Tribune. « Campagne » contre Barbara Butch : chronique d’un naufrage
Par Travailleur Alpin
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Après des semaines de communication intensive appelant à la déprogrammation puis au boycott du concert de Barbara Butch au Cabaret frappé, l’équipe France insoumise de Grenoble a mis ses menaces à exécution, en orchestrant le sabotage de l’événement. Confrontés à des jets de bouteilles et au risque de mouvements de foule dangereux, les organisateurs ont été contraints de prendre la seule décision responsable dans ce type de situation, tout en réaffirmant avec force leur opposition à la censure artistique.

Mais de quoi parle-t-on réellement, et en quoi cette affaire est-elle une bascule dangereuse, sur le fond comme sur la forme ?
Sur le fond, une faute démagogique
Sur le fond, la communication de l’équipe d’Allan Brunon s’est raccrochée à la campagne de « boycott / désinvestissement / sanctions » animée par les réseaux de solidarité avec le peuple palestinien.
Cette campagne vise à faire pression sur l’économie israélienne, comme cela fut le cas à l’encontre du régime d’apartheid sud-africain, pour contraindre « par le portefeuille » l’État voyou d’Israël à cesser les multiples violations du droit international et à enfin reconnaître les droits légitimes du peuple palestinien. Face à l’impuissance des proclamations morales, il s’agit d’une arme pertinente, qui a déjà montré son efficacité.
Le boycott est davantage questionnable lorsqu’il cible des personnalités israéliennes du monde de la culture qui s’opposent sans ambiguïté au gouvernement d’extrême droite au pouvoir, et mettent précisément leur voix au service de l’égalité et de la dignité du peuple palestinien, à l’image de ce qu’a subi le réalisateur Nadav Lapid lors du festival international de cinéma FIDMarseille, en juin dernier.

Mais concernant Barbara Butch, s’agit-il d’un cas similaire ? Non, la DJ n’est pas israélienne, mais bien française. Alors, que lui est-il reproché par les organisateurs de la campagne de dénigrement qui a abouti au coup de force du 18 juillet ?
-> D’une part, d’avoir signé une tribune de soutien à la loi Yadan. Mais l’artiste s’en est rapidement expliquée, déclarant en avril : « J’ai signé une tribune pour dénoncer l’antisémitisme en France, que je subis au quotidien […] et depuis mon enfance, qui a été encore plus fort après les JO. […] Bien évidemment que je ne supporte aucune violence d’où qu’elle vienne. […] Bien évidemment qu’il y a des choses à redire sur cette loi. » Nous ne sommes donc pas là en présence d’une Enrico Macias au féminin… On ne peut même pas trouver de positionnement de sa part qui permettrait de la qualifier de « sioniste ».
-> D’autre part, d’avoir animé la Gay Pride de Tel-Aviv en pleine offensive génocidaire à Gaza. Et ici, l’information est tout simplement fausse, puisque ladite Gay Pride n’a pas eu lieu, et que Barbara Butch n’y était pas programmée. En clair, quand l’extrême droite attaque Barbara Butch suite à sa prestation lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, elle le fait pour ce qu’elle est : militante du mouvement LGBTQIA+, progressiste, figure de la lutte anti-grossophobie, ect. Mais ici, l’équipe locale LFI s’est attaquée à une épouvantail, une « femme de paille » fabriquée de toute pièce pour servir les besoins de la « cause ».

Tel le Procuste mythologique, qui tranchait les pieds des passants trop grands et étirait les trop petits, nos pseudo-révolutionnaires font passer le réel par pertes et profits derrière l’imaginaire de la lutte… sauf que ce n’est pas l’épouvantail qui subit les agissements déclenchés samedi soir, mais bien l’artiste réelle. Et avec elle, toutes celles et ceux qui seraient amenés à se poser la question « Et si moi aussi, je devenais une cible ? ».
Le philosophe Dominique Pagani nous alertait sur le danger que représentait la prise du pouvoir de l’imaginaire sur le réel, fût-ce au nom de nobles idéaux… Sur le fond donc, ce à quoi se sont livrés les élu·e·s LFI est une lourde faute politique, qui résonne cruellement avec la formule du texte issu du quarantième congrès du PCF, dénonçant « les outrances flirtant parfois avec l’antisémitisme, le racisme, la démagogie et le complotisme ».
Sur la forme, une provocation qui ne sert que l’adversaire
Sur la forme ensuite, ce qui s’est passé samedi soir est une première dans l’agglomération grenobloise : un retour d’une forme de violence contre un événement populaire festif.
Cette violence est sans commune mesure avec celle des groupes néofascistes qui pullulent notamment sur Lyon. Violence dont nous avions jusqu’à présent été épargnés à Grenoble. Néanmoins, elle risque fort d’incarner un précédent sur notre territoire entraînant des logiques d’escalade dont tout notre camp social aura à souffrir.

À l’image de l’envahissement de la mairie de Charvieu-Chavagnieux organisé le 26 novembre 2021, alors qu’Allan Brunon était encore militant dans le Nord-Isère, cette action est en réalité digne d’un remake du Pope Gapone — agent provocateur tsariste qui a conduit des milliers d’ouvriers à la mort lors d’émeutes réprimées dans le sang -, ne faisant pas avancer d’un pouce la cause prétendument défendue, mais alimentant la légitimation de l’adversaire de classe.
En 2021, le « secouage » des agents municipaux par les militants « anti extrême droite » avait permis au maire Gérard Dezempte (Reconquête) de dérouler son discours de soi-disant « défenseur de l’ordre républicain face au fascisme d’extrême gauche ». Ici, les droites se frisent les moustaches, avec un exemple de choix alimentant leur discours sur les soi-disant « Chickens for KFC », et sur leur récupération frauduleuse de la défense des LGBTQIA+ comme des Juifs de France.
Face à l’adolescence politique, il faut durcir le ton
Cette affaire doit faire réfléchir au sein de notre camp social. Si nous sommes très prompts — à juste titre — à pointer les défaillances « droitières » et à faire nos autocritiques dans ce domaine, il faut bien reconnaître que le « gauchisme » — au sens de la « maladie infantile » décrite par Lénine — est accueilli avec beaucoup plus de bienveillance.
On se dit souvent « Ils crient fort, mais c’est la jeunesse, ils vont apprendre, au moins ils ont des convictions et ils les défendent… », voire qu’ils piquent la gauche de transformation sociale là où ça fait mal, au cœur des contradictions auxquelles nous faisons face en nous confrontant concrètement à l’exercice du pouvoir local dans un cadre contraint.

Mais s’il ne doit jamais être question de reprendre les argumentaires de l’adversaire et de « hurler avec les loups », il est temps de durcir le ton, précisément dans l’intérêt de notre camp social. Il est temps de ne plus baisser la tête face aux injonctions de ceux qui ne font que jouer un mauvais cosplay dans un costard trop grand pour eux, et de poser les termes, sans sectarisme artificiel mais avec fermeté, à chaque fois que nécessaire.
C’est à ce prix que nous éviterons de laisser dans une impasse mortifère toutes celles et ceux qui se raccrochent sincèrement à une force « tribunicienne » dont on ne peut nier l’attrait, mais qui ne propose à ce stade rien d’autre comme perspective stratégique que la défaite — « avec panache », s’il vous plaît ! — face au fascisme.
Jérémie Giono, secrétaire départemental du PCF Isère


