Grenoble. Grève des inspecteurs du travail en « soutien à Pierre et Benoît »

Par Manuel Pavard

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Un rassemblement interprofessionnel se tenait mardi 8 septembre devant la DDETS, avant une nouvelle mobilisation prévue ce jeudi 10 septembre à Lyon, cette fois devant la DREETS.
En grève depuis la veille, les agent·es de l'inspection du travail de l'Isère se sont rassemblés ce mardi 8 septembre devant la DDETS 38, à l'appel des syndicats Sud, CGT, CNT et FSU. Une nouvelle mobilisation en soutien à Pierre et Benoît, inspecteurs du travail et représentants syndicaux visés depuis plusieurs mois par une procédure bâillon de leur hiérarchie. Malgré le classement sans suite de la procédure pénale, tous deux sont en effet convoqués en commission administrative paritaire (CAP) le 15 septembre, à Paris. Un rendez-vous auquel se rendront les grévistes, qui exigent l'arrêt des poursuites disciplinaires.

Est-ce une fuite en avant du minis­tère du Tra­vail ? Chez les mani­fes­tants ras­sem­blés ce mar­di 8 sep­tembre devant la Direc­tion dépar­te­men­tale de l’emploi, du tra­vail et des soli­da­ri­tés de l’I­sère (DDETS 38), à Gre­noble, le constat est qua­si una­nime : « cet achar­ne­ment est poli­tique ». L’ob­jec­tif ? « L’in­ti­mi­da­tion. L’ad­mi­nis­tra­tion compte faire de nos deux col­lègues un exemple et espère ain­si, par la peur, faire taire les contes­ta­tions », estiment les orga­ni­sa­tions syn­di­cales (CGT TEFP, FSU TEFE, CNT, Sud Tra­vail Affaires sociales) sou­te­nant le mou­ve­ment de grève des agent·es de l’ins­pec­tion du tra­vail. En grève recon­duc­tible depuis lun­di 7 sep­tembre, ces der­niers n’ont pour­tant aucune inten­tion de ces­ser leur sou­tien à Pierre et Benoît.

Les agents de l’ins­pec­tion du tra­vail étaient en grève pour le deuxième jour consé­cu­tif, le 8 sep­tembre.

Il faut dire que les deux repré­sen­tants Sud Tra­vail à la for­ma­tion spé­cia­li­sée (équi­valent du CHSCT dans le public) sont un peu deve­nus, à leur corps défen­dant, des sym­boles de la lutte contre la répres­sion anti-syn­di­cale et pour la défense de leurs mis­sion de ser­vice public. Des pré­cé­dents ras­sem­ble­ments de sou­tien ont ain­si déjà eu lieu à Gre­noble, à la fin mai et à la mi-juin. « Cela fait des mois que les pres­sions pèsent sur Pierre et Benoît », confirme Valen­tin, repré­sen­tant Sud à l’ins­pec­tion du tra­vail.

Procédure bâillon et représailles

Tout a com­men­cé avec une convo­ca­tion en vue d’une audi­tion pénale libre, en mai der­nier, à la suite d’un signa­le­ment de la direc­tion de la DDETS 38 pour un pré­ten­du « har­cè­le­ment moral » envers une supé­rieure hié­rar­chique, laquelle avait en outre dépo­sé plainte contre les deux ins­pec­teurs. Une véri­table « pro­cé­dure bâillon » en réa­li­té, rap­pellent les syn­di­cats. « Il faut recon­tex­tua­li­ser ces faits », explique en effet Valen­tin. « Ils font suite à des signa­le­ments faits par Pierre et Benoît, qui avaient dénon­cé du har­cè­le­ment moral dis­cri­mi­na­toire de la part de cette même res­pon­sable mana­gé­riale. Signa­le­ments qui auraient dû faire l’ob­jet d’une enquête mais qui ont dis­pa­ru dans les oubliettes de l’ad­mi­nis­tra­tion. »

L’af­faire aurait cepen­dant pu s’ar­rê­ter là. Car la plainte de la cheffe de ser­vice a été clas­sée sans suite, quelques jours après l’au­di­tion pénale, par le par­quet qui a « réaf­fir­mé la liber­té d’ex­pres­sion syn­di­cale », sou­ligne le mili­tant Sud Tra­vail. Pour­tant, « au lieu de prendre acte de la déci­sion du par­quet, de clas­ser et de consi­dé­rer qu’il n’y avait pas de faits qu’on pou­vait leur repro­cher, l’ad­mi­nis­tra­tion sur­en­ché­rit et pour­suit les deux col­lègues, cette fois dis­ci­pli­nai­re­ment », s’é­tonne-t-il, évo­quant des « repré­sailles » liées à la dénon­cia­tion ini­tiale effec­tuée par les deux hommes.

« On appelle tous les ins­pec­teurs du tra­vail, tous les agents des ser­vices des DDETS, à se mettre en grève le 15 sep­tembre et à mon­ter à Paris pour un gros ras­sem­ble­ment de sou­tien à Pierre et Benoît. »

Pierre et Benoît sont ain­si convo­qués le 15 sep­tembre à Paris pour une com­mis­sion admi­nis­tra­tive pari­taire (CAP). Un conseil de dis­ci­pline en somme. « On appelle tous les ins­pec­teurs du tra­vail, tous les agents des ser­vices des DDETS, à se mettre en grève le 15 sep­tembre et à mon­ter à Paris pour un gros ras­sem­ble­ment de sou­tien à Pierre et Benoît », annonce Valen­tin. Que risquent-ils ? À ce stade, aucune infor­ma­tion n’a fil­tré. « Est-ce que le minis­tère va pro­po­ser une révo­ca­tion, une muta­tion d’of­fice, une rétro­gra­da­tion ? On ne sait pas », confie le repré­sen­tant syn­di­cal qui, comme ses col­lègues, craint des sanc­tions lourdes.

Les prises de parole suc­ces­sives de repré­sen­tants syn­di­caux ont ani­mé la fin du ras­sem­ble­ment.

Tous les mani­fes­tants en ont conscience, ce conflit sur­vient en outre dans un contexte par­ti­cu­liè­re­ment lourd pour l’ins­pec­tion du tra­vail. Par­mi les nom­breuses sources de ten­sions en Isère, la ques­tion des effec­tifs, cen­trale pen­dant plus d’une décen­nie dans le dépar­te­ment, avec des baisses avoi­si­nant les 30 à 50 % jus­qu’à début 2025. « Dans l’u­ni­té de contrôle 3, dans laquelle tra­vaille Pierre, il y avait 50 % d’ef­fec­tifs en moins », révèle Valen­tin. « Ce sous-effec­tif colos­sal a énor­mé­ment mar­qué les ser­vices et a fait l’ob­jet de fortes mobi­li­sa­tions de la part des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. »

« Des cas de plus en plus réguliers d’instrumentalisation de nos missions »

Autre élé­ment de contexte cru­cial, pour­suit-il, « la réor­ga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale de l’É­tat, appe­lée OTE, autre­ment dit la pré­fec­to­ra­li­sa­tion de la plu­part des admi­nis­tra­tions éta­tiques ». La DDETS dépend désor­mais offi­ciel­le­ment de la pré­fète de l’I­sère, comme l’illustre la men­tion en ce sens sur la devan­ture du bâti­ment, ave­nue Marie-Rey­noard. Pro­blème, « ça rentre en conflit avec le prin­cipe d’in­dé­pen­dance de l’ins­pec­tion du tra­vail, avec des cas de plus en plus régu­liers d’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de nos mis­sions, comme des demandes insis­tantes, voire mena­çantes pour cer­tains col­lègues, d’al­ler sur des opé­ra­tions Place nette ».

Des ins­pec­teurs du tra­vail se retrouvent ain­si affec­tés à « des opé­ra­tions anti-drogue ou CODAF (Comi­té opé­ra­tion­nel dépar­te­men­tal anti-fraude) qui s’a­vèrent être des opé­ra­tions plu­tôt de recherche de sans-papiers », s’in­surge le res­pon­sable Sud Tra­vail. Soit des choses « très éloi­gnées de [leurs] mis­sions »… Voire pire. De fait, explique-t-il, « on doit être iden­ti­fiés par tous les tra­vailleurs comme des réfé­rents et des per­sonnes de confiance qu’on peut sai­sir. Mais si on est asso­ciés à la police de l’im­mi­gra­tion, ça va être dif­fi­cile d’as­su­mer notre mis­sion de défense de tous les tra­vailleurs, y com­pris les tra­vailleurs sans-papiers ! »

La grève « majoritaire » sur le site de Grenoble

Un ensemble de motifs jus­ti­fiant lar­ge­ment le mou­ve­ment déclen­ché ce lun­di 7 sep­tembre, avec quinze agents en grève — soit une bonne moi­tié — les deux pre­miers jours et une mobi­li­sa­tion qui devrait aller cres­cen­do, à l’i­mage du gros ras­sem­ble­ment pré­vu ce jeu­di 10 sep­tembre à Lyon, devant la Direc­tion régio­nale de l’é­co­no­mie, de l’ém­ploi, du tra­vail et des soli­da­ri­tés (DREETS). « Sur le site de Gre­noble, la grève est majo­ri­taire », affirment les syn­di­cats. Ailleurs en Isère, de nom­breuses com­munes et zones d’ac­ti­vi­tés se retrouvent pri­vées d’agent·es de contrôle.

Les mani­fes­tants réunis devant les locaux de la DDETS avec, par­mi eux, la dépu­tée insou­mise de l’I­sère San­drine Nos­bé.

« Nous mesu­rons l’im­pact pour les tra­vailleurs », recon­naissent les gré­vistes. Néan­moins, « cette situa­tion incombe entiè­re­ment à l’administration, qui per­siste à pour­suivre nos col­lègues au plan dis­ci­pli­naire, plu­tôt que de tenir compte de nos alertes concer­nant la dis­cri­mi­na­tion syn­di­cale, le mana­ge­ment har­ce­lant, l’instrumentalisation de nos ser­vices, les obs­tacles à nos fonc­tions ».

De son côté, Alexandre Mau­pin, repré­sen­tant CGT à l’ins­pec­tion du tra­vail, espère que la mobi­li­sa­tion va faire tâche d’huile et « s’é­tendre à tous les ser­vices au sein de la DDETS. Car la lutte porte à la fois sur les liber­tés syn­di­cales, contre la répres­sion et contre la pré­ca­ri­sa­tion de l’emploi dans la fonc­tion publique. On a cer­tains ser­vices où on a jus­qu’à 50 %, voire plus de 50 % de contrac­tuels. » Il mise sur « une mobi­li­sa­tion de la pro­fes­sion qui devra être la plus totale, la plus com­plète, le 15 sep­tembre, le jour de la CAP à Paris ».

Une démonstration de force espérée les 15 et 29 septembre

Hasard du calen­drier, le minis­tère du Tra­vail va, avec cette convo­ca­tion en CAP, œuvrer invo­lon­tai­re­ment à la conver­gence des luttes. Plu­sieurs autres mou­ve­ments et grèves sont en effet pro­gram­més éga­le­ment le 15 sep­tembre, à l’ins­tar de l’ac­tion sociale, des soi­gnants, des élec­tri­ciens et gaziers… « On espère que le rap­port de force, ce jour-là, décou­ra­ge­ra le ministre de pro­non­cer quel­conque sanc­tion, sur­tout au vu de la teneur de ce dos­sier de repré­sailles, qui est tota­le­ment vide », lance le mili­tant CGT.

Alexandre Mau­pin, repré­sen­tant syn­di­cal CGT à l’ins­pec­tion du tra­vail de l’I­sère.

Et si d’a­ven­ture, l’ad­mi­nis­tra­tion ne reve­nait pas à la rai­son sur le plan dis­ci­pli­naire, il fau­drait alors pas­ser à la vitesse supé­rieure, se pro­jette-t-il. C’est-à-dire « un élar­gis­se­ment de la mobi­li­sa­tion pen­dant tout le mois de sep­tembre ». Avec, en ligne de mire, pré­vient Alexandre Mau­pin, « la pers­pec­tive du 29 sep­tembre, qui devra être une démons­tra­tion de force pour nos condi­tions de tra­vail, nos salaires, et sans doute aus­si pour défendre les liber­tés syn­di­cales ».

D’i­ci là, les ins­pec­teurs du tra­vail en grève n’en­tendent lâcher aucune miette et tien­dront régu­liè­re­ment des piquets de grève devant la DDETS 38. Tous lancent en chœur un aver­tis­se­ment : pas ques­tion de tran­si­ger sur leur reven­di­ca­tion élé­men­taire. Et de conclure : « Nous exi­geons tou­jours l’a­ban­don des pour­suites dis­ci­pli­naires enga­gées à l’en­contre de Pierre et Benoît ! »

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