Écoles occupées. La ville de Grenoble « ne veut pas criminaliser » l’action du collectif
Par Manuel Pavard
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« Il n’y aura pas de dépôt de plainte de la Ville », a assuré Laurence Ruffin, lundi 31 août, en marge de son bilan des cent premiers jours du mandat. Propos confirmés dans un communiqué diffusé ce mercredi 2 septembre : « Non, la Ville de Grenoble ne veut pas criminaliser ni freiner l’élan de solidarité porté par les Grenoblois-es. »
La mise au point de la maire de Grenoble était particulièrement attendue par l’intercollectif des écoles occupées, qui ne cachait pas son inquiétude ces dernières semaines. Au point de convoquer la presse, ce lundi soir, devant l’hôtel de ville, afin d’interpeller publiquement la mairie, accusée d’avoir, au début de l’été, « effectué un virage à 180° par rapport à la position de la municipalité Piolle concernant les occupations d’écoles ».

Depuis le début, à la rentrée 2022, des occupations visant à mettre à l’abri des familles avec enfants à la rue, la municipalité avait toujours manifesté un « soutien tacite » envers ce mouvement, de l’aveu même des militants. Lesquels réservaient l’essentiel de leurs flèches à l’État et au Département de l’Isère, maintenant un dialogue quasi constant avec les élus et services municipaux, malgré quelques désaccords. Un équilibre qui a pourtant failli voler en éclats.
« Le ton était hyper agressif »
En cause, une réunion organisée en juillet avec les représentant·es du collectif et de la Ville. Étaient présents Chloé Pantel, adjointe à l’action sociale et la grande précarité, Léonie Marcoux, adjointe aux écoles, ainsi que des dirigeants et techniciens du CCAS de Grenoble. « On a été surpris car le ton était hyper agressif de leur côté », raconte Laure, membre du collectif RESF de l’école Malherbe et de l’intercollectif des écoles occupées.
Pire, la militante évoque même des menaces et intimidations de la part d’une élue : « Dans la conversation, elle nous a dit que la Ville se réservait le droit de porter plainte si les occupations se poursuivaient durant l’été ou à la rentrée. On nous a même reproché d’inciter certaines familles à refuser les hébergements proposés. Mais ça n’a jamais été notre ligne de conduite », s’insurge-t-elle.

Le collectif a également interrogé les élues sur le sort des familles accueillies depuis le début des vacances estivales dans les hébergements d’urgence temporaires gérés par la mairie et le CCAS. Avec une date limite fixée au 15 septembre. « On leur a demandé ce qui était prévu après. Leur réponse ? ‘On ne sait pas’ ! », s’étonne Laure. Relancée à ce sujet durant la réunion, « la Ville a dit qu’il s’agissait simplement d’une plainte contre X, pour se couvrir », ajoute-t-elle.
« La mise à l’abri dans les écoles, si elle peut permettre d’éviter de passer la nuit dehors, ne peut pas devenir un mode d’hébergement pérenne pour pallier les manquements de l’État et du Département. »
L’explication est loin de satisfaire les militants. « Une plainte contre X, contrairement à ce qu’indique Mme Pantel, n’est pas un simple acte administratif : une fois déposée, la plainte échappe au plaignant puisque le parquet (ministère de la Justice) s’en saisit et décide des poursuites et des moyens à allouer à l’enquête », souligne ainsi l’association Droit au logement (DAL 38) sur les réseaux sociaux. « Dans ce cadre, familles sans-abri comme collectifs peuvent tout à fait être inquiétés, convoqués, gardés à vue, poursuivis, mis en examen, condamnés, etc. »
Quelques heures après cette publication, postée mercredi 2 septembre au matin, Laurence Ruffin a donc tenu à clarifier la situation et rassurer les organisations — dont le DAL — membres de l’intercollectif des écoles occupées. Néanmoins, le communiqué répète ce qu’avait déjà dit l’édile quarante-huit heures plus tôt : « La mise à l’abri dans les écoles, si elle peut permettre d’éviter de passer la nuit dehors, ne peut pas devenir un mode d’hébergement pérenne pour pallier les manquements de l’État et du Département. »
« Plus de 400 personnes ont trouvé refuge dans les écoles » depuis 2022
Illustration, « en juillet 2026, 16 ménages, soit 65 personnes dont 46 enfants, étaient encore présents dans les écoles. Seuls quatre ménages ont eu accès aux places d’hébergement de l’État et au logement, douze ont été pris en charge par la Ville », compare cette dernière. Au total, depuis septembre 2022, « plus de 400 personnes ont trouvé refuge dans les écoles » grenobloises, indique la mairie. In fine, la majorité d’entre elles ont pu bénéficier, au cours de l’année scolaire ou à la veille des vacances d’été, d’une place dans le dispositif d’hébergement d’urgence du CCAS.

Problème : celui-ci étant aujourd’hui saturé, « la durée de mise à l’abri dans les écoles augmente de façon inquiétante », observe la Ville de Grenoble. Et ce, « à la fois pour les familles, qui voient des situations temporaires se pérenniser, sans possibilité de cuisiner ni de se laver, et pour toute la communauté éducative, affectée par les situations des familles et amenée à adapter la vie de l’établissement ».
« Trois cent quarante places d’hébergement d’urgence sont financées et gérées en propre par la Ville de Grenoble et son CCAS. »
Plus globalement, la municipalité accuse l’État et le Département de ne pas assumer leurs responsabilités respectives en matière d’hébergement d’urgence et de protection des mineurs. Moyens dédiés insuffisants, « durcissement des textes et des pratiques préfectorales » sur l’accès aux titres de séjour… Un sombre tableau aux conséquences dramatiques pour les sans-logis. Ainsi, « en Isère, seulement 5 % de la demande qui s’exprime auprès du SIAO se voit proposer une solution d’hébergement », déplore la mairie.
Celle-ci vante en comparaison son engagement : « 340 places d’hébergement d’urgence sont financées et gérées en propre par la Ville de Grenoble et son CCAS, ainsi que 25 places supplémentaires créées en 2026 pour répondre aux besoins exprimés par l’occupation du siège de la Métropole. » Elle affirme réaliser « un tour de force budgétaire en maintenant un budget de 1,8 million d’euros dédié à la maraude sociale et à l’hébergement d’urgence, dans un contexte où la contraction des dotations de l’État aux collectivités oblige à des choix de priorisation budgétaire drastiques ».
Interpellation, prévention, recherche
Dans un tel contexte, la Ville prône une stratégie en trois points complémentaires. D’abord interpeller à nouveau et sans relâche l’État et le Département à propos de leurs compétences non assumées. Ce qui passera par « des démarches administratives et juridiques pour enjoindre l’État à jouer son rôle et pouvoir engager de nouveaux recours indemnitaires ». Ensuite, un travail de prévention pour identifier « en amont » les situations des familles et enfants en difficulté, « en lien avec les travailleurs sociaux, les agent-es de la Ville, les collectifs de parents et d’enseignant-es ». Objectif : « éviter la mise à l’abri systématique dans les écoles ». Troisième volet, rechercher « de nouvelles solutions pour offrir une solution digne d’hébergement ou de logement à chacune et chacun, sans dévoyer l’usage des bâtiments scolaires ».

Sur ce dernier point, l’intercollectif des écoles occupées a tenté en vain de contacter la mairie durant l’été, pour obtenir des éclaircissements sur la réunion houleuse de juillet. « On n’a jamais eu de réponse », regrette Laure. Jusqu’à ce lundi 31 août : « Ils nous ont envoyé un mail à 18h12, douze minutes après le début de notre conférence de presse, pour nous proposer de travailler ensemble et de fixer une date de rencontre avec d’autres associations, comme l’Apardap, la Cimade… »
Le rendez-vous devrait se tenir vers la fin septembre. Mais d’ici là, il faudra régler une question, et pas des moindres : quid des « neuf familles ayant un hébergement temporaire jusqu’au 15 septembre » ? Les militants préviennent : « On ne pense pas que la Ville les remettra dehors, sans solution. Mais si jamais c’était le cas, on n’hésitera pas à les remettre à l’abri dans les écoles. »


