Les mathématiques, féminin pluriel ?

Par Travailleur Alpin

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Catherine Thevenot professeure à l’université de Lausanne.
Rencontre avec Catherine Thevenot professeure de psychologie du développement cognitif à l’université de Lausanne. Ses travaux de recherche portent sur l’apprentissage, notamment chez le jeune enfant dans le domaine des mathématiques.  Dans son ouvrage "Des mythes en maths : brisons nos préjugés sur les mathématiques", publié en 2025, elle montre que les filles ne sont pas moins bonnes que les garçons dans cette discipline et que la bosse des maths n’existe pas !

Une étude menée sur près de trois mil­lions d’enfants sco­la­ri­sés en France entre 2018 et 2022 révèle que filles et gar­çons ont les mêmes per­for­mances en mathé­ma­tiques à l’entrée au CP, mais qu’un écart se creuse dès le CE1 en faveur des gar­çons. Cathe­rine The­ve­not pré­cise : « Cet écart est obser­vé sur l’ensemble du ter­ri­toire fran­çais, indé­pen­dam­ment du milieu socioé­co­no­mique, quel que soit le type d’écoles ou de péda­go­gies. Aucun lien n’étant éta­bli entre fac­teurs bio­lo­giques et com­pé­tences mathé­ma­tiques, ce sont très pro­ba­ble­ment des fac­teurs socié­taux qui sont res­pon­sables de cet écart de per­for­mances. »

Des stéréotypes véhiculés par la société, l’école et les familles

Le fac­teur pré­do­mi­nant d’explication de l’infériorité des filles en mathé­ma­tiques sont des sté­réo­types de genre véhi­cu­lés par la socié­té, l’école et les familles. « Les parents ont ten­dance à accor­der une impor­tance plus grande aux mathé­ma­tiques dans le par­cours édu­ca­tif de leurs fils, matière clef pour leur réus­site future. Ils attri­buent à un tra­vail assi­du et constant la réus­site de leurs filles en maths et la réus­site de leurs fils à un talent natu­rel. Les parents sont plus enclins à pra­ti­quer avec les gar­çons des jeux liés aux maths comme des jeux de dés ou de comp­tage. Ils s’engagent aus­si plus sou­vent dans des expli­ca­tions et des dis­cus­sions de phé­no­mènes scien­ti­fiques. Les gar­çons acquièrent ain­si une fami­lia­ri­té et une aisance qui ren­forcent leur confiance et leur auto-effi­ca­ci­té en maths. À l’école les ensei­gnants ne sont pas à l’abri de biais de leur per­cep­tion des com­pé­tences mathé­ma­tiques des élèves en fonc­tion de leur genre. Les gar­çons reçoivent sou­vent des encou­ra­ge­ments plus spé­ci­fiques, ou des com­men­taires plus construc­tifs que les filles. Des sté­réo­types de genre de la part des conseillers d’orientation pour­raient biai­ser leurs recom­man­da­tions en orien­tant davan­tage les filles vers des car­rières liées aux soins ou aux dis­ci­plines non scien­ti­fiques. »

Une « faiblesse » intériorisée

Ce sté­réo­type de la réus­site en maths fré­quem­ment per­çue comme typi­que­ment mas­cu­line, bien que remis en ques­tion par la recherche scien­ti­fique, influence les com­por­te­ments, choix et per­for­mances des filles en maths. Elles inté­rio­risent l’idée qu’elles sont moins fortes que les gar­çons. Cathe­rine The­ve­not évoque les consé­quences de cette inté­rio­ri­sa­tion : « Il existe un lien direct entre les croyances sur ses propres com­pé­tences dans un domaine et les per­for­mances dans ce domaine, au-delà des com­pé­tences réelles des indi­vi­dus. Cela freine for­cé­ment les ambi­tions des filles dans les car­rières scien­ti­fiques. Cela engendre une cer­taine anxié­té vis-à-vis de cette dis­ci­pline. »

10% des postes de mathématiques fondamentales

À per­for­mance égale les sta­tis­tiques révèlent que les femmes sont moins repré­sen­tées dans les filières aca­dé­miques Science, Tech­no­lo­gie, Ingé­nié­rie et Mathé­ma­tiques : autour de 30% en classes pré­pa­ra­toires scien­ti­fiques ou en écoles d’ingénieurs, 12% à l’X (École poly­tech­nique) et 15% à l’École cen­trale, puis moins de 20% des postes de char­gées de recherche et moins de 10% des postes de pro­fes­seures de mathé­ma­tiques fon­da­men­tales ! Par­mi les équi­va­lents du prix Nobel, qui n’existe pas pour les mathé­ma­tiques, la médaille Fields, décer­née tous les quatre ans depuis 1936, a récom­pen­sé deux femmes sur l’ensemble des 80 lau­réats : l’Iranienne Maryam Mir­za­kha­ni et l’Ukrainienne Mary­na Via­zovs­ka. Le prix Abel, décer­né annuel­le­ment depuis 2001 a récom­pen­sé une seule femme : l’Américaine Karen Uhlen­beck.

La lutte contre les sté­réo­types réside dans une meilleure infor­ma­tion des familles, des ensei­gnants et bien sûr des enfants dès le plus jeune âge.

Cathe­rine The­ve­not a don­né une confé­rence « Non, vous n’a­vez pas tou­jours été nuls en maths » dans le cadre du cycle « 1 heure de psy », pro­po­sé par Laurent Bègue-Shank­land, pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie sociale et direc­teur de la Mai­son des sciences de l’homme, en par­te­na­riat avec la biblio­thèque de Gre­noble. Elle est l’au­trice de Des Mythes en Maths : bri­sons nos pré­ju­gés sur les mathé­ma­tiques paru en 2025 aux édi­tions Tom Pousse.

Alain Allo­sio


Je dédie cet article à la mémoire de notre amie Clau­dine Kahane, grande scien­ti­fique astro­phy­si­cienne : que les étoiles lui soient douces !

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