Tribune. « Campagne » contre Barbara Butch : chronique d’un naufrage

Par Travailleur Alpin

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Action organisée par le PCF place Nelson-Mandela, à Grenoble, en mai 2024, pour appeler au cessez-le-feu à Gaza et à la libération du dirigeant palestinien Marwan Barghouti.
L'interruption du concert de Barbara Butch au Cabaret frappé, samedi 18 juillet, à la suite de perturbations orchestrées par les insoumis grenoblois et près de 200 manifestants pro-palestiniens, suscite une pluie de réactions, au sein de la classe politique comme chez les militants de gauche. L'épisode pose en effet de nombreuses questions, tant sur le fond que sur la forme. Jérémie Giono, secrétaire départemental de la fédération de l'Isère du PCF, livre son analyse dans une tribune, quarante-huit heures après les faits.

Après des semaines de com­mu­ni­ca­tion inten­sive appe­lant à la dépro­gram­ma­tion puis au boy­cott du concert de Bar­ba­ra Butch au Caba­ret frap­pé, l’é­quipe France insou­mise de Gre­noble a mis ses menaces à exé­cu­tion, en orches­trant le sabo­tage de l’é­vé­ne­ment. Confron­tés à des jets de bou­teilles et au risque de mou­ve­ments de foule dan­ge­reux, les orga­ni­sa­teurs ont été contraints de prendre la seule déci­sion res­pon­sable dans ce type de situa­tion, tout en réaf­fir­mant avec force leur oppo­si­tion à la cen­sure artis­tique.

Alexis Monge (ici à la fête du Tra­vailleur alpin 2026), adjoint à la maire de Gre­noble en charge de la vie cultu­relle et des arts, a dû mon­ter sur la scène du Caba­ret frap­pé pour annon­cer l’ar­rêt du concert de Bar­ba­ra Butch.

Mais de quoi parle-t-on réel­le­ment, et en quoi cette affaire est-elle une bas­cule dan­ge­reuse, sur le fond comme sur la forme ?

Sur le fond, une faute démagogique

Sur le fond, la com­mu­ni­ca­tion de l’é­quipe d’Al­lan Bru­non s’est rac­cro­chée à la cam­pagne de « boy­cott / dés­in­ves­tis­se­ment / sanc­tions » ani­mée par les réseaux de soli­da­ri­té avec le peuple pales­ti­nien.

Cette cam­pagne vise à faire pres­sion sur l’é­co­no­mie israé­lienne, comme cela fut le cas à l’en­contre du régime d’a­par­theid sud-afri­cain, pour contraindre « par le por­te­feuille » l’É­tat voyou d’Is­raël à ces­ser les mul­tiples vio­la­tions du droit inter­na­tio­nal et à enfin recon­naître les droits légi­times du peuple pales­ti­nien. Face à l’im­puis­sance des pro­cla­ma­tions morales, il s’a­git d’une arme per­ti­nente, qui a déjà mon­tré son effi­ca­ci­té.

Le boy­cott est davan­tage ques­tion­nable lors­qu’il cible des per­son­na­li­tés israé­liennes du monde de la culture qui s’op­posent sans ambi­guï­té au gou­ver­ne­ment d’ex­trême droite au pou­voir, et mettent pré­ci­sé­ment leur voix au ser­vice de l’é­ga­li­té et de la digni­té du peuple pales­ti­nien, à l’i­mage de ce qu’a subi le réa­li­sa­teur Nadav Lapid lors du fes­ti­val inter­na­tio­nal de ciné­ma FID­Mar­seille, en juin der­nier.

L’a­vo­cat et mili­tant fran­co-pales­ti­nien Salah Hamou­ri à la fête du Tra­vailleur alpin 2019.

Mais concer­nant Bar­ba­ra Butch, s’a­git-il d’un cas simi­laire ? Non, la DJ n’est pas israé­lienne, mais bien fran­çaise. Alors, que lui est-il repro­ché par les orga­ni­sa­teurs de la cam­pagne de déni­gre­ment qui a abou­ti au coup de force du 18 juillet ?

-> D’une part, d’a­voir signé une tri­bune de sou­tien à la loi Yadan. Mais l’ar­tiste s’en est rapi­de­ment expli­quée, décla­rant en avril : « J’ai signé une tri­bune pour dénon­cer l’an­ti­sé­mi­tisme en France, que je subis au quo­ti­dien […] et depuis mon enfance, qui a été encore plus fort après les JO. […] Bien évi­dem­ment que je ne sup­porte aucune vio­lence d’où qu’elle vienne. […] Bien évi­dem­ment qu’il y a des choses à redire sur cette loi. » Nous ne sommes donc pas là en pré­sence d’une Enri­co Macias au fémi­nin… On ne peut même pas trou­ver de posi­tion­ne­ment de sa part qui per­met­trait de la qua­li­fier de « sio­niste ».

-> D’autre part, d’a­voir ani­mé la Gay Pride de Tel-Aviv en pleine offen­sive géno­ci­daire à Gaza. Et ici, l’in­for­ma­tion est tout sim­ple­ment fausse, puisque ladite Gay Pride n’a pas eu lieu, et que Bar­ba­ra Butch n’y était pas pro­gram­mée. En clair, quand l’ex­trême droite attaque Bar­ba­ra Butch suite à sa pres­ta­tion lors de la céré­mo­nie d’ou­ver­ture des JO de Paris, elle le fait pour ce qu’elle est : mili­tante du mou­ve­ment LGBTQIA+, pro­gres­siste, figure de la lutte anti-gros­so­pho­bie, ect. Mais ici, l’é­quipe locale LFI s’est atta­quée à une épou­van­tail, une « femme de paille » fabri­quée de toute pièce pour ser­vir les besoins de la « cause ».

Allan Bru­non, pré­sident du groupe LFI à Gre­noble, au milieu des mani­fes­tants, same­di 18 juillet, au Jar­din de ville. DR

Tel le Pro­custe mytho­lo­gique, qui tran­chait les pieds des pas­sants trop grands et éti­rait les trop petits, nos pseu­do-révo­lu­tion­naires font pas­ser le réel par pertes et pro­fits der­rière l’i­ma­gi­naire de la lutte… sauf que ce n’est pas l’é­pou­van­tail qui subit les agis­se­ments déclen­chés same­di soir, mais bien l’ar­tiste réelle. Et avec elle, toutes celles et ceux qui seraient ame­nés à se poser la ques­tion « Et si moi aus­si, je deve­nais une cible ? ».

Le phi­lo­sophe Domi­nique Paga­ni nous aler­tait sur le dan­ger que repré­sen­tait la prise du pou­voir de l’i­ma­gi­naire sur le réel, fût-ce au nom de nobles idéaux… Sur le fond donc, ce à quoi se sont livrés les élu·e·s LFI est une lourde faute poli­tique, qui résonne cruel­le­ment avec la for­mule du texte issu du qua­ran­tième congrès du PCF, dénon­çant « les outrances flir­tant par­fois avec l’an­ti­sé­mi­tisme, le racisme, la déma­go­gie et le com­plo­tisme ».

Sur la forme, une provocation qui ne sert que l’adversaire

Sur la forme ensuite, ce qui s’est pas­sé same­di soir est une pre­mière dans l’ag­glo­mé­ra­tion gre­no­bloise : un retour d’une forme de vio­lence contre un évé­ne­ment popu­laire fes­tif.

Cette vio­lence est sans com­mune mesure avec celle des groupes néo­fas­cistes qui pul­lulent notam­ment sur Lyon. Vio­lence dont nous avions jus­qu’à pré­sent été épar­gnés à Gre­noble. Néan­moins, elle risque fort d’in­car­ner un pré­cé­dent sur notre ter­ri­toire entraî­nant des logiques d’es­ca­lade dont tout notre camp social aura à souf­frir.

Une expo­si­tion de pho­tos prises à Gaza par six pho­to-jour­na­listes pales­ti­niens était pré­sen­tée à la fête du TA 2026, à Saint-Égrève.

À l’i­mage de l’en­va­his­se­ment de la mai­rie de Char­vieu-Cha­va­gnieux orga­ni­sé le 26 novembre 2021, alors qu’Al­lan Bru­non était encore mili­tant dans le Nord-Isère, cette action est en réa­li­té digne d’un remake du Pope Gapone — agent pro­vo­ca­teur tsa­riste qui a conduit des mil­liers d’ou­vriers à la mort lors d’é­meutes répri­mées dans le sang -, ne fai­sant pas avan­cer d’un pouce la cause pré­ten­du­ment défen­due, mais ali­men­tant la légi­ti­ma­tion de l’ad­ver­saire de classe.

En 2021, le « secouage » des agents muni­ci­paux par les mili­tants « anti extrême droite » avait per­mis au maire Gérard Dezempte (Recon­quête) de dérou­ler son dis­cours de soi-disant « défen­seur de l’ordre répu­bli­cain face au fas­cisme d’ex­trême gauche ». Ici, les droites se frisent les mous­taches, avec un exemple de choix ali­men­tant leur dis­cours sur les soi-disant « Chi­ckens for KFC », et sur leur récu­pé­ra­tion frau­du­leuse de la défense des LGBTQIA+ comme des Juifs de France.

Face à l’adolescence politique, il faut durcir le ton

Cette affaire doit faire réflé­chir au sein de notre camp social. Si nous sommes très prompts — à juste titre — à poin­ter les défaillances « droi­tières » et à faire nos auto­cri­tiques dans ce domaine, il faut bien recon­naître que le « gau­chisme » — au sens de la « mala­die infan­tile » décrite par Lénine — est accueilli avec beau­coup plus de bien­veillance.

On se dit sou­vent « Ils crient fort, mais c’est la jeu­nesse, ils vont apprendre, au moins ils ont des convic­tions et ils les défendent… », voire qu’ils piquent la gauche de trans­for­ma­tion sociale là où ça fait mal, au cœur des contra­dic­tions aux­quelles nous fai­sons face en nous confron­tant concrè­te­ment à l’exer­cice du pou­voir local dans un cadre contraint.

Confé­rence orga­ni­sée par l’AFPS à Échi­rolles, en jan­vier 2024, avec la par­ti­ci­pa­tion de l’a­vo­cat fran­co-pales­ti­nien Salah Hamou­ri : un exemple de soli­da­ri­té concrète avec les Pales­ti­niens.

Mais s’il ne doit jamais être ques­tion de reprendre les argu­men­taires de l’ad­ver­saire et de « hur­ler avec les loups », il est temps de dur­cir le ton, pré­ci­sé­ment dans l’in­té­rêt de notre camp social. Il est temps de ne plus bais­ser la tête face aux injonc­tions de ceux qui ne font que jouer un mau­vais cos­play dans un cos­tard trop grand pour eux, et de poser les termes, sans sec­ta­risme arti­fi­ciel mais avec fer­me­té, à chaque fois que néces­saire.

C’est à ce prix que nous évi­te­rons de lais­ser dans une impasse mor­ti­fère toutes celles et ceux qui se rac­crochent sin­cè­re­ment à une force « tri­bu­ni­cienne » dont on ne peut nier l’at­trait, mais qui ne pro­pose à ce stade rien d’autre comme pers­pec­tive stra­té­gique que la défaite — « avec panache », s’il vous plaît ! — face au fas­cisme.

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