Mika, lycéenne : « Ce qui nous inquiète, ce n’est pas d’avoir le bac, c’est Parcoursup »

Par Manuel Pavard

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Une pancarte dans le cortège du mardi 6 octobre à Grenoble : les lycéens expriment tous une forte inquiétude face à un avenir qu'ils estiment bouché ou sérieusement obscurci.
Membre de la coordination inter-lycées de Grenoble, Mika (NDLR : son pseudo dans le mouvement), en terminale au lycée André-Argouges, est impliquée depuis dix jours dans les mobilisations lycéennes. Après la manifestation grenobloise réussie de ce mardi 6 octobre, la lycéenne revient sur les raisons de cette explosion de colère et évoque les perspectives du mouvement.

Le Tra­vailleur alpin — Pour­quoi les lycéens d’Ar­gouges se mobi­lisent-ils ?

Mika — On a énor­mé­ment de pro­blèmes maté­riels et d’or­ga­ni­sa­tion. Par exemple, les vidéo­pro­jec­teurs ne fonc­tionnent pas tou­jours, les télé­com­mandes n’ont plus de piles, il y a des pro­blèmes de connexion… Les pro­fes­seurs passent par­fois beau­coup de temps à essayer de faire fonc­tion­ner le maté­riel. Dans cer­taines classes, les élèves sont près de 40. Moi, j’ai la chance qu’on ne soit que 18 dans la mienne car je suis dans une filière spé­ciale, mais même à 18, dans cer­taines matières, c’est com­pli­qué. Dans cer­tains TP, en sciences, on fait des mani­pu­la­tions qui peuvent être dan­ge­reuses si le prof ne peut pas suf­fi­sam­ment nous enca­drer. C’est notam­ment pour ça que cette année, on a deman­dé un dédou­ble­ment, qu’on a obte­nu.

Il y a aus­si le pro­blème des ensei­gnants absents. L’an der­nier, notre pro­fes­seur de phy­sique-chi­mie s’est cas­sé l’é­paule pen­dant les vacances et on a atten­du plu­sieurs semaines avant d’avoir un rem­pla­çant. C’est un cas très cou­rant. D’ailleurs, cette année, on a encore le prof de phy­sique-chi­mie qui s’est bles­sé et on n’a tou­jours pas de rem­pla­ce­ment, alors que c’est la base de notre filière et qu’on a le bac à la fin de l’année.

Les bâti­ments posent aus­si pro­blème ?

Oui. Dans la salle de bio­chi­mie, les hottes aspi­rantes ne fonc­tionnent pas cor­rec­te­ment et n’as­pirent pas grand chose. Et cer­taines fenêtres sont condam­nées, du coup quand il fait chaud, c’est invi­vable. À la ren­trée, à 8 heures du matin, on avait 32 °C dans une salle de sciences. Des élèves sont tom­bés dans les pommes à cause de la cha­leur, pen­dant la pre­mière cani­cule et même avant la cani­cule. Et avec les fenêtres vis­sées, il n’y a plus d’aération. Cette déci­sion est notam­ment liée aux risques de sui­cide : la solu­tion de la direc­tion, ça a été de condam­ner les fenêtres de tous les bâti­ments. Ce qui fait qu’on crève de chaud, on suf­foque !

Lors d’un blo­cage au lycée Mou­nier, début octobre.

Au-delà des condi­tions de cours, qu’est-ce qui inquiète les lycéens ?

Il y a une pres­sion énorme. Par­cour­sup, d’abord. Ce qui nous inquiète — et qui inquiète aus­si les profs — ce n’est pas d’a­voir le bac, c’est Par­cour­sup. Nos parents nous disent « au moins, tu auras ton bac ». Mais aujourd’hui, le bac, ça ne sert plus à rien qua­si­ment. Même avec un bac+3 ou un bac+5, rien ne garan­tit un emploi. Et pour cer­taines for­ma­tions, il faut déjà avoir des contacts pour trou­ver un stage ou une alter­nance.

J’ai un ami en créa­tion desi­gn qui doit trou­ver un stage pour vali­der son bac et mener un pro­jet de A à Z. Il a de très bonnes notes, mais il peut se retrou­ver blo­qué sim­ple­ment parce qu’il ne connaît pas les bonnes per­sonnes. C’est très anxio­gène. On a l’impression que la sélec­tion est par­tout et qu’à chaque étape, il faut encore faire ses preuves. Et si on ne tra­vaille pas dans de bonnes condi­tions, on ne peut pas faire mieux.

Est-ce que cette pres­sion touche aus­si la san­té men­tale des lycéens ?

Oui, on demande énor­mé­ment aux élèves, alors que beau­coup sont déjà épui­sés. Nous avons des jour­nées qui peuvent aller de 8 heures à 18 heures, et après ça, il faut encore tra­vailler chez soi, faire ses devoirs, pré­pa­rer Par­cour­sup… Cer­tains ont aus­si des acti­vi­tés extra­s­co­laires ou des pro­blèmes per­son­nels. Les ensei­gnants voient bien qu’on est sous pres­sion, mais ils ne peuvent pas for­cé­ment faire grand-chose.

Argouges est un lycée répu­té pour sa bonne ambiance, notam­ment avec les sec­tions artis­tiques et mode, mais ce sont aus­si des sec­tions où beau­coup de jeunes connaissent des dif­fi­cul­tés psy­cho­lo­giques. On a deux infir­mières à temps plein, une assis­tante sociale pré­sente ponc­tuel­le­ment, deux psy­cho­logues sco­laires, un méde­cin sco­laire qui vient une fois par semaine, donc on est plu­tôt chan­ceux par rap­port à d’autres éta­blis­se­ments. Mais ce n’est tou­jours pas suf­fi­sant. Et il fau­drait sur­tout arrê­ter de pen­ser l’école autour d’un élève « nor­mal », qui aurait les mêmes capa­ci­tés, les mêmes condi­tions de vie et le même sou­tien à la mai­son que les autres. Ce n’est pas la réa­li­té.

La prise en compte des élèves ayant des besoins par­ti­cu­liers est éga­le­ment insuf­fi­sante, selon toi ?

Dans ma classe, on a une majo­ri­té de tiers-temps [NDLR : amé­na­ge­ments avec du temps sup­plé­men­taire]. Ce qui fait que les profs font des contrôles pour tout le monde, avec tiers-temps inclus. Mais si tous les élèves ont le même temps pour faire le contrôle et que c’est déjà consi­dé­ré comme un tiers-temps, ce n’est plus un tiers-temps alors. Moi-même, j’utilise un ordi­na­teur pour cer­taines choses, mais prendre des notes en sciences avec les outils dont on dis­pose n’est pas tou­jours adap­té.

Et puis, il y a aus­si des élèves qui pro­gressent à des rythmes très dif­fé­rents. Même dans une petite classe, le pro­fes­seur doit choi­sir entre faire du tra­vail dif­fé­ren­cié ou lais­ser cer­tains élèves avan­cer seuls pen­dant que d’autres sont en dif­fi­cul­té. Envoyer les élèves en dif­fi­cul­té regar­der des vidéos sur Inter­net, ça ne suf­fit pas.

Ras­sem­ble­ment devant le rec­to­rat de Gre­noble, ven­dre­di 2 octobre.

Com­ment la mobi­li­sa­tion s’organise-t-elle à Gre­noble ?

On essaie de faire en sorte que tout le monde puisse com­mu­ni­quer avec tout le monde : élèves, pro­fes­seurs, per­sonnes qui nous sou­tiennent. C’est à ça que sert notam­ment — mais pas que — la coor­di­na­tion inter-lycées et notre page Ins­ta­gram inter-lycées. On a des liens avec des coor­di­na­tions dans d’autres villes, notam­ment à Paris, même si on n’organise pas direc­te­ment les jour­nées natio­nales avec elles.

À Gre­noble, on cherche aus­si à ral­lier le plus de syn­di­cats pos­sible à notre cause, pas seule­ment les orga­ni­sa­tions lycéennes ou ensei­gnantes. Lors des mobi­li­sa­tions, des syn­di­ca­listes et des pro­fes­seurs ont par­fois été là pour nous pro­té­ger ou faire une chaîne. Au rec­to­rat, par exemple, les profs ont for­mé une bar­rière quand la police a com­men­cé à gazer.

La répres­sion poli­cière a beau­coup mar­qué les lycéens depuis le début du mou­ve­ment : c’est quelque chose que tu as en tête sys­té­ma­ti­que­ment ?

Bien sûr. Il ne faut pas oublier que pour beau­coup d’entre nous, ce sont les pre­mières expé­riences de gaz lacry­mo ou de vio­lences poli­cières. Face à des poli­ciers mas­qués, cagou­lés, dont le RIO [NDLR : numé­ro d’identification des poli­ciers] n’est pas visible ou qui uti­lisent des bou­cliers stro­bo­sco­piques, com­ment fait-on pour mani­fes­ter et faire valoir nos reven­di­ca­tions ?

Aujourd’hui, quand je vais dans une mani­fes­ta­tion et que je vois la police, j’ai peur. Et pas seule­ment en manif’. En fait, dès qu’on sort, on sait qu’on peut se faire tabas­ser, gazer, on peut perdre un œil ou une main, on a ça en tête tout le temps ! Et concer­nant le mou­ve­ment lycéen, on peut se deman­der si on est sui­vi, écou­té, iden­ti­fié. Cer­tains jeunes changent même de vête­ments pour évi­ter d’être recon­nus. Et cer­tains parents ont tel­le­ment peur qu’ils inter­disent à leurs enfants de par­ti­ci­per. On com­prend cette peur, mais ça montre aus­si la pres­sion dans laquelle les jeunes se retrouvent aujourd’hui.

Ban­de­role sur la répres­sion poli­cière du mou­ve­ment lycéen à la mani­fes­ta­tion du mar­di 6 octobre, à Gre­noble.

Com­ment réus­sir à se faire entendre dans ce cas ?

On veut pou­voir par­ler direc­te­ment avec les per­sonnes qui prennent les déci­sions. Nous sommes prêts à pas­ser par le rec­to­rat, la Région, le minis­tère de l’Éducation natio­nale, voire d’autres ins­ti­tu­tions. Mais il faut nous don­ner les moyens de le faire. On a deman­dé que le minis­tère ren­contre direc­te­ment des lycéens mobi­li­sés, plu­tôt que de choi­sir quelques per­sonnes pré­sen­tées dans les médias comme repré­sen­ta­tives. Chaque lycée a ses pro­blèmes par­ti­cu­liers, mais il y a aus­si des reven­di­ca­tions com­munes : le manque de per­son­nels, que ce soit les profs, les AESH, les CPE et assis­tants d’é­du­ca­tion, les méde­cins et infir­mières sco­laires, les psy­cho­logues, les dif­fi­cul­tés liées aux noti­fi­ca­tions de la MDPH ou encore le fait que les bâti­ments soient des pas­soires ther­miques, mal iso­lés, etc.

Nous sommes prêts à pas­ser par les voies ins­ti­tu­tion­nelles mais à la fin, si on ne nous écoute pas, on va « gueu­ler ». Si on crie, c’est que c’est le seul moyen qu’on a trou­vé pour qu’on nous entende.

Vous sou­hai­tez aus­si une conver­gence avec d’autres mobi­li­sa­tions ?

Com­plè­te­ment. On cherche à faire une conver­gence avec tout le monde : les agri­cul­teurs, les che­mi­nots, les ouvriers, les pom­piers, les sala­riés de l’in­dus­trie chi­mique, les syn­di­cats du public comme du pri­vé, et bien sûr les étu­diants, qui sont déjà mobi­li­sés sur le cam­pus. Il y a beau­coup de mécon­ten­te­ment dans le pays actuel­le­ment. Les jeunes ne sont pas seuls à ren­con­trer des pro­blèmes.

Et on a aus­si inté­rêt à se mobi­li­ser pour les plus jeunes. On a été à leur place et, dans quelques années, ce sont eux qui seront à la nôtre. Si plu­sieurs sec­teurs se mobi­lisent ensemble, le gou­ver­ne­ment ne pour­ra plus sim­ple­ment regar­der les chiffres. Der­rière les chiffres, il y a des per­sonnes.

La CGT dans le cor­tège du 6 octobre : les lycéens espèrent une vraie conver­gence des luttes avec l’en­semble des sala­riés.

As-tu le sen­ti­ment que les médias ne montrent pas cette réa­li­té ?

Les grands médias montrent sur­tout les pou­belles brû­lées, les images de vio­lence… CNews ou BFM, quand ils vont inter­vie­wer un lycéen, ils choi­sissent tou­jours ceux qui sont en train de cas­ser ou qui ne savent pas trop quoi dire. Pour­tant, il y a énor­mé­ment de jeunes capables d’avoir un dis­cours construit sur leurs reven­di­ca­tions. Mais on ne les voit jamais à la télé­vi­sion, c’est dégueu­lasse de leur part [NDLR : de la part de CNews ou BFMTV] ! Et for­cé­ment, tout ça, ça influence la per­cep­tion du mou­ve­ment. Une par­tie de la popu­la­tion s’informe uni­que­ment par cer­tains médias et ne voit donc qu’une par­tie de ce qui se passe. Pour moi, il fau­drait davan­tage de plu­ra­li­té et sur­tout don­ner la parole aux jeunes eux-mêmes.

En plus, beau­coup de gens aujourd’­hui font encore l’a­po­lo­gie de Mai 68 en disant « c’é­tait magni­fique, c’é­tait super »… Mais d’a­près les images qu’on a vues, c’é­tait pire que nous : les bar­ri­cades, les voi­tures retour­nées, des mil­liers de pou­belles brû­lées ! Du côté du mou­ve­ment lycéen, il s’a­git juste, pour cer­tains mani­fes­tants, de faire brû­ler quelques pou­belles. Et encore, on essaie de faire le moins de dégâts pos­sibles sur les blo­cages.

Jus­te­ment, CNews et les autres médias réac­tion­naires, mais aus­si le gou­ver­ne­ment, la droite, l’ex­trême droite, vous accusent d’être mani­pu­lés, en par­ti­cu­lier par LFI. Que réponds-tu à ça ?

Que per­sonne ne nous mani­pule et qu’on est capables d’a­voir nos propres opi­nions et reven­di­ca­tions. Après, oui, nos posi­tions sont mar­quées à gauche et on a besoin de sou­tien à gauche. Mais je le répète, à Gre­noble, le mou­ve­ment lycéen n’est rat­ta­ché à aucun par­ti et n’est pas rat­ta­ché à LFI. On a des contacts avec LFI mais on a aus­si d’autres contacts dans les autres par­tis de gauche.

Une délé­ga­tion de quatre lycéen·nes a pris la parole au conseil muni­ci­pal de Gre­noble. © Ville de Gre­noble

Quelles suites ima­gines-tu pour la mobi­li­sa­tion ?

Pour l’instant, on essaie sur­tout de mieux s’organiser et de faire en sorte que tout le monde puisse com­mu­ni­quer. Cer­taines actions sont pré­pa­rées avec les médias, les élus, les pro­fes­seurs ou les syn­di­cats ; d’autres res­tent davan­tage entre nous. On va éga­le­ment conti­nuer les échanges et le dia­logue. À ce sujet, on tient à remer­cier Mme la maire et les élus de la ville de Gre­noble de nous avoir don­né la parole [NDLR : en conseil muni­ci­pal, mar­di 6 octobre]. Même s’ils ne peuvent régler nos pro­blèmes, à leur échelle, ils peuvent au moins faire quelque chose pour les écoles et ce sera déjà un pas. On remer­cie aus­si Mme la maire d’É­chi­rolles et les élus qui veulent nous ren­con­trer.

On nous dit sou­vent de pas­ser par une voie diplo­ma­tique. Très bien, mais don­nez-nous les moyens de le faire : don­nez-nous les contacts, les ren­dez-vous. Si on nous demande de venir ren­con­trer des élus, on vien­dra. Ce qu’on demande, c’est d’être enten­dus. En résu­mé, on reven­dique un droit qui est le droit d’é­tu­dier.

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