Grenoble. Mobilisation générale dans les écoles Le Lac et Anatole-France
Par Manuel Pavard
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« Si nous sommes réunis aujourd’hui, […] c’est pour contester l’idée qu’il existerait sur notre territoire des enfants qui mériteraient moins que les autres. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. » Au micro, Valérie Favier, professeure des écoles et représentante de la FSU-SNUipp, résume le sentiment général animant les manifestants rassemblés devant elle, dans la cour de l’école Le Lac, au cœur du parc Jean-Verlhac, à la Villeneuve. De enseignants, accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) et parents d’élèves issus en grande majorité des écoles Le Lac et Anatole-France.

Deux écoles primaires grenobloises mais situées dans des quartiers distincts, l’une à la Villeneuve donc, l’autre à Mistral. Pourtant, leurs points communs sont plus nombreux que les différences, justifiant amplement la mobilisation commune — laquelle s’inscrit également dans le mouvement de contestation touchant de nombreuses écoles grenobloises. « Les écoles Le Lac et Anatole-France accueillent parmi les publics les plus fragiles de ce territoire et même de l’académie, souligne Valérie Favier, en témoigne leur IPS » [NDLR : l’indice de position sociale est un indicateur qui résume les conditions socio-économiques et culturelles des familles des élèves accueillis dans l’établissement].
L’enseignante dépeint un tableau particulièrement préoccupant : « La pauvreté, la précarité, les difficultés d’accès aux soins, au logement, à une alimentation digne, sont le quotidien de nombreuses familles qui nous accompagnent. » Quant aux enfants en situation de handicap, ceux-ci « attendent souvent des mois, parfois des années, les accompagnements auxquels la loi leur donne droit », s’insurge-t-elle.
« Combien de collègues se sont effondrés silencieusement ? »
Dans ces deux établissements scolaires, « la situation est devenue insoutenable », affirment la FCPE Isère et les syndicats FSU-SNUipp 38, CNT Éducation 38 et Sud Éducation 38 dans un communiqué commun. Pour couronner le tout, six élèves de l’école Anatole-France ont été témoins de la fusillade — qui a fait un mort et quatre blessés — survenue le 26 mai dernier dans le quartier Mistral, à quelque 200 mètres du bâtiment. Ce qui a provoqué « un traumatisme majeur pour les enfants comme pour les adultes », constatent ces organisations.

Les enseignants, qui ont dû recueillir la parole des élèves et les accompagner après ces faits, se sont une fois encore sentis abandonnés. Mais si ce n’était pas eux, qui l’aurait fait ? « Nous portons à bout de bras un service public fragilisé », dénonce Valérie Favier. « Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir des conditions d’accueil dignes. Mais nous atteignons aujourd’hui les limites de ce qui est humainement supportable. »
L’élue SNUipp confie ainsi qu’à l’école du Lac, « trois personnels de direction se sont effondrés, sous le poids de leurs responsabilités ». Et à Anatole-France, il s’agit carrément de l’ensemble de l’équipe, soit douze personnes. « Mais combien d’autres collègues AESH, ATSEM, enseignants, se sont effondrés silencieusement ? », s’interroge-t-elle, en prenant à témoin les manifestants.
« Lorsque des enfants sont privés des accompagnements indispensables à leur scolarisation, ce n’est pas seulement un dysfonctionnement administratif. C’est une atteinte à leurs droits fondamentaux, une rupture de l’égalité. »
« Ça fait deux ans qu’on demande à ce qu’il y ait plus de temps de direction pour accompagner au mieux les familles », grince Elsa, enseignante au Lac. Elle évoque ces arrêts de travail qui se multiplient chez ses collègues. « On est épuisés de combler les manques de moyens qui nous sont donnés par l’institution », explique-t-elle. Cet établissement classé en réseau d’éducation prioritaire (REP+) devrait normalement bénéficier d’une priorité de remplacement. Mais ça, c’est la théorie, selon Elsa : « On a une collègue qui est arrêtée depuis novembre. Dans cette classe, ils ont eu quelqu’un de temps en temps mais ce n’est pas toujours assuré », euphémise-t-elle.

Problème, dans ce cas, « ceux qui en pâtissent le plus, ce sont les enfants », déplore l’instit’. « Lorsque des enfants sont privés des accompagnements indispensables à leur scolarisation, ce n’est pas seulement un dysfonctionnement administratif. C’est une atteinte à leurs droits fondamentaux. Une rupture de l’égalité », assène Valérie Favier. Et d’ajouter : « Nous refusons que les plus vulnérables soient toujours les premiers sacrifiés quand les moyens manquent. »
« Nos enfants aussi peuvent réussir »
Avec sa fille en CE1 et son fils entrant en maternelle — tous deux au Lac -, Stéphanie est aux premières loges et reconnaît que « ça empire chaque année ». Dans la cour de l’école, l’habitante de la Villeneuve est venue manifester son soutien au personnel éducatif mais également crier sa colère contre « l’abandon » qu’elle ressent. « Ce n’est pas parce qu’on vit dans un quartier qu’il faut nous abandonner. Nos enfants aussi peuvent réussir et aller loin… comme tout le monde ! »
Stéphanie regrette que l’aide demandée pour son fils à la rentrée lui ait été refusée. « Il a de grosses lacunes pour parler mais on m’a répondu que ça n’avait pas d’intérêt car il n’était qu’en première année de maternelle », raconte-t-elle, pourtant convaincue que c’était le moment idéal pour « rattraper ce qui n’a pas été acquis. Pour moi, plus c’est pris tôt, plus il pourra avancer », poursuit la mère de famille.

Pour que le fils de Stéphanie soit suivi correctement, il aurait fallu un ou une AESH. Mais au Lac comme à Anatole-France, les élèves en situation de handicap sont particulièrement touchés par le manque de moyens. « De nombreuses notifications d’accompagnement ne sont pas respectées », expliquent les syndicats. « Des heures d’AESH manquent chaque semaine et des enfants attendent toujours une place dans les structures spécialisées auxquelles ils et elles ont droit. »
Des AESH « à bout de souffle »
En grève ce mardi 9 juin, les AESH sont également mobilisées à l’école Le Lac. Première revendication : réclamer un statut de fonctionnaire de catégorie B. « C’est quand même la moindre des choses parce qu’il faut savoir que 98 % des ARSH sont à temps partiel », précise Émilie, AESH, au micro. Résultat des courses, « un salaire moyen de 1000 euros… donc pour vivre, c’est impossible. Le rectorat ne nous donne pas les moyens pour faire notre métier correctement. »

Les AESH demandent ainsi depuis belle lurette des formations. « Il faut savoir que nous ne sommes pas formés, on se forme sur le terrain, donc parfois c’est compliqué », indique Émilie, qui fait part de leur profonde fatigue : « Nous sommes à bout de souffle ! » Le gouvernement aurait pourtant tort de les snober, avertit-elle. « Nous sommes le deuxième métier de l’Éducation nationale et sans AESH, l’inclusion se ferait très difficilement. »
À toutes ces difficultés s’ajoutent aujourd’hui des fermetures de classes annoncées — comme dans beaucoup d’autres établissements scolaires locaux — dans les deux écoles primaires. Des décisions qui entraîneront une dégradation des conditions d’apprentissage et une surcharge supplémentaire pour des équipes déjà épuisées, à en croire les nombreux témoignages concordants.
« On ne veut pas quitter le navire »
En attendant la réponse des services académiques, les organisations syndicales ont listé une série de revendications. Des mesures à appliquer immédiatement, selon elles : l’annulation des fermetures de classes au Lac et à Anatole-France, le renforcement des moyens humains dans les deux établissements, le respect des notifications d’accompagnement des élèves en situation de handicap, l’attribution des moyens AESH nécessaires, le renforcement des moyens de direction, une prise en compte réelle de la souffrance au travail des personnels et des besoins spécifiques de ces écoles.

Enseignants, AESH, parents d’élèves… Tous s’accordent sur un point : cette mobilisation est menée avant tout pour les élèves. Pour les syndicats, « les élèves des écoles Le Lac et Anatole-France ne peuvent pas être les sacrifié·es de l’école publique ». Valérie Favier ironise d’ailleurs sur les réponses qui leur sont souvent apportées : « Quand on dit qu’on souffre dans ces écoles, on nous demande de partir, de faire mouvement. Mais nous, on ne veut pas quitter le navire. On veut des conditions décentes pour nos élèves. »
Stéphanie a, elle, un message à adresser : « J’aimerais bien que le rectorat ouvre un peu les yeux, ce n’est pas parce qu’on vit dans un quartier qu’on mérite d’être abandonnés. On est des familles comme tout le monde. »



