Grenoble. Mobilisation générale dans les écoles Le Lac et Anatole-France

Par Manuel Pavard

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Les manifestants se sont rassemblés dès 9 heures dans la cour de l'école Le Lac, à la Villeneuve, où des enseignantes, AESH, parents et élues ont pris la parole tour à tour.
Enseignants, AESH et parents d'élèves des écoles grenobloises Anatole-France et Le Lac - situées respectivement à Mistral et à la Villeneuve - se sont rassemblés devant ce dernier établissement ce mardi 9 juin au matin. Une mobilisation visant à dénoncer le manque de moyens, les fermetures de classes et les conditions d'apprentissage dans ces écoles qui accueillent des publics figurant parmi les plus pauvres du département.

« Si nous sommes réunis aujourd’­hui, […] c’est pour contes­ter l’i­dée qu’il exis­te­rait sur notre ter­ri­toire des enfants qui méri­te­raient moins que les autres. Car c’est bien de cela qu’il s’a­git. » Au micro, Valé­rie Favier, pro­fes­seure des écoles et repré­sen­tante de la FSU-SNUipp, résume le sen­ti­ment géné­ral ani­mant les mani­fes­tants ras­sem­blés devant elle, dans la cour de l’é­cole Le Lac, au cœur du parc Jean-Verl­hac, à la Vil­le­neuve. De ensei­gnants, accom­pa­gnants d’é­lèves en situa­tion de han­di­cap (AESH) et parents d’é­lèves issus en grande majo­ri­té des écoles Le Lac et Ana­tole-France.

Les per­son­nels de deux des écoles les plus pauvres de l’a­ca­dé­mie se sont mobi­li­sés ensemble, aux côtés de parents d’é­lèves.

Deux écoles pri­maires gre­no­bloises mais situées dans des quar­tiers dis­tincts, l’une à la Vil­le­neuve donc, l’autre à Mis­tral. Pour­tant, leurs points com­muns sont plus nom­breux que les dif­fé­rences, jus­ti­fiant ample­ment la mobi­li­sa­tion com­mune — laquelle s’ins­crit éga­le­ment dans le mou­ve­ment de contes­ta­tion tou­chant de nom­breuses écoles gre­no­bloises. « Les écoles Le Lac et Ana­tole-France accueillent par­mi les publics les plus fra­giles de ce ter­ri­toire et même de l’a­ca­dé­mie, sou­ligne Valé­rie Favier, en témoigne leur IPS » [NDLR : l’in­dice de posi­tion sociale est un indi­ca­teur qui résume les condi­tions socio-éco­no­miques et cultu­relles des familles des élèves accueillis dans l’é­ta­blis­se­ment].

L’en­sei­gnante dépeint un tableau par­ti­cu­liè­re­ment pré­oc­cu­pant : « La pau­vre­té, la pré­ca­ri­té, les dif­fi­cul­tés d’ac­cès aux soins, au loge­ment, à une ali­men­ta­tion digne, sont le quo­ti­dien de nom­breuses familles qui nous accom­pagnent. » Quant aux enfants en situa­tion de han­di­cap, ceux-ci « attendent sou­vent des mois, par­fois des années, les accom­pa­gne­ments aux­quels la loi leur donne droit », s’in­surge-t-elle.

« Combien de collègues se sont effondrés silencieusement ? »

Dans ces deux éta­blis­se­ments sco­laires, « la situa­tion est deve­nue insou­te­nable », affirment la FCPE Isère et les syn­di­cats FSU-SNUipp 38, CNT Édu­ca­tion 38 et Sud Édu­ca­tion 38 dans un com­mu­ni­qué com­mun. Pour cou­ron­ner le tout, six élèves de l’é­cole Ana­tole-France ont été témoins de la fusillade — qui a fait un mort et quatre bles­sés — sur­ve­nue le 26 mai der­nier dans le quar­tier Mis­tral, à quelque 200 mètres du bâti­ment. Ce qui a pro­vo­qué « un trau­ma­tisme majeur pour les enfants comme pour les adultes », constatent ces orga­ni­sa­tions.

Davan­tage de moyens, pour de meilleures condi­tions d’ap­pren­tis­sage offertes aux élèves.

Les ensei­gnants, qui ont dû recueillir la parole des élèves et les accom­pa­gner après ces faits, se sont une fois encore sen­tis aban­don­nés. Mais si ce n’é­tait pas eux, qui l’au­rait fait ? « Nous por­tons à bout de bras un ser­vice public fra­gi­li­sé », dénonce Valé­rie Favier. « Nous fai­sons tout ce qui est en notre pou­voir pour main­te­nir des condi­tions d’ac­cueil dignes. Mais nous attei­gnons aujourd’­hui les limites de ce qui est humai­ne­ment sup­por­table. »

L’é­lue SNUipp confie ain­si qu’à l’é­cole du Lac, « trois per­son­nels de direc­tion se sont effon­drés, sous le poids de leurs res­pon­sa­bi­li­tés ». Et à Ana­tole-France, il s’a­git car­ré­ment de l’en­semble de l’é­quipe, soit douze per­sonnes. « Mais com­bien d’autres col­lègues AESH, ATSEM, ensei­gnants, se sont effon­drés silen­cieu­se­ment ? », s’in­ter­roge-t-elle, en pre­nant à témoin les mani­fes­tants.

« Lorsque des enfants sont pri­vés des accom­pa­gne­ments indis­pen­sables à leur sco­la­ri­sa­tion, ce n’est pas seule­ment un dys­fonc­tion­ne­ment admi­nis­tra­tif. C’est une atteinte à leurs droits fon­da­men­taux, une rup­ture de l’é­ga­li­té. »

« Ça fait deux ans qu’on demande à ce qu’il y ait plus de temps de direc­tion pour accom­pa­gner au mieux les familles », grince Elsa, ensei­gnante au Lac. Elle évoque ces arrêts de tra­vail qui se mul­ti­plient chez ses col­lègues. « On est épui­sés de com­bler les manques de moyens qui nous sont don­nés par l’ins­ti­tu­tion », explique-t-elle. Cet éta­blis­se­ment clas­sé en réseau d’é­du­ca­tion prio­ri­taire (REP+) devrait nor­ma­le­ment béné­fi­cier d’une prio­ri­té de rem­pla­ce­ment. Mais ça, c’est la théo­rie, selon Elsa : « On a une col­lègue qui est arrê­tée depuis novembre. Dans cette classe, ils ont eu quel­qu’un de temps en temps mais ce n’est pas tou­jours assu­ré », euphé­mise-t-elle.

Valé­rie Favier, ensei­gnante à la Vil­le­neuve et élue FSU-SNUipp, s’est lon­gue­ment adres­sée aux mani­fes­tants.

Pro­blème, dans ce cas, « ceux qui en pâtissent le plus, ce sont les enfants », déplore l’ins­tit’. « Lorsque des enfants sont pri­vés des accom­pa­gne­ments indis­pen­sables à leur sco­la­ri­sa­tion, ce n’est pas seule­ment un dys­fonc­tion­ne­ment admi­nis­tra­tif. C’est une atteinte à leurs droits fon­da­men­taux. Une rup­ture de l’é­ga­li­té », assène Valé­rie Favier. Et d’a­jou­ter : « Nous refu­sons que les plus vul­né­rables soient tou­jours les pre­miers sacri­fiés quand les moyens manquent. »

« Nos enfants aussi peuvent réussir »

Avec sa fille en CE1 et son fils entrant en mater­nelle — tous deux au Lac -, Sté­pha­nie est aux pre­mières loges et recon­naît que « ça empire chaque année ». Dans la cour de l’é­cole, l’ha­bi­tante de la Vil­le­neuve est venue mani­fes­ter son sou­tien au per­son­nel édu­ca­tif mais éga­le­ment crier sa colère contre « l’a­ban­don » qu’elle res­sent. « Ce n’est pas parce qu’on vit dans un quar­tier qu’il faut nous aban­don­ner. Nos enfants aus­si peuvent réus­sir et aller loin… comme tout le monde ! »

Sté­pha­nie regrette que l’aide deman­dée pour son fils à la ren­trée lui ait été refu­sée. « Il a de grosses lacunes pour par­ler mais on m’a répon­du que ça n’a­vait pas d’in­té­rêt car il n’é­tait qu’en pre­mière année de mater­nelle », raconte-t-elle, pour­tant convain­cue que c’é­tait le moment idéal pour « rat­tra­per ce qui n’a pas été acquis. Pour moi, plus c’est pris tôt, plus il pour­ra avan­cer », pour­suit la mère de famille.

Une parent d’é­lève membre de la FCPE a pris la parole éga­le­ment.

Pour que le fils de Sté­pha­nie soit sui­vi cor­rec­te­ment, il aurait fal­lu un ou une AESH. Mais au Lac comme à Ana­tole-France, les élèves en situa­tion de han­di­cap sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés par le manque de moyens. « De nom­breuses noti­fi­ca­tions d’accompagnement ne sont pas res­pec­tées », expliquent les syn­di­cats. « Des heures d’AESH manquent chaque semaine et des enfants attendent tou­jours une place dans les struc­tures spé­cia­li­sées aux­quelles ils et elles ont droit. »

Des AESH « à bout de souffle »

En grève ce mar­di 9 juin, les AESH sont éga­le­ment mobi­li­sées à l’é­cole Le Lac. Pre­mière reven­di­ca­tion : récla­mer un sta­tut de fonc­tion­naire de caté­go­rie B. « C’est quand même la moindre des choses parce qu’il faut savoir que 98 % des ARSH sont à temps par­tiel », pré­cise Émi­lie, AESH, au micro. Résul­tat des courses, « un salaire moyen de 1000 euros… donc pour vivre, c’est impos­sible. Le rec­to­rat ne nous donne pas les moyens pour faire notre métier cor­rec­te­ment. »

Émi­lie, AESH en grève, exprime au micro la colère d’une pro­fes­sion mépri­sée et mal­trai­tée.

Les AESH demandent ain­si depuis belle lurette des for­ma­tions. « Il faut savoir que nous ne sommes pas for­més, on se forme sur le ter­rain, donc par­fois c’est com­pli­qué », indique Émi­lie, qui fait part de leur pro­fonde fatigue : « Nous sommes à bout de souffle ! » Le gou­ver­ne­ment aurait pour­tant tort de les sno­ber, aver­tit-elle. « Nous sommes le deuxième métier de l’É­du­ca­tion natio­nale et sans AESH, l’in­clu­sion se ferait très dif­fi­ci­le­ment. »

À toutes ces dif­fi­cul­tés s’ajoutent aujourd’hui des fer­me­tures de classes annon­cées — comme dans beau­coup d’autres éta­blis­se­ments sco­laires locaux — dans les deux écoles pri­maires. Des déci­sions qui entraî­ne­ront une dégra­da­tion des condi­tions d’apprentissage et une sur­charge sup­plé­men­taire pour des équipes déjà épui­sées, à en croire les nom­breux témoi­gnages concor­dants.

« On ne veut pas quitter le navire »

En atten­dant la réponse des ser­vices aca­dé­miques, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales ont lis­té une série de reven­di­ca­tions. Des mesures à appli­quer immé­dia­te­ment, selon elles : l’annulation des fer­me­tures de classes au Lac et à Ana­tole-France, le ren­for­ce­ment des moyens humains dans les deux éta­blis­se­ments, le res­pect des noti­fi­ca­tions d’accompagnement des élèves en situa­tion de han­di­cap, l’attribution des moyens AESH néces­saires, le ren­for­ce­ment des moyens de direc­tion, une prise en compte réelle de la souf­france au tra­vail des per­son­nels et des besoins spé­ci­fiques de ces écoles.

Belle mobi­li­sa­tion dès le début de mati­née, dans la cour de l’é­cole du Lac.

Ensei­gnants, AESH, parents d’é­lèves… Tous s’ac­cordent sur un point : cette mobi­li­sa­tion est menée avant tout pour les élèves. Pour les syn­di­cats, « les élèves des écoles Le Lac et Ana­tole-France ne peuvent pas être les sacrifié·es de l’école publique ». Valé­rie Favier iro­nise d’ailleurs sur les réponses qui leur sont sou­vent appor­tées : « Quand on dit qu’on souffre dans ces écoles, on nous demande de par­tir, de faire mou­ve­ment. Mais nous, on ne veut pas quit­ter le navire. On veut des condi­tions décentes pour nos élèves. »

Sté­pha­nie a, elle, un mes­sage à adres­ser : « J’ai­me­rais bien que le rec­to­rat ouvre un peu les yeux, ce n’est pas parce qu’on vit dans un quar­tier qu’on mérite d’être aban­don­nés. On est des familles comme tout le monde. »

Jas­mine Nebi­li, conseillère muni­ci­pale insou­mise à Gre­noble, a sui­vi toute sa sco­la­ri­té à la Vil­le­neuve.

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