Inspection du travail. La direction fait obstacle à l’application de la loi
Par Antonin Grandfond
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A l’origine de cette mobilisation, une entrave de la direction à l’exercice de leurs missions par les inspecteurs du travail. Le 1er Mai est le seul jour obligatoirement férié et chômé en France. Il existe évidemment des exceptions pour des secteurs qui nécessitent une continuité d’activité (hôpital, transport, hôtellerie…). Les salariés qui travaillent le 1er Mai sont alors payés double. C’est cette législation que les inspectrices et inspecteurs du travail de l’Isère voulaient faire respecter. Comme chaque année, la méthode consiste d’abord à informer les entreprises de leurs droits et devoirs et de la possibilité de contrôles à l’occasion du 1er Mai. Les inspecteurs ont donc produit des courriers en directions d’entreprises du commerce (boulangeries, fleuristes, fast-food…) susceptibles d’ouvrir et de faire travailler des salariés malgré la législation. Mais la direction a discrètement intercepté ces courriers avant qu’ils ne soient expédiés.
Un courrier intercepté
Une remise en cause du droit, mais aussi une mise en danger des inspecteurs, car ces courriers permettent de préparer les contrôles, parfois tendus, en plus d’être un élément prouvant l’intentionnalité de l’employeur en cas d’infraction constatée. Ayant repéré cette obstruction, des agents se sont donc rendus à l’étage de la direction de la DDETS 38 pour obtenir des explications. Le directeur a refusé toute discussion — au point que les fonctionnaires dénoncent l’agression physique d’un agent aujourd’hui en arrêt de travail -, comme un symbole de la mise au pas de l’inspection du travail.

Ces événements s’inscrivent évidemment dans le contexte de remise en cause du 1er Mai comme jour férié chômé. Un projet de loi visant à faire du 1er Mai un jour férié comme les autres avait été déposé par deux sénateurs centristes le 25 avril 2025. Adoptée par le Sénat et sa majorité de droite le 3 juillet 2025, la loi est venue en débat à l’Assemblée nationale le 10 avril dernier, inscrite à l’ordre du jour de la niche parlementaire du groupe Renaissance. Pour que la loi soit adoptée au plus vite et applicable dès le 1er mai 2026, le président du groupe macroniste, Gabriel Attal, a fait adopter une motion de rejet de sa propre loi. Il s’agissait d’une manœuvre d’évitement du débat. Le projet de loi pouvait alors être discuté par une commission mixte paritaire composée de députés et de sénateurs, convoquée en urgence. A noter que la banalisation de la journée internationale des travailleurs est soutenue par l’ensemble de la droite, des macronistes au Rassemblement national.
Des macronistes au RN, accord pour faire travailler le 1er Mai
Devant la mobilisation de l’ensemble des organisations syndicales, de la gauche, avec le risque d’une motion de censure, Sébastien Lecornu a dû temporiser en annonçant le 13 avril que la commission paritaire ne serait pas convoquée. Cependant, pressé par ses troupes, le Premier ministre a aussi annoncé le 17 avril, que le gouvernement proposerait son propre projet de loi au conseil des ministres de ce mercredi 29 avril. La banalisation du 1er Mai ne concernerait plus que les boulangeries et les fleuristes – 200 000 salariés contre 2 millions dans la version précédente.
La bataille n’est donc pas finie, d’autant que les parlementaires de droite pourraient voter des amendements afin de satisfaire les revendications de corporations patronales qui se sont déjà exprimées, telles que la boucherie et la poissonnerie.
Un droit à la violation de la loi
Plus grave encore, Sébastien Lecornu a décrété, entouré de patrons de la boulangerie et de fleuristes, un droit à violation de la législation en vigueur pour 2026 : « Pour ce 1er mai 2026, une instruction sera donnée à l’ensemble des services de l’État pour préserver, protéger, sécuriser ce que je viens de vous annoncer ». Nouvelle entorse à l’état de droit : il n’est même plus besoin de légiférer pour restreindre les droits des salariés.
Si aucune instruction ou circulaire n’a effectivement été émise pour ce 1er mai, il semble cependant que la direction de la DDETS 38, chapeautée par la préfecture de l’Isère, réponde donc à une commande politique, au mépris du droit.

Comme l’ont exprimé les différents syndicalistes qui ont pris la parole, un premier enjeu est bien sûr la défense de la journée internationale des travailleurs, qui sera un mot d’ordre des cortèges de vendredi. Mais un autre enjeu, qui concerne aussi l’ensemble des salariés, est celui de l’indépendance de l’inspection du travail, dans le respect du droit français et des conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui la garantissent.
Un article de presse pour donner une directive de travail
Pour les militants syndicaux, cet évènement est symptomatique d’une dérive observée depuis plusieurs années. Ils ironisent sur le fait que la direction, pour limiter les contrôles le 1er mai, envoie aux agents un courriel, avec pour pièce jointe, une coupure de presse relatant les prises de position du Premier ministre.
Les cadres de la DDETS 38 signent d’ailleurs leurs mails « Préfecture de l’Isère », ce qui, pour les syndicalistes, illustre la mise sous tutelle de l’inspection du travail par le ministère de l’Intérieur. Le pouvoir politique piétine l’indépendance de l’inspection du travail pour en faire un outil au service du patronat et de politiques réactionnaires. Alors que l’on dissuade les inspecteurs de garantir l’application du Code du travail, et qu’en parallèle les employeurs auteurs d’infractions constatées sont de moins en moins poursuivis en justice et a fortiori condamnés, la préfecture n’hésite pas a solliciter l’inspection du travail pour organiser des rafles de travailleurs sans-papiers.
D’après les inspecteurs du travail, le respect du droit du travail n’est pas la priorité de leur direction, à tel point qu’il est bafoué, comme les droits syndicaux, au sein même de l’administration censée le faire appliquer.
Les inspecteurs du travail seront nombreux à la manifestation du 1er Mai pour défendre une institution et son indépendance, précieuse pour tous les salariés.


