Comment faire avec l’intelligence artificielle ?

Par Edouard Schoene

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Hugo Pompougnac, Latifa Madani (journaliste à l’Humanité, qui animait la soirée) et Thierry Ménissier ont dialogué avec le public.
La société de lectrices et lecteurs de l’Humanité, avec le Travailleur alpin, organisaient le 22 avril, sur le domaine universitaire de St Martin d’Hères, un débat sur le thème « l’IA pour quelle société ?». L’échange très riche avec les deux invités, Hugo Pompougnac , chercheur en informatique et Thierry Ménissier, professeur de philosophie politique, puis le public, a montré l’étendue des difficultés pour ouvrir des perspectives humanistes au développement de cet outil qui perturbe profondément nos sociétés, depuis peu.

Le débat de plus de deux heures était intro­duit puis ani­mé par Lati­fa Mada­ni, jour­na­liste à l’Humanité avec une pre­mière ques­tion, « est-ce que l’IA est un outil comme les autres ? »

Hugo Pom­pou­gnac, coau­teur de Que faire de l’IA pré­sident de « Espace Marx » prend la parole. L’IA est un outil comme les autres.

Marx dans un texte célèbre, Grund­grisse, dit : « la pro­chaine grande révo­lu­tion indus­trielle c’est lorsque la science va deve­nir une force pro­duc­tive directe. » Avec l’IA on y est.

L’IA est une tech­no­lo­gie de sto­ckage et de trans­mis­sion de l’information. L’humanité depuis l’homme a sto­cké les infor­ma­tions sur les grottes, le livre, la pel­li­cule, le microsillon…Toutes ces formes coexistent, elles ne s’annulent pas. Les socié­tés sont pro­fon­dé­ment trans­for­mées avec ces tech­no­lo­gies suc­ces­sives. On débat ain­si depuis des années de l’IA à par­tir de fic­tions (livres et films).

Alain Bous­sard, pré­sident de la Socié­té des lec­trices et lec­teurs de l’Hu­ma­ni­té.

L’IA relève t elle de trans­for­ma­tions tech­no­lo­giques ou y a‑t-il plus que cela ?

Thier­ry Ménis­sier : Je suis très inté­res­sé par l’histoire des tech­niques. Le terme « pro­grès » a été rem­pla­cé par « l’innovation », l’usager est roi il se fait tondre dans les règles de l’art, sur un modèle capi­ta­liste. Les forces du capi­tal sont concen­trées d’où une pré­oc­cu­pa­tion majeure pour la liber­té. Les états sont à la remorque de grands groupes. Tho­mas Hopes, phi­lo­sophe du XVIIe siècle dit que la pen­sée n’est rien d’autre que du cal­cul. Nous sommes plein d’ambigüités sur les ques­tions liées à l’IA.

Tan­dis que la jour­na­liste énonce « l’IA ne fait qu’amplifier le sys­tème capi­ta­liste pré­da­teur », Hugo Pom­pou­gnac réagit par un « non » en citant Lequin qui consi­dère que l’IA n’est qu’un moyen de repro­duire et dif­fu­ser la mémoire de l’humanité. La presse de Guten­berg a don­né la bible laquelle a don­né la réforme, …la révo­lu­tion. La socié­té finit par s’approprier les tech­no­lo­gies. Certes les capi­ta­listes font du mal mais c’est nous qui déci­de­rons de ce que l’on fera de l’IA.

Hugo Pom­pou­gnac, cher­cheur.

Thier­ry Ménis­sier déve­loppe alors la notion de pou­voir en fai­sant état de 12 nou­veaux concepts d’ « algo­cra­tie », uti­li­sa­tion d’al­go­rithmes pour influen­cer ou gou­ver­ner des sec­teurs. « Il n’y a rien de plus poli­tique qu’une data (don­née) pro­duite par l’IA, car les don­nées sont construites.

Tout au long de la soi­rée dans un dia­logue res­pec­tueux les deux points de vue s’étofferont , celui du phi­lo­sophe, spé­cia­liste de l’éthique de l’IA, très inquiet sur la place des mono­poles pro­dui­sant l’IA et celle du tech­ni­cien de l’IA-militant appe­lant à une inter­ven­tion citoyenne sur cette avan­cée tech­no­lo­gique.

H. Pom­pou­gnac : Le taux d’activité n’a jamais été aus­si haut qu’aujourd’hui ; à ce jour l’IA crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Les emplois de l’industrie tex­tile détruits par le capi­ta­lisme en Europe, envoyés au Ban­gla­desh ne sont pas des emplois liés à l’automatisation mais à des tech­no­lo­gies tra­di­tion­nelles avec des emplois d’ouvriers·ères sur­ex­ploi­tés. L’IA n’est qu’un pré­texte de plus des capi­ta­listes pour détruire des emplois.

Thier­ry Ménis­sier, phi­lo­sophe.

T. Ménis­sier : « les auteurs de mon ouvrage Voca­bu­laire cri­tique de l’IA sont très par­ta­gés . L’IA impose une trans­for­ma­tion cog­ni­tive qui peut faire de dégâts. Ain­si les algo­rithmes intro­duits dans la fonc­tion publique, la mal­trai­tance algo­rith­mique, …

Le pro­fes­seur, plus opti­miste à l’observation de ses étu­diants, constate que la jeu­nesse peut avoir un usage rai­son­nable et utile de l’IA, mais condamne les ten­ta­tives minis­té­rielles de réduire l’enseignement en face à face au pro­fit d’outils de l’IA.

H. Pom­pou­gnac dénonce ensuite à plu­sieurs reprises la mul­ti­tude de déci­sions publiques prises sans le moindre débat démo­cra­tique. « On oublie de faire une allo­ca­tion des res­sources (maté­rielles, agri­coles, eau, éner­gé­tiques…) en fonc­tion des besoins ».

T. Ménis­sier, « J’ai per­du ma chaire d’enseignement quand j’ai com­men­cé à par­ler de l’éthique de l’IA dans mes cours ». Le pro­fes­seur évoque alors les cou­rants « bio­cen­tristes », éco­cen­tristes qui déve­loppent le droit du monde ani­mal, végé­tal, des sites de la nature. « Je ne suis pas sûr que l’on puisse faire de la poli­tique sur ces ques­tions éthiques ».

Lati­fa Mada­ni, jour­na­liste à l’Hu­ma­ni­té.

Lati­fa Mada­ni relance l’échange en inter­ro­geant : « Peut on contrô­ler, orien­ter l’IA ? »

H. Pom­pou­gnac s’appuie sur la contri­bu­tion de P. Khal­fa dans l’ouvrage dont il est coau­teur pour deman­der :

  • • Pro­prié­té publique des data cen­ters
  • • Publi­ca­tion des sources de don­nées uti­li­sées pour entrai­ner les IA
  • • Ouver­ture des logi­ciels (open­source)

T. Ménis­sier notant que Google est la seule firme pri­vée pro­prié­taire de câbles sous marins et ter­restres sou­ligne que « la fin de la pro­prié­té pri­vée peut aus­si appor­ter des catas­trophes »

A l’issue d’une heure trente d’échanges à la tri­bune, la salle inter­vient pen­dant une demi-heure pour inter­ro­ger et s’exprimer.

Un inter­ve­nant sou­ligne la révo­lu­tion appor­tée par un nou­vel outil IA, « Claude », qui peut désor­mais uti­li­ser l’ordinateur d’un client, être un assis­tant vir­tuel.

H. Pom­pou­gnac confirme qu’un tel outil donne le ver­tige. Il sou­ligne que nombre d’entreprises de l’IA sont très fra­giles car actuel­le­ment non ren­tables et repo­sant exclu­si­ve­ment sur la bourse par la levée de fonds.

T. Ménis­sier évoque le modèle chi­nois : « l’état déve­loppe des moyens consi­dé­rables pour le déve­lop­pe­ment avec une main de fer, tan­dis que le sys­tème de finan­ce­ment de l’innovation en Europe est aber­rant, ridi­cule ».

La réunion avait pour cadre un amphi­théâtre de l’u­ni­ver­si­té, au cam­pus de Saint-Mar­tin-d’Hères.

Une inter­ve­nante évoque l’importance de la sou­ve­rai­ne­té de l’IA et sou­haite connaître les limites de l’IA pour nous conseiller sur l’action pour l’environnement, contre les idées de l’extrême droite… Un jeune inter­roge sur le rôle de l’IA sur l’information pro­duite, la mani­pu­la­tion de l’opinion publique. Puis une jeune femme demande ce que serait notre socié­té lors d’une panne géné­rale nous pri­vant de l’IA. Un musi­cien se pro­nonce sur la pro­prié­té intel­lec­tuelle. Un étu­diant dénonce la réduc­tion des moyens de l’université avec une pers­pec­tive de mettre en place des outils fan­tas­més d’IA. Un cui­si­nier pré­cise que « si on met de la merde dans un congé­la­teur on ne stocke pas pour un bon repas ; si l’IA stocke de mau­vaises don­nées elle ne nous fera rien gagner. »

H Pom­pou­gnac pré­cise sa pen­sée : « on laisse entendre que le pri­vé serait plus effi­cace que le public. En France on a construit le réseau élec­trique, le rail, les trans­ports, la san­té de manière publique. Il ne faut pas se sou­mettre aux pré­da­teurs pri­vés. La France doit allouer ses res­sources de manière démo­cra­tique.

Deux sujets impor­tants pour moi que nous déve­lop­pons à l’espace Marx :

T. Ménis­sier : « à l’université, dans les conseils, nous avons des débats vifs sur les ques­tions évo­quées ici. Après les pré­si­dents décident. Nous fai­sons de la poli­tique ici et nous ten­tons de sau­ver l’enseignement supé­rieur.

Le néo­li­bé­ra­lisme tue le libé­ra­lisme. Le droit d’auteur était une ins­ti­tu­tion forte.

L’ultralibéralisme veut tout domi­ner avec des mono­poles. »

Ain­si se concluait la riche soi­rée consa­crée à l’IA.

Voir :
https://www.espaces-marx.eu/2026/03/24/dossier-ia-lapensee.html
Pour aller plus loin avec Thier­ry Ménis­sier et Hugo Pom­pou­gnac, sur les enjeux de l’IA
https://www.youtube.com/watch?v=3p47Qlck2W4
https://www.alternative-communiste.fr/2025/12/14/que-faire-de-lia/


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