Mika, lycéenne : « Ce qui nous inquiète, ce n’est pas d’avoir le bac, c’est Parcoursup »
Par Manuel Pavard
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Le Travailleur alpin — Pourquoi les lycéens d’Argouges se mobilisent-ils ?
Mika — On a énormément de problèmes matériels et d’organisation. Par exemple, les vidéoprojecteurs ne fonctionnent pas toujours, les télécommandes n’ont plus de piles, il y a des problèmes de connexion… Les professeurs passent parfois beaucoup de temps à essayer de faire fonctionner le matériel. Dans certaines classes, les élèves sont près de 40. Moi, j’ai la chance qu’on ne soit que 18 dans la mienne car je suis dans une filière spéciale, mais même à 18, dans certaines matières, c’est compliqué. Dans certains TP, en sciences, on fait des manipulations qui peuvent être dangereuses si le prof ne peut pas suffisamment nous encadrer. C’est notamment pour ça que cette année, on a demandé un dédoublement, qu’on a obtenu.
Il y a aussi le problème des enseignants absents. L’an dernier, notre professeur de physique-chimie s’est cassé l’épaule pendant les vacances et on a attendu plusieurs semaines avant d’avoir un remplaçant. C’est un cas très courant. D’ailleurs, cette année, on a encore le prof de physique-chimie qui s’est blessé et on n’a toujours pas de remplacement, alors que c’est la base de notre filière et qu’on a le bac à la fin de l’année.
Les bâtiments posent aussi problème ?
Oui. Dans la salle de biochimie, les hottes aspirantes ne fonctionnent pas correctement et n’aspirent pas grand chose. Et certaines fenêtres sont condamnées, du coup quand il fait chaud, c’est invivable. À la rentrée, à 8 heures du matin, on avait 32 °C dans une salle de sciences. Des élèves sont tombés dans les pommes à cause de la chaleur, pendant la première canicule et même avant la canicule. Et avec les fenêtres vissées, il n’y a plus d’aération. Cette décision est notamment liée aux risques de suicide : la solution de la direction, ça a été de condamner les fenêtres de tous les bâtiments. Ce qui fait qu’on crève de chaud, on suffoque !

Au-delà des conditions de cours, qu’est-ce qui inquiète les lycéens ?
Il y a une pression énorme. Parcoursup, d’abord. Ce qui nous inquiète — et qui inquiète aussi les profs — ce n’est pas d’avoir le bac, c’est Parcoursup. Nos parents nous disent « au moins, tu auras ton bac ». Mais aujourd’hui, le bac, ça ne sert plus à rien quasiment. Même avec un bac+3 ou un bac+5, rien ne garantit un emploi. Et pour certaines formations, il faut déjà avoir des contacts pour trouver un stage ou une alternance.
J’ai un ami en création design qui doit trouver un stage pour valider son bac et mener un projet de A à Z. Il a de très bonnes notes, mais il peut se retrouver bloqué simplement parce qu’il ne connaît pas les bonnes personnes. C’est très anxiogène. On a l’impression que la sélection est partout et qu’à chaque étape, il faut encore faire ses preuves. Et si on ne travaille pas dans de bonnes conditions, on ne peut pas faire mieux.
Est-ce que cette pression touche aussi la santé mentale des lycéens ?
Oui, on demande énormément aux élèves, alors que beaucoup sont déjà épuisés. Nous avons des journées qui peuvent aller de 8 heures à 18 heures, et après ça, il faut encore travailler chez soi, faire ses devoirs, préparer Parcoursup… Certains ont aussi des activités extrascolaires ou des problèmes personnels. Les enseignants voient bien qu’on est sous pression, mais ils ne peuvent pas forcément faire grand-chose.
Argouges est un lycée réputé pour sa bonne ambiance, notamment avec les sections artistiques et mode, mais ce sont aussi des sections où beaucoup de jeunes connaissent des difficultés psychologiques. On a deux infirmières à temps plein, une assistante sociale présente ponctuellement, deux psychologues scolaires, un médecin scolaire qui vient une fois par semaine, donc on est plutôt chanceux par rapport à d’autres établissements. Mais ce n’est toujours pas suffisant. Et il faudrait surtout arrêter de penser l’école autour d’un élève « normal », qui aurait les mêmes capacités, les mêmes conditions de vie et le même soutien à la maison que les autres. Ce n’est pas la réalité.
La prise en compte des élèves ayant des besoins particuliers est également insuffisante, selon toi ?
Dans ma classe, on a une majorité de tiers-temps [NDLR : aménagements avec du temps supplémentaire]. Ce qui fait que les profs font des contrôles pour tout le monde, avec tiers-temps inclus. Mais si tous les élèves ont le même temps pour faire le contrôle et que c’est déjà considéré comme un tiers-temps, ce n’est plus un tiers-temps alors. Moi-même, j’utilise un ordinateur pour certaines choses, mais prendre des notes en sciences avec les outils dont on dispose n’est pas toujours adapté.
Et puis, il y a aussi des élèves qui progressent à des rythmes très différents. Même dans une petite classe, le professeur doit choisir entre faire du travail différencié ou laisser certains élèves avancer seuls pendant que d’autres sont en difficulté. Envoyer les élèves en difficulté regarder des vidéos sur Internet, ça ne suffit pas.

Comment la mobilisation s’organise-t-elle à Grenoble ?
On essaie de faire en sorte que tout le monde puisse communiquer avec tout le monde : élèves, professeurs, personnes qui nous soutiennent. C’est à ça que sert notamment — mais pas que — la coordination inter-lycées et notre page Instagram inter-lycées. On a des liens avec des coordinations dans d’autres villes, notamment à Paris, même si on n’organise pas directement les journées nationales avec elles.
À Grenoble, on cherche aussi à rallier le plus de syndicats possible à notre cause, pas seulement les organisations lycéennes ou enseignantes. Lors des mobilisations, des syndicalistes et des professeurs ont parfois été là pour nous protéger ou faire une chaîne. Au rectorat, par exemple, les profs ont formé une barrière quand la police a commencé à gazer.
La répression policière a beaucoup marqué les lycéens depuis le début du mouvement : c’est quelque chose que tu as en tête systématiquement ?
Bien sûr. Il ne faut pas oublier que pour beaucoup d’entre nous, ce sont les premières expériences de gaz lacrymo ou de violences policières. Face à des policiers masqués, cagoulés, dont le RIO [NDLR : numéro d’identification des policiers] n’est pas visible ou qui utilisent des boucliers stroboscopiques, comment fait-on pour manifester et faire valoir nos revendications ?
Aujourd’hui, quand je vais dans une manifestation et que je vois la police, j’ai peur. Et pas seulement en manif’. En fait, dès qu’on sort, on sait qu’on peut se faire tabasser, gazer, on peut perdre un œil ou une main, on a ça en tête tout le temps ! Et concernant le mouvement lycéen, on peut se demander si on est suivi, écouté, identifié. Certains jeunes changent même de vêtements pour éviter d’être reconnus. Et certains parents ont tellement peur qu’ils interdisent à leurs enfants de participer. On comprend cette peur, mais ça montre aussi la pression dans laquelle les jeunes se retrouvent aujourd’hui.

Comment réussir à se faire entendre dans ce cas ?
On veut pouvoir parler directement avec les personnes qui prennent les décisions. Nous sommes prêts à passer par le rectorat, la Région, le ministère de l’Éducation nationale, voire d’autres institutions. Mais il faut nous donner les moyens de le faire. On a demandé que le ministère rencontre directement des lycéens mobilisés, plutôt que de choisir quelques personnes présentées dans les médias comme représentatives. Chaque lycée a ses problèmes particuliers, mais il y a aussi des revendications communes : le manque de personnels, que ce soit les profs, les AESH, les CPE et assistants d’éducation, les médecins et infirmières scolaires, les psychologues, les difficultés liées aux notifications de la MDPH ou encore le fait que les bâtiments soient des passoires thermiques, mal isolés, etc.
Nous sommes prêts à passer par les voies institutionnelles mais à la fin, si on ne nous écoute pas, on va « gueuler ». Si on crie, c’est que c’est le seul moyen qu’on a trouvé pour qu’on nous entende.
Vous souhaitez aussi une convergence avec d’autres mobilisations ?
Complètement. On cherche à faire une convergence avec tout le monde : les agriculteurs, les cheminots, les ouvriers, les pompiers, les salariés de l’industrie chimique, les syndicats du public comme du privé, et bien sûr les étudiants, qui sont déjà mobilisés sur le campus. Il y a beaucoup de mécontentement dans le pays actuellement. Les jeunes ne sont pas seuls à rencontrer des problèmes.
Et on a aussi intérêt à se mobiliser pour les plus jeunes. On a été à leur place et, dans quelques années, ce sont eux qui seront à la nôtre. Si plusieurs secteurs se mobilisent ensemble, le gouvernement ne pourra plus simplement regarder les chiffres. Derrière les chiffres, il y a des personnes.

As-tu le sentiment que les médias ne montrent pas cette réalité ?
Les grands médias montrent surtout les poubelles brûlées, les images de violence… CNews ou BFM, quand ils vont interviewer un lycéen, ils choisissent toujours ceux qui sont en train de casser ou qui ne savent pas trop quoi dire. Pourtant, il y a énormément de jeunes capables d’avoir un discours construit sur leurs revendications. Mais on ne les voit jamais à la télévision, c’est dégueulasse de leur part [NDLR : de la part de CNews ou BFMTV] ! Et forcément, tout ça, ça influence la perception du mouvement. Une partie de la population s’informe uniquement par certains médias et ne voit donc qu’une partie de ce qui se passe. Pour moi, il faudrait davantage de pluralité et surtout donner la parole aux jeunes eux-mêmes.
En plus, beaucoup de gens aujourd’hui font encore l’apologie de Mai 68 en disant « c’était magnifique, c’était super »… Mais d’après les images qu’on a vues, c’était pire que nous : les barricades, les voitures retournées, des milliers de poubelles brûlées ! Du côté du mouvement lycéen, il s’agit juste, pour certains manifestants, de faire brûler quelques poubelles. Et encore, on essaie de faire le moins de dégâts possibles sur les blocages.
Justement, CNews et les autres médias réactionnaires, mais aussi le gouvernement, la droite, l’extrême droite, vous accusent d’être manipulés, en particulier par LFI. Que réponds-tu à ça ?
Que personne ne nous manipule et qu’on est capables d’avoir nos propres opinions et revendications. Après, oui, nos positions sont marquées à gauche et on a besoin de soutien à gauche. Mais je le répète, à Grenoble, le mouvement lycéen n’est rattaché à aucun parti et n’est pas rattaché à LFI. On a des contacts avec LFI mais on a aussi d’autres contacts dans les autres partis de gauche.

Quelles suites imagines-tu pour la mobilisation ?
Pour l’instant, on essaie surtout de mieux s’organiser et de faire en sorte que tout le monde puisse communiquer. Certaines actions sont préparées avec les médias, les élus, les professeurs ou les syndicats ; d’autres restent davantage entre nous. On va également continuer les échanges et le dialogue. À ce sujet, on tient à remercier Mme la maire et les élus de la ville de Grenoble de nous avoir donné la parole [NDLR : en conseil municipal, mardi 6 octobre]. Même s’ils ne peuvent régler nos problèmes, à leur échelle, ils peuvent au moins faire quelque chose pour les écoles et ce sera déjà un pas. On remercie aussi Mme la maire d’Échirolles et les élus qui veulent nous rencontrer.
On nous dit souvent de passer par une voie diplomatique. Très bien, mais donnez-nous les moyens de le faire : donnez-nous les contacts, les rendez-vous. Si on nous demande de venir rencontrer des élus, on viendra. Ce qu’on demande, c’est d’être entendus. En résumé, on revendique un droit qui est le droit d’étudier.
Propos recueillis par Manuel Pavard


