Grenoble. Grève dans l’éducation : un an après, « la situation se dégrade »
Par Manuel Pavard
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C’était il y a un an, jour pour jour. Le 5 mai 2025, les personnels de quarante-cinq écoles et établissements scolaires isérois — en majorité de l’agglomération grenobloise — se mettaient en grève sous le mot d’ordre « Pas de moyens, pas de rentrée ! ». Le point de départ d’une vaste mobilisation visant à réclamer des moyens humains et financiers, notamment pour respecter la loi d’inclusion scolaire de 2005. Douze mois plus tard, s’interroge l’assemblée générale des écoles mobilisées, « que sont devenues les belles promesses d’une année scolaire 2025–2026 différente ? ».

C’est la question qu’entendaient d’ailleurs poser les quelque 300 manifestants ayant répondu à l’appel, ce mardi 5 mai, de l’intersyndicale Isère (SUD éducation, Snudi-FO, CGT éduc’action, FSU-SNUipp, SNES-FSU, CFDT éducation, CNT, LDC éducation). Enseignants, accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH), assistants d’éducation (AED), mais aussi parents d’élèves et salariés du social et du médico-social se sont rassemblés place de Verdun, avant d’effectuer une boucle jusqu’au rectorat, via une halte devant l’hôtel du département.
Dans le premier degré isérois, 103 classes qui ferment
Chacun avec son vécu et son expérience mais tous s’accordant sur le constat : des moyens alloués comparables à « des miettes » et donc des promesses « non tenues ». Valérie Favier, enseignante à l’école Les Genêts, à la Villeneuve, et élue FSU-SNUipp, tire ainsi un bilan sans concession. « Oui, ça bouge mais parce que la situation se dégrade », ironise-t-elle. Et de préciser son propos : « L’évolution, c’est la paupérisation qui augmente, les places en hébergement d’urgence qui ont diminué, de moins en moins de places dans le médico-social, donc avec des enfants qui ne peuvent pas être accueillis alors qu’ils ont des orientations vers le soin… »

Dans un tel contexte, « les choix budgétaires ne peuvent que dégrader un service public d’éducation déjà exsangue », dénoncent les syndicats. De fait, l’éducation est victime, sans surprise, de la véritable « opération de démolition du service public » actuellement en cours, souligne l’assemblée générale des écoles mobilisées. Illustration : « Au niveau national, 3256 suppressions de postes sont annoncées. Pour l’académie de Grenoble, 85. À cela s’ajoutent de très nombreuses fermetures de classes. »

Ainsi, « dans le premier degré isérois, pour 16 ouvertures de classes, ce sont 103 classes qui doivent fermer, et aucune augmentation du nombre de remplaçant·e·s n’est envisagée », déplore l’intersyndicale. Laquelle regrette également le « manque patent » d’AESH, qui n’ont toujours pas obtenu de réponse positive à leurs revendications, à savoir un statut de catégorie B, avec un temps complet et un salaire décent.
Une réponse inadaptée à la baisse démographique
Résultat des courses, détaillent les personnels mobilisés, « en Isère des dizaines de classes se voient sans enseignant·e·s, leurs élèves allant à droite à gauche dans d’autres classes ou bénéficiant de remplacements à la volée. Des centaines d’élèves en situation de handicap (quand ils et elles parviennent enfin à obtenir cette reconnaissance) se voient sans suivi, sans AESH, sans accès aux soins, sans aménagements possibles de leur scolarité. » Et sur le plan extra scolaire, « de plus en plus d’enfants dorment dans des écoles, des squats, des bidonvilles ou à la rue » — dont des mineurs étrangers isolés n’étant pas reconnus comme tels et qui n’ont donc pas accès à l’hébergement ni à la scolarité.

Du côté des services académiques et du ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, on ressort l’éternel argument de la baisse démographique. Certes, « c’est factuel, on ne va pas mentir, la démographie est en baisse », reconnaît Valérie Favier. Mais ce qui diffère, c’est la réponse apportée. Le gouvernement y voit, lui, l’occasion de réaliser des économies sur les services publics. Ce, « alors qu’on pourrait profiter de cette opportunité historique pour, je n’ose pas dire abonder, mais au moins maintenir les moyens qu’on a, pour qu’il y ait des conditions dignes », explique la représentante FSU-SNUipp.

Les gains seraient indéniables et immédiats. Moins d’élèves par classe — dans un pays avec des classes aux effectifs parmi les plus élevés de l’OCDE -, une meilleure prise en charge des élèves, un accompagnement plus personnalisé pour les enfants à besoins spécifiques… C’est l’alternative que proposent l’intersyndicale et plusieurs partis de gauche. Malheureusement, une fois encore, la logique ultra-libérale conduit à tirer l’éducation vers le bas, au détriment des écoliers, collégiens et lycéens, sacrifiés sur l’autel de la réduction des dépenses publiques.
« On a de plus en plus de gamins qui ont faim, qui sont dans des conditions d’indigence. Moi, ça fait quinze ans que j’enseigne à la Villeneuve, je n’avais jamais vu ça. […] Aujourd’hui, c’est indigne ! »
En outre, le prétexte de la démographie élude volontairement un autre facteur, estime Valérie Favier : « On n’accueille plus le même public. » L’enseignante évoque ainsi, pêle-mêle, « des gamins qui devraient être en IME (institut médico-éducatif) mais ne sont pas en IME, des gamins qui ont des orientations ITEP (institut thérapeutique, éducatif et pédagogique) mais ne sont pas en ITEP, des gamins qui vivent des situations de violences intrafamiliales incroyables mais pour lesquels nos signalements ne donnent rien ».

Dans l’agglomération grenobloise, « on a 250 enfants qui sont à la rue », poursuit Valérie Favier. Dans son école, elle voit aussi « de plus en plus de gamins qui ont faim, qui sont dans des conditions d’indigence. Moi, ça fait quinze ans que j’enseigne à la Villeneuve, je n’avais jamais vu ça. Quand je suis arrivée, la Villeneuve, c’était un quartier déclassé. Aujourd’hui, c’est indigne », s’insurge-t-elle.

Si les causes de ces difficultés sont multifactorielles, les solutions ne peuvent pas être uniquement scolaires. Certains élèves ont ainsi besoin de soins et relèvent du champ du handicap, d’autres plutôt de l’accompagnement social… « Ce qu’on veut, c’est investir des structures qui existent : RASED (réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté), remplaçants et AESH en nombre suffisant, SESSAD (services d’éducation spéciale et de soins à domicile), soins accessibles », égrène la syndicaliste.
L’indispensable « convergence des luttes »
Tout cela rend indispensable « la convergence des luttes avec les travailleurs sociaux et les territoriaux », poursuit-elle. Impossible en effet de concevoir aujourd’hui « une école sans ATSEM, sans DIRALP (directeurs et directrices d’accueil de loisirs périscolaires), un collège sans AED ». Les enseignants sont « obligés d’être dans des luttes interprofessionnelles ».

Présent dans le cortège aux côtés d’autres travailleurs sociaux, Baptiste Anglade, éducateur spécialisé et syndicaliste CGT, confirme : « L’austérité nous concerne tous. Dans le social, les coupes budgétaires entraînent des suppressions de postes, des licenciements. Et pour l’ensemble des collègues qui restons sur le terrain, ça amène une surcharge de travail, dans un contexte d’explosion de la pauvreté, où les conditions de vie des élèves, des familles, se dégradent. »
« C’est un combat pour notre jeunesse »
Pour le militant aussi, cette convergence des luttes est inévitable : « À un moment, il va falloir réussir à stopper l’austérité et ça, ce ne sont pas les profs qui vont le faire de leur côté, les travailleurs sociaux de l’autre. » D’où son appel à « tisser des liens », qui se traduit également par la présence des uns aux assemblées générales des autres — et inversement.

Le but, confie Baptiste Anglade, c’est de mener « une riposte à la hauteur des attaques ». Une lutte « pour notre avenir », abonde Valérie Favier. « C’est un combat pour notre jeunesse, pour nos élèves et pour les enfants dont on a la charge, conclut-elle. On se sent profondément missionnés de service public et on y tient ! »


