Aurélien Farge, président du SITPI : « Le numérique soulève des enjeux politiques »

Par Manuel Pavard

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Aurélien Farge au parc Marius-Camet, à Saint-Égrève, où il a aussi participé au montage de la fête du Travailleur alpin, en tant que militant communiste.
Adjoint à la maire d'Échirolles et vice-président de la métropole de Grenoble, Aurélien Farge est depuis fin avril le nouveau président du Syndicat intercommunal pour les télécommunications et les prestations informatiques (SITPI). Presque une évidence pour ce partisan acharné du logiciel libre, élu au numérique depuis 2014, qui a fait d'Échirolles une ville précurseur dans ce domaine. Service public, mutualisation des moyens, souveraineté face aux GAFAM, impact environnemental, intelligence artificielle... L'élu PCF balaye les grands enjeux soulevés par le numérique.

Le Tra­vailleur alpin — La ville d’É­chi­rolles a reçu plu­sieurs prix récom­pen­sant sa stra­té­gie numé­rique, ces der­nières années. Com­ment est-elle deve­nue une muni­ci­pa­li­té pion­nière sur ce plan ?

Auré­lien Farge — Je suis élu en charge du numé­rique depuis 2014, j’é­tais conseiller muni­ci­pal délé­gué au déve­lop­pe­ment du numé­rique [NDLR : Auré­lien Farge est main­te­nant adjoint aux soli­da­ri­tés, à la san­té, aux finances et com­mande publique et au numé­rique]. L’acte fon­da­teur, tou­jours en 2014, c’est la signa­ture de la charte du logi­ciel libre, pro­po­sée par l’as­so­cia­tion April. Il y a eu un vrai chan­ge­ment de para­digme à l’é­poque à Échi­rolles : la prise en consi­dé­ra­tion que le numé­rique n’est pas sim­ple­ment un sup­port mais sou­lève aus­si des enjeux poli­tiques. Ce qui implique donc une repré­sen­ta­tion poli­tique de ces enjeux au sein de l’é­quipe muni­ci­pale.

Pour autant, ça prend du temps de mettre en phase une prise en consi­dé­ra­tion poli­tique et une orga­ni­sa­tion tech­nique et admi­nis­tra­tive au sein d’une col­lec­ti­vi­té. C’est jus­te­ment ce qui a été le rôle du man­dat 2014–2020. Et c’est pour cela qu’il y avait un peu moins de choses qui trans­pi­raient vers l’ex­té­rieur. On a d’a­bord dû pas­ser par une phase de péda­go­gie.

À qui était des­ti­née cette péda­go­gie ? Au maire, aux élus, aux agents ?

Ren­zo [NDLR : Ren­zo Sul­li, maire d’É­chi­rolles de 1999 à 2023] avait com­pris qu’il y avait des enjeux poli­tiques et qu’il fal­lait un élu pour s’en occu­per. Mais quand je parle de péda­go­gie, ce n’est pas tel­le­ment auprès des élus — quoique — mais plu­tôt des agents de la ville. Car der­rière ce chan­ge­ment de para­digme et ces enjeux poli­tiques, il y a des ques­tions de valeurs, qui doivent être prises en compte dans les choix. Ça a donc néces­si­té un temps d’ac­cli­ma­ta­tion, d’au­tant qu’on touche au quo­ti­dien des agents à tra­vers les outils infor­ma­tiques. Ce ne sont pas des petites ques­tions !

Ensuite, il y a eu toute une réflexion sur com­ment avoir une bonne inter­face poli­tique, tech­nique, pour mener à bien ces enjeux d’une manière stra­té­gique et opé­ra­tion­nelle. Le résul­tat, c’est la créa­tion du poste de Nico­las Vivant, direc­teur de la stra­té­gie et de la culture numé­riques, fin 2020 ou début 2021, peu après les muni­ci­pales.

Quel sens revêt la créa­tion de ce poste pour la ville ?

Consi­dé­rer le numé­rique comme un sup­port, c’est le can­ton­ner au ser­vice infor­ma­tique. En revanche, créer le poste de Nico­las Vivant, c’est com­prendre que les enjeux sont émi­nem­ment trans­ver­saux et concernent aus­si l’é­du­ca­tion, la culture, l’ac­tion sociale, l’in­clu­sion numé­rique… Le direc­teur de la stra­té­gie et de la culture numé­riques, c’est un poste posi­tion­né en trans­ver­sa­li­té dont le rôle est effec­ti­ve­ment de por­ter ces enjeux du numé­rique à une autre échelle. Il va donc dis­cu­ter avec l’en­semble des direc­tions de la ville. C’est un type de poste qui est un peu en train de se géné­ra­li­ser mais Échi­rolles a été assez pré­cur­seur par­mi les col­lec­ti­vi­tés.

Auré­lien Farge à la remise de prix du label natio­nal Ter­ri­toire numé­rique libre, décer­né à la ville d’É­chi­rolles.

Échi­rolles a aus­si très vite adop­té le logi­ciel libre. Cela s’est-il fait natu­rel­le­ment ?

Oui mais ce qu’il faut com­prendre, c’est qu’a­vant la ques­tion du logi­ciel libre, il y a celle des valeurs. Depuis 2020, je mène un groupe de tra­vail d’é­lus sur les enjeux du numé­rique, dans lequel on vient posi­tion­ner ces prin­cipes poli­tiques et valeurs. On retrouve ain­si la qua­li­té du ser­vice public et du ser­vice ren­du à la popu­la­tion qui est une valeur essen­tielle pour notre majo­ri­té. Avec des outils numé­riques qui viennent en com­plé­ment de l’ac­tion humaine et donc du tra­vail de nos agents, mais non pas en rem­pla­ce­ment. À Échi­rolles, il n’y a jamais eu aucun ser­vice qui a été rem­pla­cé par un ser­vice en ligne. On peut citer ensuite les valeurs envi­ron­ne­men­tales : ce qui a trait aux consom­ma­tions, à la sobrié­té, etc.

Enfin, une ques­tion pour nous essen­tielle, celle de la sou­ve­rai­ne­té et du coup de l’in­dé­pen­dance face aux géants du numé­rique, par­ti­cu­liè­re­ment les GAFAM, comme Google, Micro­soft ou d’autres, qui ne sont pas uni­que­ment des four­nis­seurs d’ou­tils numé­riques mais qui sont por­teurs d’une cer­taine vision de la socié­té. Et ce, y com­pris dans une rela­tion client qui est en réa­li­té une rela­tion de mise sous contrainte et de dépen­dance. Par exemple, quand Win­dows décide de pas­ser à Win­dows 11 et que tout un tas de machines sont consi­dé­rées comme obso­lètes parce qu’ils l’ont déci­dé, on est dans une rela­tion de contrainte : soit tu changes ton ordi­na­teur, soit tu n’as pas accès à Win­dows. Ain­si, une fois qu’on a posé ces enjeux et ces valeurs-là, le logi­ciel libre est appa­ru comme une évi­dence.

Une évi­dence à quel niveau ?

C’est une bonne réponse à des vrais enjeux poli­tiques, de par sa phi­lo­so­phie qui est com­plè­te­ment dif­fé­rente. On oppose aux licences pro­prié­taires déployées par Win­dows, les licences libres dans les­quelles on a notam­ment un cer­tain nombre de liber­tés fon­da­men­tales, dont l’ac­cès au code source de ces logi­ciels. En résu­mé, on sait ce qu’il y a dedans. La pos­si­bi­li­té de pou­voir lire le code source, le modi­fier et l’a­dap­ter, ça signi­fie qu’on n’est pas sous contrainte.

Que vous ont appor­té les logi­ciels libres ?

Petit à petit, ça a répon­du à presque tous nos enjeux : la moder­ni­sa­tion de l’ac­tion du ser­vice public, la sobrié­té finan­cière… Car qui dit logi­ciel sous licence pro­prié­taire, dit licence payante. Et qui dit logi­ciel libre, dit gra­tui­té. Ain­si, en tant que col­lec­ti­vi­té, on va par­fois payer du sup­port exté­rieur parce qu’on peut avoir besoin d’aide. Mais on ne paye pas de licence.

Pour don­ner un chiffre, ça équi­vaut à une éco­no­mie de 2 mil­lions d’eu­ros à l’é­chelle du man­dat pré­cé­dent. Entre 2014 et 2020, on a fait un com­pa­ra­tif en regar­dant les logi­ciels libres qu’on a déployés durant le man­dat. On a pris par exemple Office 365 : nous, on n’en a pas, on a que du LibreOf­fice, donc on a mul­ti­plié par le nombre de postes et à la fin, on obtient un total. Idem pour les mails : on uti­lise SOGo et on a com­pa­ré avec Exchange, de Micro­soft. Cela vaut aus­si pour les logi­ciels d’in­fra­struc­ture, notam­ment la ges­tion de nos ser­veurs qui est aujourd’­hui sur Prox­mox, et non pas sur VMware — avec lequel il y a d’ailleurs eu quelques sou­cis de sou­ve­rai­ne­té. On a fait le même scé­na­rio pour tout.

Les faits ont confir­mé votre stra­té­gie — on pour­rait même dire votre intui­tion…

Oui, par rap­port au lot des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales, la ville d’É­chi­rolles a anti­ci­pé les enjeux poli­tiques, les enjeux envi­ron­ne­men­taux, de sou­ve­rai­ne­té, autour des outils numé­riques, avant de les décli­ner à chaque fois. Et aujourd’­hui, l’ac­tua­li­té nous donne rai­son à 200 % ! Si je vou­lais être pro­voc’, je dirais que Donald Trump est sans doute l’un des meilleurs ven­deurs de l’u­ti­li­té du logi­ciel libre et de la sou­ve­rai­ne­té numé­rique en Europe. Il faut se rap­pe­ler qu’à une époque, quand on disait « atten­tion, en pas­sant par des logi­ciels pro­prié­taires des grands géants amé­ri­cains, nous n’a­vons aucune sou­ve­rai­ne­té », on nous répon­dait « non mais vous exa­gé­rez, ça se pas­se­ra »… Et fina­le­ment, on voit bien qu’ils sont prêts à appuyer sur le bou­ton si ça peut per­mettre de défendre leurs enjeux stra­té­giques, même si ces enjeux sont contra­dic­toires avec les nôtres.

Aujourd’­hui, tout le monde se pré­ci­pite un peu, notam­ment l’É­tat, dans la prise en consi­dé­ra­tion de ces enjeux numé­riques. Ça se voit, par exemple, avec la suite ter­ri­to­riale qu’ils sont en train de mettre en place. L’É­tat a en effet réa­li­sé que plein de petites com­munes de moins de 3500 habi­tants avaient Out­look ou Gmail pour leur adresse mail. D’où un vrai pro­blème de sou­ve­rai­ne­té. Ils ont donc déve­lop­pé une suite mail-visio-cloud qu’ils com­mencent à déployer à des­ti­na­tion des petites col­lec­ti­vi­tés. Ce qui me per­met de faire le lien avec le SITPI et avec la ques­tion de la mutua­li­sa­tion, c’est-à-dire com­ment, sur un cer­tain nombre de pro­jets, le fait de s’as­so­cier à plu­sieurs col­lec­ti­vi­tés entraîne à la fois un gain d’ef­fi­ca­ci­té et par­fois des éco­no­mies.

Ani­ma­teur d’un débat sur la sécu­ri­té lors de la cam­pagne des muni­ci­pales 2026 à Échi­rolles — l’une de ses mul­tiples cas­quettes.

Vous venez de prendre la pré­si­dence de ce Syn­di­cat inter­com­mu­nal pour les télé­com­mu­ni­ca­tions et les pres­ta­tions infor­ma­tiques (SITPI). À quoi sert cette struc­ture mécon­nue ?

Le SITPI existe depuis 1974, créé à l’o­ri­gine par trois villes à direc­tion com­mu­niste, Pont-de-Claix, Saint-Mar­tin-d’Hères et Fon­taine, rejointes quelques années après par Échi­rolles. Pour l’a­nec­dote, ça s’ap­pe­lait alors « syn­di­cat inter­com­mu­nal pour la télé­ma­tique — donc le Mini­tel — et les pro­blèmes infor­ma­tiques » — avant de deve­nir « pres­ta­tions infor­ma­tiques ». L’i­dée, c’é­tait déjà com­ment mutua­li­ser des res­sources infor­ma­tiques à une époque où com­men­çait à émer­ger cet enjeu-là. Les anciens cama­rades qui y ont tra­vaillé avaient les énormes ordi­na­teurs avec les cartes à trous et com­men­çaient à gérer, par exemple, la paye des agents avec ces outils. Ça, c’est l’an­cêtre du SITPI. On constate ain­si qu’il y avait, de la part des maires com­mu­nistes de l’é­poque, un côté d’a­vant-garde : ils avaient déjà com­pris que la mutua­li­sa­tion des res­sources infor­ma­tiques per­met­taient un gain d’ef­fi­ca­ci­té et éga­le­ment une capa­ci­té à pou­voir mieux gérer et répondre aux enjeux de l’in­for­ma­tique nais­sante. Ce qui est tou­jours vrai aujourd’­hui.

À une échelle dif­fé­rente, non ?

Oui, actuel­le­ment, le SITPI repré­sente dix com­munes : Échi­rolles, Pont-de-Claix, Fon­taine, Vif, Varces, Claix, Seys­sins, Seys­si­net-Pari­set, Saint-Égrève, Saint-Martin‑d’Uriage. Mais l’i­dée est tou­jours la même, c’est-à-dire qu’on mutua­lise un cer­tain nombre de res­sources infor­ma­tiques, des logi­ciels métiers pour les res­sources humaines, pour la fac­tu­ra­tion de ser­vices muni­ci­paux aux habi­tants, mais aus­si de l’in­fra­struc­ture, donc des ser­veurs. Soit, dans le cas d’É­chi­rolles, pour mettre une par­tie de la redon­dance de nos ser­veurs là-bas. Soit, pour d’autres com­munes, afin de s’en ser­vir comme d’un data cen­ter. Et le SITPI, c’est aus­si et tou­jours un for­mi­dable outil pour per­mettre à des com­munes de pou­voir faire face à des enjeux numé­riques qui peuvent être d’am­pleur.

À quels enjeux faites-vous réfé­rence ?

On peut en citer plu­sieurs. J’é­vo­quais la ques­tion de l’in­fra­struc­ture et des ser­veurs mais aujourd’­hui, pour une cer­taine échelle de col­lec­ti­vi­té, c’est com­pli­qué de dis­po­ser de ses propres ser­veurs et de sa propre infra­struc­ture. Du coup, si tu n’as comme alter­na­tive que le pri­vé, en pre­nant un contrat chez OVH ou Ama­zon, tu peux être héber­gé chez eux mais tu n’as plus aucune sou­ve­rai­ne­té. Inver­se­ment, quand tu as un syn­di­cat inter­com­mu­nal comme le SITPI, tu peux te mettre dans un data cen­ter sur lequel tu gardes inté­gra­le­ment ta sou­ve­rai­ne­té, d’a­bord parce que c’est public, et ensuite parce que tu sièges à la gou­ver­nance. Tu mutua­lises mais tu ne perds pas ta com­pé­tence.

Le deuxième élé­ment, c’est que face à des grands enjeux de sou­ve­rai­ne­té numé­rique, le SITPI est une très bonne réponse. Quand on arrive sur cette ques­tion, on tire un fil qui est très long. En plus de notre dépen­dance aux GAFAM, on a aus­si une dépen­dance aux logi­ciels sous licence pro­prié­taire. Il n’y a pas que les GAFAM qui ont des pra­tiques com­mer­ciales dou­teuses. Pre­nons une entre­prise comme Arpège [NDLR : édi­teur de logi­ciels pour les col­lec­ti­vi­tés]. À chaque fois qu’une nou­velle ver­sion est sor­tie, ils t’en­voient un cour­rier pour te dire de pas­ser à la nou­velle et de payer. Et de toute façon, ils ont arrê­té l’an­cienne ver­sion. C’est vrai­ment des pra­tiques com­mer­ciales typiques. Là aus­si, on est donc dans la dépen­dance, sous contrainte.

Et puis, de fil en aiguille, se pose la ques­tion de l’ac­cès à Inter­net. Aujourd’­hui, on a rela­ti­ve­ment peu de choix, avec quatre grands opé­ra­teurs [NDLR : Orange, SFR, Free, Bouygues Tele­com]. Pour­tant, on se rend compte que le SITPI pour­rait très bien deve­nir demain un four­nis­seur d’ac­cès à Inter­net à des­ti­na­tion des col­lec­ti­vi­tés. Tech­ni­que­ment, il suf­fit d’un rac­cor­de­ment, le SITPI étant déjà ados­sé à un réseau de fibre optique.

Com­ment les col­lec­ti­vi­tés et le SITPI per­çoivent l’ir­rup­tion de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle ?

C’est l’un des plus grands défis actuels, avec un enjeu de sou­ve­rai­ne­té majeur car aujourd’­hui, il n’existe aucune solu­tion qui per­mette d’u­ti­li­ser l’IA dans les col­lec­ti­vi­tés tout en gar­dant sa sou­ve­rai­ne­té. Néan­moins, qu’on le veuille ou non, l’IA est une réa­li­té déjà pré­sente. Pour ma part, je n’ai pas la capa­ci­té de savoir aujourd’­hui si, dans ma col­lec­ti­vi­té, j’ai des agents qui, à un moment don­né, disent « Tel cour­rier, je vais le faire véri­fier par ChatGPT, par Gemi­ni, etc ». Ce qui est nor­mal parce que c’est aus­si un outil, une aide inté­res­sante.

L’en­jeu envi­ron­ne­men­tal est très clair éga­le­ment. On ne peut rai­son­na­ble­ment pas se per­mettre de faire sa pho­to de pro­fil en stu­dio Ghi­bli sur l’IA si on réflé­chit au rap­port entre la consom­ma­tion éner­gé­tique et l’u­ti­li­té du truc… Et évi­dem­ment, on n’a aucun contrôle sur l’u­ti­li­sa­tion des don­nées qui est faite par l’IA. Autre­ment dit, si je fais cor­ri­ger mon cour­rier de réponse à l’ha­bi­tant par ChatGPT, toutes les infor­ma­tions qui sont dans le cour­rier, j’en perds com­plè­te­ment les droits.

Au final, l’IA est-elle plu­tôt un dan­ger ou un atout ?

Les deux à la fois… Mal­gré tout ce qu’on vient de dire, l’IA est poten­tiel­le­ment une oppor­tu­ni­té pour les col­lec­ti­vi­tés. Le sujet qui va arri­ver pour nous, c’est de faire en sorte que le SITPI soit pour les col­lec­ti­vi­tés un pôle d’ex­pé­ri­men­ta­tion des grands enjeux numé­riques, pour essayer de trou­ver des solu­tions alter­na­tives. Typi­que­ment, la ville d’É­chi­rolles et les autres com­munes membres sont en train d’ex­pé­ri­men­ter le déploie­ment d’une IA qui serait héber­gée poten­tiel­le­ment au SITPI — ou dans ce qu’on appelle un tiers de confiance. L’i­dée, c’est de déployer auprès des com­munes un outil per­ti­nent dans le cadre du métier des agents, per­met­tant un gain en effi­ca­ci­té, sou­ve­rain parce qu’on héber­ge­rait com­plè­te­ment l’ou­til — donc on sait où les don­nées vont — et enfin maî­tri­sé, sur l’u­ti­li­sa­tion qui peut en être faite comme sur les enjeux envi­ron­ne­men­taux (on ne l’u­ti­li­se­rait pas pour faire de la trans­for­ma­tion d’i­mages, etc).

Une IA « maî­tri­sée », c’est-à-dire en lui met­tant des limites ?

En fait, c’est ça qu’on expé­ri­mente. C’est pour ça qu’au­jourd’­hui, dans le SITPI, l’un des enjeux les plus forts, c’est la créa­tion du pôle d’ex­pé­ri­men­ta­tion : avant même de déployer un outil, il faut que les col­lec­ti­vi­tés et le SITPI au centre puissent se dire « On va regar­der ce qu’on peut faire et com­ment on peut construire ensemble des alter­na­tives à ces enjeux-là ». Mal­heu­reu­se­ment, dans un pays comme la France et dans un conti­nent comme l’Eu­rope, qui gèrent très mal les ques­tions de sou­ve­rai­ne­té, on est obli­gé de s’or­ga­ni­ser à tra­vers des pôles d’ex­pé­ri­men­ta­tion pour pous­ser un cer­tain nombre de choses.

Dans un monde idéal, on aurait un État qui ferait le néces­saire. Mais ce n’est pas pos­sible parce qu’ac­tuel­le­ment, à part nous par­ler de Mis­tral, qui pose les mêmes pro­blèmes de sou­ve­rai­ne­té que les autres, il n’a pas d’al­ter­na­tive à nous pro­po­ser. Tout sim­ple­ment car dans l’in­for­ma­tique, tu n’as pas de réelle sou­ve­rai­ne­té si tu n’hé­berges pas les don­nées. Avec un gros bémol tou­te­fois : je dis tout cela dans un contexte où on n’a pas de sou­ve­rai­ne­té indus­trielle. On ne pro­duit pas les com­po­sants.

C’est moins péna­li­sant à court terme ?

À chaque fois que je parle de sou­ve­rai­ne­té logi­cielle, on me dit tou­jours « oui, mais on n’a pas de sou­ve­rai­ne­té indus­trielle ». Ok, c’est vrai. Mais je prends tou­jours cet exemple, ce qui empêche de faire décol­ler un F‑35, c’est la sur­couche logi­cielle : il faut notam­ment une mise à jour du Penta­gone — tout le scan­dale qu’on connaît sur les F‑35. Idem pour tout ce qui est géré par Win­dows, Google, etc. On sait aujourd’­hui que les États-Unis ont un bou­ton d’ar­rêt avec lequel ils peuvent réel­le­ment nous para­ly­ser. Pour la sou­ve­rai­ne­té maté­rielle en revanche, si on nous cou­pait l’ap­port, ça nous gêne­rait, mais sur un temps beau­coup plus long. Bien sûr, c’est un enjeu de sou­ve­rai­ne­té qui est abso­lu­ment fon­da­men­tal mais c’est moins immé­diat.

Auré­lien Farge, désor­mais vice-pré­sident de la Métro­pole en charge de l’in­ser­tion, de l’emploi et de la jeu­nesse, au conseil métro­po­li­tain le 23 avril 2026, aux côtés d’A­man­dine Demore.

On a évo­qué la mutua­li­sa­tion des outils, la baisse des coûts… Des points posi­tifs pour les mai­ries et les agents. Peut-on citer un exemple de réa­li­sa­tion concrète du SITPI béné­fi­ciant aux habi­tants ?

Le SITPI a depuis très long­temps mis en réseau les biblio­thèques des quatre villes fon­da­trices : Échi­rolles, Pont-de-Claix, Fon­taine et Saint-Mar­tin-d’Hères. Ça veut dire que les fonds docu­men­taires de nos biblio­thèques sont connec­tés, asso­ciés à une navette qui est gérée par le SITPI, donc avec un livreur. Aujourd’­hui, on a ain­si un click & col­lect en 48 heures pour un bou­quin. Autre­ment dit, si le bou­quin que je cherche n’est pas dans la biblio­thèque d’Échirolles, mais est dis­po­nible dans la biblio­thèque de Fon­taine, je peux l’emprunter sous 48 heures grâce à la navette. Et on peut rendre à Échi­rolles un bou­quin appar­te­nant à la biblio­thèque de Fon­taine et inver­se­ment ; il revien­dra dans sa biblio­thèque. En plus, avec la mise en réseau de nos pro­fes­sion­nels, chaque média­thèque renou­velle son fonds docu­men­taire en fonc­tion des fonds des autres média­thèques. Du coup, on est qua­si­ment tou­jours à jour. Et ça per­met d’a­voir un fonds docu­men­taire de près de 300 000 docu­ments sur quatre villes.

Le SITPI a été fon­dé par quatre mai­ries com­mu­nistes mais aujourd’­hui, les dix com­munes membres ne sont pas homo­gènes poli­ti­que­ment. Est-ce un pro­blème ?

C’est vrai que c’est très divers. En 2008, Pont-de-Claix change de majo­ri­té, avec Chris­tophe Fer­ra­ri, mais reste dans le SITPI. Puis en 2020, c’est Fon­taine qui change de majo­ri­té, avec Franck Lon­go, mais qui reste dans le SITPI. Et aujourd’­hui, on voit bien dans les nou­velles com­munes ayant adhé­ré qu’il n’y a pas d’u­ni­for­mi­té poli­tique. Il y a des com­munes plu­tôt ancrées à gauche et éco­lo­gistes, comme Saint-Égrève, des com­munes plu­tôt ancrées à gauche et socia­listes, type Seys­si­net-Pari­set, des com­munes plu­tôt ancrées à droite, genre Claix… Au-delà de la sen­si­bi­li­té poli­tique, le SITPI est un outil per­ti­nent pour toutes les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. Je pense que les enjeux poli­tiques autour de la sou­ve­rai­ne­té numé­rique sont tel­le­ment pré­gnants qu’ils dépassent les cli­vages. Dans le contexte actuel, c’est quand même très com­pli­qué d’ex­pli­quer que ce n’est pas grave d’être dépen­dant des Amé­ri­cains en termes numé­riques. Ce qui veut dire aus­si que ne pas faire le choix du logi­ciel libre aujourd’­hui, c’est faire un choix poli­tique conscient.

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