Aurélien Farge, président du SITPI : « Le numérique soulève des enjeux politiques »
Par Manuel Pavard
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Le Travailleur alpin — La ville d’Échirolles a reçu plusieurs prix récompensant sa stratégie numérique, ces dernières années. Comment est-elle devenue une municipalité pionnière sur ce plan ?
Aurélien Farge — Je suis élu en charge du numérique depuis 2014, j’étais conseiller municipal délégué au développement du numérique [NDLR : Aurélien Farge est maintenant adjoint aux solidarités, à la santé, aux finances et commande publique et au numérique]. L’acte fondateur, toujours en 2014, c’est la signature de la charte du logiciel libre, proposée par l’association April. Il y a eu un vrai changement de paradigme à l’époque à Échirolles : la prise en considération que le numérique n’est pas simplement un support mais soulève aussi des enjeux politiques. Ce qui implique donc une représentation politique de ces enjeux au sein de l’équipe municipale.
Pour autant, ça prend du temps de mettre en phase une prise en considération politique et une organisation technique et administrative au sein d’une collectivité. C’est justement ce qui a été le rôle du mandat 2014–2020. Et c’est pour cela qu’il y avait un peu moins de choses qui transpiraient vers l’extérieur. On a d’abord dû passer par une phase de pédagogie.
À qui était destinée cette pédagogie ? Au maire, aux élus, aux agents ?
Renzo [NDLR : Renzo Sulli, maire d’Échirolles de 1999 à 2023] avait compris qu’il y avait des enjeux politiques et qu’il fallait un élu pour s’en occuper. Mais quand je parle de pédagogie, ce n’est pas tellement auprès des élus — quoique — mais plutôt des agents de la ville. Car derrière ce changement de paradigme et ces enjeux politiques, il y a des questions de valeurs, qui doivent être prises en compte dans les choix. Ça a donc nécessité un temps d’acclimatation, d’autant qu’on touche au quotidien des agents à travers les outils informatiques. Ce ne sont pas des petites questions !
Ensuite, il y a eu toute une réflexion sur comment avoir une bonne interface politique, technique, pour mener à bien ces enjeux d’une manière stratégique et opérationnelle. Le résultat, c’est la création du poste de Nicolas Vivant, directeur de la stratégie et de la culture numériques, fin 2020 ou début 2021, peu après les municipales.
Quel sens revêt la création de ce poste pour la ville ?
Considérer le numérique comme un support, c’est le cantonner au service informatique. En revanche, créer le poste de Nicolas Vivant, c’est comprendre que les enjeux sont éminemment transversaux et concernent aussi l’éducation, la culture, l’action sociale, l’inclusion numérique… Le directeur de la stratégie et de la culture numériques, c’est un poste positionné en transversalité dont le rôle est effectivement de porter ces enjeux du numérique à une autre échelle. Il va donc discuter avec l’ensemble des directions de la ville. C’est un type de poste qui est un peu en train de se généraliser mais Échirolles a été assez précurseur parmi les collectivités.

Échirolles a aussi très vite adopté le logiciel libre. Cela s’est-il fait naturellement ?
Oui mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’avant la question du logiciel libre, il y a celle des valeurs. Depuis 2020, je mène un groupe de travail d’élus sur les enjeux du numérique, dans lequel on vient positionner ces principes politiques et valeurs. On retrouve ainsi la qualité du service public et du service rendu à la population qui est une valeur essentielle pour notre majorité. Avec des outils numériques qui viennent en complément de l’action humaine et donc du travail de nos agents, mais non pas en remplacement. À Échirolles, il n’y a jamais eu aucun service qui a été remplacé par un service en ligne. On peut citer ensuite les valeurs environnementales : ce qui a trait aux consommations, à la sobriété, etc.
Enfin, une question pour nous essentielle, celle de la souveraineté et du coup de l’indépendance face aux géants du numérique, particulièrement les GAFAM, comme Google, Microsoft ou d’autres, qui ne sont pas uniquement des fournisseurs d’outils numériques mais qui sont porteurs d’une certaine vision de la société. Et ce, y compris dans une relation client qui est en réalité une relation de mise sous contrainte et de dépendance. Par exemple, quand Windows décide de passer à Windows 11 et que tout un tas de machines sont considérées comme obsolètes parce qu’ils l’ont décidé, on est dans une relation de contrainte : soit tu changes ton ordinateur, soit tu n’as pas accès à Windows. Ainsi, une fois qu’on a posé ces enjeux et ces valeurs-là, le logiciel libre est apparu comme une évidence.
Une évidence à quel niveau ?
C’est une bonne réponse à des vrais enjeux politiques, de par sa philosophie qui est complètement différente. On oppose aux licences propriétaires déployées par Windows, les licences libres dans lesquelles on a notamment un certain nombre de libertés fondamentales, dont l’accès au code source de ces logiciels. En résumé, on sait ce qu’il y a dedans. La possibilité de pouvoir lire le code source, le modifier et l’adapter, ça signifie qu’on n’est pas sous contrainte.
Que vous ont apporté les logiciels libres ?
Petit à petit, ça a répondu à presque tous nos enjeux : la modernisation de l’action du service public, la sobriété financière… Car qui dit logiciel sous licence propriétaire, dit licence payante. Et qui dit logiciel libre, dit gratuité. Ainsi, en tant que collectivité, on va parfois payer du support extérieur parce qu’on peut avoir besoin d’aide. Mais on ne paye pas de licence.
Pour donner un chiffre, ça équivaut à une économie de 2 millions d’euros à l’échelle du mandat précédent. Entre 2014 et 2020, on a fait un comparatif en regardant les logiciels libres qu’on a déployés durant le mandat. On a pris par exemple Office 365 : nous, on n’en a pas, on a que du LibreOffice, donc on a multiplié par le nombre de postes et à la fin, on obtient un total. Idem pour les mails : on utilise SOGo et on a comparé avec Exchange, de Microsoft. Cela vaut aussi pour les logiciels d’infrastructure, notamment la gestion de nos serveurs qui est aujourd’hui sur Proxmox, et non pas sur VMware — avec lequel il y a d’ailleurs eu quelques soucis de souveraineté. On a fait le même scénario pour tout.
Les faits ont confirmé votre stratégie — on pourrait même dire votre intuition…
Oui, par rapport au lot des collectivités territoriales, la ville d’Échirolles a anticipé les enjeux politiques, les enjeux environnementaux, de souveraineté, autour des outils numériques, avant de les décliner à chaque fois. Et aujourd’hui, l’actualité nous donne raison à 200 % ! Si je voulais être provoc’, je dirais que Donald Trump est sans doute l’un des meilleurs vendeurs de l’utilité du logiciel libre et de la souveraineté numérique en Europe. Il faut se rappeler qu’à une époque, quand on disait « attention, en passant par des logiciels propriétaires des grands géants américains, nous n’avons aucune souveraineté », on nous répondait « non mais vous exagérez, ça se passera »… Et finalement, on voit bien qu’ils sont prêts à appuyer sur le bouton si ça peut permettre de défendre leurs enjeux stratégiques, même si ces enjeux sont contradictoires avec les nôtres.
Aujourd’hui, tout le monde se précipite un peu, notamment l’État, dans la prise en considération de ces enjeux numériques. Ça se voit, par exemple, avec la suite territoriale qu’ils sont en train de mettre en place. L’État a en effet réalisé que plein de petites communes de moins de 3500 habitants avaient Outlook ou Gmail pour leur adresse mail. D’où un vrai problème de souveraineté. Ils ont donc développé une suite mail-visio-cloud qu’ils commencent à déployer à destination des petites collectivités. Ce qui me permet de faire le lien avec le SITPI et avec la question de la mutualisation, c’est-à-dire comment, sur un certain nombre de projets, le fait de s’associer à plusieurs collectivités entraîne à la fois un gain d’efficacité et parfois des économies.

Vous venez de prendre la présidence de ce Syndicat intercommunal pour les télécommunications et les prestations informatiques (SITPI). À quoi sert cette structure méconnue ?
Le SITPI existe depuis 1974, créé à l’origine par trois villes à direction communiste, Pont-de-Claix, Saint-Martin-d’Hères et Fontaine, rejointes quelques années après par Échirolles. Pour l’anecdote, ça s’appelait alors « syndicat intercommunal pour la télématique — donc le Minitel — et les problèmes informatiques » — avant de devenir « prestations informatiques ». L’idée, c’était déjà comment mutualiser des ressources informatiques à une époque où commençait à émerger cet enjeu-là. Les anciens camarades qui y ont travaillé avaient les énormes ordinateurs avec les cartes à trous et commençaient à gérer, par exemple, la paye des agents avec ces outils. Ça, c’est l’ancêtre du SITPI. On constate ainsi qu’il y avait, de la part des maires communistes de l’époque, un côté d’avant-garde : ils avaient déjà compris que la mutualisation des ressources informatiques permettaient un gain d’efficacité et également une capacité à pouvoir mieux gérer et répondre aux enjeux de l’informatique naissante. Ce qui est toujours vrai aujourd’hui.
À une échelle différente, non ?
Oui, actuellement, le SITPI représente dix communes : Échirolles, Pont-de-Claix, Fontaine, Vif, Varces, Claix, Seyssins, Seyssinet-Pariset, Saint-Égrève, Saint-Martin‑d’Uriage. Mais l’idée est toujours la même, c’est-à-dire qu’on mutualise un certain nombre de ressources informatiques, des logiciels métiers pour les ressources humaines, pour la facturation de services municipaux aux habitants, mais aussi de l’infrastructure, donc des serveurs. Soit, dans le cas d’Échirolles, pour mettre une partie de la redondance de nos serveurs là-bas. Soit, pour d’autres communes, afin de s’en servir comme d’un data center. Et le SITPI, c’est aussi et toujours un formidable outil pour permettre à des communes de pouvoir faire face à des enjeux numériques qui peuvent être d’ampleur.
À quels enjeux faites-vous référence ?
On peut en citer plusieurs. J’évoquais la question de l’infrastructure et des serveurs mais aujourd’hui, pour une certaine échelle de collectivité, c’est compliqué de disposer de ses propres serveurs et de sa propre infrastructure. Du coup, si tu n’as comme alternative que le privé, en prenant un contrat chez OVH ou Amazon, tu peux être hébergé chez eux mais tu n’as plus aucune souveraineté. Inversement, quand tu as un syndicat intercommunal comme le SITPI, tu peux te mettre dans un data center sur lequel tu gardes intégralement ta souveraineté, d’abord parce que c’est public, et ensuite parce que tu sièges à la gouvernance. Tu mutualises mais tu ne perds pas ta compétence.
Le deuxième élément, c’est que face à des grands enjeux de souveraineté numérique, le SITPI est une très bonne réponse. Quand on arrive sur cette question, on tire un fil qui est très long. En plus de notre dépendance aux GAFAM, on a aussi une dépendance aux logiciels sous licence propriétaire. Il n’y a pas que les GAFAM qui ont des pratiques commerciales douteuses. Prenons une entreprise comme Arpège [NDLR : éditeur de logiciels pour les collectivités]. À chaque fois qu’une nouvelle version est sortie, ils t’envoient un courrier pour te dire de passer à la nouvelle et de payer. Et de toute façon, ils ont arrêté l’ancienne version. C’est vraiment des pratiques commerciales typiques. Là aussi, on est donc dans la dépendance, sous contrainte.
Et puis, de fil en aiguille, se pose la question de l’accès à Internet. Aujourd’hui, on a relativement peu de choix, avec quatre grands opérateurs [NDLR : Orange, SFR, Free, Bouygues Telecom]. Pourtant, on se rend compte que le SITPI pourrait très bien devenir demain un fournisseur d’accès à Internet à destination des collectivités. Techniquement, il suffit d’un raccordement, le SITPI étant déjà adossé à un réseau de fibre optique.
Comment les collectivités et le SITPI perçoivent l’irruption de l’intelligence artificielle ?
C’est l’un des plus grands défis actuels, avec un enjeu de souveraineté majeur car aujourd’hui, il n’existe aucune solution qui permette d’utiliser l’IA dans les collectivités tout en gardant sa souveraineté. Néanmoins, qu’on le veuille ou non, l’IA est une réalité déjà présente. Pour ma part, je n’ai pas la capacité de savoir aujourd’hui si, dans ma collectivité, j’ai des agents qui, à un moment donné, disent « Tel courrier, je vais le faire vérifier par ChatGPT, par Gemini, etc ». Ce qui est normal parce que c’est aussi un outil, une aide intéressante.
L’enjeu environnemental est très clair également. On ne peut raisonnablement pas se permettre de faire sa photo de profil en studio Ghibli sur l’IA si on réfléchit au rapport entre la consommation énergétique et l’utilité du truc… Et évidemment, on n’a aucun contrôle sur l’utilisation des données qui est faite par l’IA. Autrement dit, si je fais corriger mon courrier de réponse à l’habitant par ChatGPT, toutes les informations qui sont dans le courrier, j’en perds complètement les droits.
Au final, l’IA est-elle plutôt un danger ou un atout ?
Les deux à la fois… Malgré tout ce qu’on vient de dire, l’IA est potentiellement une opportunité pour les collectivités. Le sujet qui va arriver pour nous, c’est de faire en sorte que le SITPI soit pour les collectivités un pôle d’expérimentation des grands enjeux numériques, pour essayer de trouver des solutions alternatives. Typiquement, la ville d’Échirolles et les autres communes membres sont en train d’expérimenter le déploiement d’une IA qui serait hébergée potentiellement au SITPI — ou dans ce qu’on appelle un tiers de confiance. L’idée, c’est de déployer auprès des communes un outil pertinent dans le cadre du métier des agents, permettant un gain en efficacité, souverain parce qu’on hébergerait complètement l’outil — donc on sait où les données vont — et enfin maîtrisé, sur l’utilisation qui peut en être faite comme sur les enjeux environnementaux (on ne l’utiliserait pas pour faire de la transformation d’images, etc).
Une IA « maîtrisée », c’est-à-dire en lui mettant des limites ?
En fait, c’est ça qu’on expérimente. C’est pour ça qu’aujourd’hui, dans le SITPI, l’un des enjeux les plus forts, c’est la création du pôle d’expérimentation : avant même de déployer un outil, il faut que les collectivités et le SITPI au centre puissent se dire « On va regarder ce qu’on peut faire et comment on peut construire ensemble des alternatives à ces enjeux-là ». Malheureusement, dans un pays comme la France et dans un continent comme l’Europe, qui gèrent très mal les questions de souveraineté, on est obligé de s’organiser à travers des pôles d’expérimentation pour pousser un certain nombre de choses.
Dans un monde idéal, on aurait un État qui ferait le nécessaire. Mais ce n’est pas possible parce qu’actuellement, à part nous parler de Mistral, qui pose les mêmes problèmes de souveraineté que les autres, il n’a pas d’alternative à nous proposer. Tout simplement car dans l’informatique, tu n’as pas de réelle souveraineté si tu n’héberges pas les données. Avec un gros bémol toutefois : je dis tout cela dans un contexte où on n’a pas de souveraineté industrielle. On ne produit pas les composants.
C’est moins pénalisant à court terme ?
À chaque fois que je parle de souveraineté logicielle, on me dit toujours « oui, mais on n’a pas de souveraineté industrielle ». Ok, c’est vrai. Mais je prends toujours cet exemple, ce qui empêche de faire décoller un F‑35, c’est la surcouche logicielle : il faut notamment une mise à jour du Pentagone — tout le scandale qu’on connaît sur les F‑35. Idem pour tout ce qui est géré par Windows, Google, etc. On sait aujourd’hui que les États-Unis ont un bouton d’arrêt avec lequel ils peuvent réellement nous paralyser. Pour la souveraineté matérielle en revanche, si on nous coupait l’apport, ça nous gênerait, mais sur un temps beaucoup plus long. Bien sûr, c’est un enjeu de souveraineté qui est absolument fondamental mais c’est moins immédiat.

On a évoqué la mutualisation des outils, la baisse des coûts… Des points positifs pour les mairies et les agents. Peut-on citer un exemple de réalisation concrète du SITPI bénéficiant aux habitants ?
Le SITPI a depuis très longtemps mis en réseau les bibliothèques des quatre villes fondatrices : Échirolles, Pont-de-Claix, Fontaine et Saint-Martin-d’Hères. Ça veut dire que les fonds documentaires de nos bibliothèques sont connectés, associés à une navette qui est gérée par le SITPI, donc avec un livreur. Aujourd’hui, on a ainsi un click & collect en 48 heures pour un bouquin. Autrement dit, si le bouquin que je cherche n’est pas dans la bibliothèque d’Échirolles, mais est disponible dans la bibliothèque de Fontaine, je peux l’emprunter sous 48 heures grâce à la navette. Et on peut rendre à Échirolles un bouquin appartenant à la bibliothèque de Fontaine et inversement ; il reviendra dans sa bibliothèque. En plus, avec la mise en réseau de nos professionnels, chaque médiathèque renouvelle son fonds documentaire en fonction des fonds des autres médiathèques. Du coup, on est quasiment toujours à jour. Et ça permet d’avoir un fonds documentaire de près de 300 000 documents sur quatre villes.
Le SITPI a été fondé par quatre mairies communistes mais aujourd’hui, les dix communes membres ne sont pas homogènes politiquement. Est-ce un problème ?
C’est vrai que c’est très divers. En 2008, Pont-de-Claix change de majorité, avec Christophe Ferrari, mais reste dans le SITPI. Puis en 2020, c’est Fontaine qui change de majorité, avec Franck Longo, mais qui reste dans le SITPI. Et aujourd’hui, on voit bien dans les nouvelles communes ayant adhéré qu’il n’y a pas d’uniformité politique. Il y a des communes plutôt ancrées à gauche et écologistes, comme Saint-Égrève, des communes plutôt ancrées à gauche et socialistes, type Seyssinet-Pariset, des communes plutôt ancrées à droite, genre Claix… Au-delà de la sensibilité politique, le SITPI est un outil pertinent pour toutes les collectivités territoriales. Je pense que les enjeux politiques autour de la souveraineté numérique sont tellement prégnants qu’ils dépassent les clivages. Dans le contexte actuel, c’est quand même très compliqué d’expliquer que ce n’est pas grave d’être dépendant des Américains en termes numériques. Ce qui veut dire aussi que ne pas faire le choix du logiciel libre aujourd’hui, c’est faire un choix politique conscient.


