mi­na­tions », s’in­surge Lau­rence Ruf­fin.

Les mani­fes­tants accusent Bar­ba­ra Butch d’a­voir signé une tri­bune en faveur de la pro­po­si­tion de loi Yadan (fina­le­ment reti­rée), avant de se rétrac­ter par la suite — des regrets jugés insuf­fi­sants par les insou­mis — ain­si que d’a­voir mixé à l’am­bas­sade de France à Tel-Aviv, en juin 2025, en plein géno­cide à Gaza. Des posi­tions contes­tables, recon­naissent la maire et l’a­vo­cat, évo­quant leur oppo­si­tion à la loi Yadan ain­si que leur sou­tien à la cause pales­ti­nienne.

Bar­ba­ra Butch au moment de quit­ter la scène du Caba­ret frap­pé, à la demande des orga­ni­sa­teurs. DR

Mais le pro­blème n’est pas là, assure Arié Ali­mi, qui insiste sur « l’é­thique du boy­cott cultu­rel ». Car à l’o­ri­gine, la cam­pagne pales­ti­nienne pour le boy­cott aca­dé­mique et cultu­rel en Israël a posé très clai­re­ment les termes. Celui-ci « ne vise pas une natio­na­li­té, une ori­gine ou une iden­ti­té, mais des liens ins­ti­tu­tion­nels de com­pli­ci­té ». Or, il y a ici non seule­ment une trop grande « per­son­na­li­sa­tion », mais éga­le­ment, déplore l’a­vo­cat, « une dis­pro­por­tion mani­feste entre ce qui est repro­ché à Bar­ba­ra Butch et les moda­li­tés de l’empêchement de sa créa­tion ».

« La fin ne justifie jamais les moyens »

Ces moda­li­tés, ce sont « les jets de pro­jec­tiles, les vio­lences, les injures, le fait qu’il y ait une foule contre une femme seule, et pas contre un État ou contre des forces de l’ordre armées », pour­suit-il. C’est même un prin­cipe car­di­nal, insiste Arié Ali­mi : « La fin ne jus­ti­fie jamais les moyens. Et c’est la rai­son pour laquelle on doit répondre à ce type de faits par le droit. »

Pour l’a­vo­cat et mili­tant de la LDH, le débat dépasse le seul cas de la DJ : « Ce n’est pas que Bar­ba­ra Butch qui est visée aujourd’­hui en France. C’est Médine, c’est le Col­lège de France, c’est un ensemble d’ar­tistes qui ont des visions dif­fé­rentes de la situa­tion et qui doivent conser­ver la liber­té d’ex­pres­sion artis­tique, aca­dé­mique et cultu­relle. »

« Médine a été ciblé car il est Arabe et musul­man. Et pour Bar­ba­ra Butch, c’est la même chose. Je pense qu’il y a une per­son­na­li­sa­tion et une foca­li­sa­tion autour d’elle parce qu’elle est juive, les­bienne et grosse. »

Les exemples ne sont pas cités au hasard. Médine a été ciblé « car il est Arabe et musul­man », sou­ligne-t-il. « Et pour Bar­ba­ra Butch, c’est la même chose. Je pense qu’il y a une per­son­na­li­sa­tion et une foca­li­sa­tion autour d’elle parce qu’elle est juive, les­bienne et grosse. »

Lau­rence Ruf­fin explique de son côté que les mêmes prin­cipes l’ont gui­dée dans une autre affaire. « De la même manière, j’ai défen­du la liber­té de pro­gram­ma­tion du 102 quand la droite avait deman­dé au conseil muni­ci­pal de dépro­gram­mer un évé­ne­ment anti­fas­ciste » [NDLR : fes­ti­val orga­ni­sé par l’Ac­tion anti­fas­ciste Gre­noble pour ses cinq ans d’exis­tence, en mai der­nier], confie la maire.

Allan Brunon mentionné dans la plainte contre X

Quid de la France insou­mise et d’Al­lan Bru­non ? Co-orga­ni­sa­teur de l’ac­tion au Caba­ret frap­pé, le pré­sident du groupe LFI à Gre­noble se retrouve aujourd’­hui dans l’œil du cyclone, ciblé de toutes parts par ses adver­saires poli­tiques — et par­fois par ses ex-alliés. Chose qui ne l’a pas empê­ché d’as­su­mer les faits ni de contre-atta­quer dans les médias, accu­sant par exemple Lau­rence Ruf­fin de « man­quer de cou­rage poli­tique ».

Allan Bru­non, pré­sident du groupe insou­mis au conseil muni­ci­pal, cris­tal­lise les cri­tiques.

Pour autant, contrai­re­ment à Bar­ba­ra Butch qui a déci­dé de dépo­ser une plainte contre LFI, la ville de Gre­noble porte bien plainte contre X. Néan­moins, si aucun auteur poten­tiel n’est visé nomi­na­ti­ve­ment, « en revanche, cer­taines per­sonnes sont men­tion­nées dans la plainte, notam­ment Allan Bru­non puis­qu’il a fait des décla­ra­tions depuis et a recon­nu avoir orga­ni­sé ce mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion », confie Me Ali­mi — qui, pour la petite his­toire, fut l’a­vo­cat de Jean-Luc Mélen­chon.

Cela aura-t-il un impact sur la suite du man­dat ? Dif­fi­cile à dire… Lau­rence Ruf­fin rap­pelle tou­te­fois que « LFI est dans l’op­po­si­tion » et que les futures déci­sions éma­ne­ront tou­jours de la majo­ri­té muni­ci­pale, dont ne font pas par­tie les insou­mis. Pour le reste, la maire de Gre­noble l’as­sure, elle n’est « pas en bataille contre un par­ti dans cet enga­ge­ment », elle qui a « tou­jours por­té l’u­nion de la gauche ». Et l’é­dile de conclure : « En tant que maire, je veux per­mettre aux Gre­no­blois de vivre de façon apai­sée, de se dire que lors­qu’ils vont à un concert, ils vont vivre un beau moment. »

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