Municipales. La gratuité des transports publics, enjeu majeur de la campagne
Par Manuel Pavard
/

« En mars, votons pour le développement et la gratuité des transports publics ». La phrase, affichée dans la salle Edmond-Vigne comme sur leurs différents supports de communication, résume parfaitement l’ambition des organisateurs du meeting fontainois. À savoir faire de cette revendication un enjeu central du scrutin à venir. Et élire dans les conseils municipaux comme au conseil métropolitain des candidats portant une telle mesure, avec toute la palette des nuances possibles.

Plusieurs collectifs — dont celui de Grenoble — militant pour la gratuité des transports en commun, aux quatre coins de la France, se sont associés en 2016 au sein d’une coordination devenue en 2024 l’Union pour la gratuité et le développement des transports publics (UGDT). Laquelle regroupe des syndicats, partis politiques et associations. Si ces collectifs locaux ont connu des fortunes diverses — et pour certains de réels succès — au cours de la dernière décennie, l’UGDT aire grenobloise mise, elle, beaucoup sur les élections municipales et métropolitaines.
« La gratuité des transports publics doit devenir un droit »
« On est nous aussi en campagne », explique une organisatrice à la tribune, en référence aux nombreux militants de l’UGDT faisant par ailleurs campagne pour une liste dans leurs communes respectives. L’idée derrière ce meeting du jeudi 15 janvier, c’est que « les listes de gauche et écologistes inscrivent dans leur programme la gratuité des transports publics. Celle-ci doit devenir un droit, comme la santé ou l’éducation », affirme-t-elle.

Pour ses partisans, la gratuité est en effet une « urgence sociale et économique », mais aussi « écologique et sanitaire ». « La tarification sociale est un échec », constate Jérôme Serodio, membre de l’UGDT, rappelant qu’en moyenne, « une personne sur trois ne bénéficie pas des aides sociales auxquelles elle a droit ». Au contraire, la gratuité permet à la fois « d’éliminer le non-recours aux tarifs sociaux » et de « garantir un accès immédiat sans stigmatisation ».
Plutôt que de pointer sans cesse le coût de cette mesure, il faudrait plutôt évaluer celui du « tout-voiture, bien plus lourd pour la société », martèle le militant. Entre la pollution de l’air (100 milliards d’euros par an), les accidents de la route (50 milliards), les embouteillages (10 milliards) et le dérèglement climatique (10 à 50 milliards), « l’inaction nous coûte plus de 180 milliards d’euros chaque année », calcule-t-il. Contre environ 10 milliards pour la gratuité des transports en commun.
Deux leviers pour le financement
Appelant à repenser nos déplacements et à se tourner vers une « sobriété heureuse », l’UGDT, peu emballée par les voitures électriques, détaille les bénéfices collectifs potentiellement engendrés par cette décision : moins de maladies respiratoires, moins de stress, plus de bien-être, des économies publiques réalisées, un air plus sain, des villes apaisées…

« La gratuité, associée à une offre de qualité, est le levier le plus puissant pour changer durablement les comportements », estime Jérôme Serodio, exemples à l’appui. Parmi les villes l’ayant mise en place, Dunkerque a ainsi enregistré une fréquentation de +100 % en deux ans, la moitié des nouveaux usagers venant de la voiture. Même succès à Montpellier, avec +30 % dès la première année de gratuité.
« La gratuité oblige à investir et à développer le réseau »
Quid du financement ? C’est une question de « justice sociale », indique le militant. « Il s’agit de faire contribuer ceux qui bénéficient le plus de la mobilité : entreprises, économie locale. » Concrètement, l’UGDT a identifié deux leviers : porter le versement mobilité à 3,2 % (comme en Île-de-France) et capter les plus-values foncières liées à l’amélioration de la desserte.
Jérôme Serodio tient en outre à réfuter l’une des principales idées reçues : la gratuité dégraderait la qualité des services. En réalité, « c’est tout l’inverse, souligne-t-il. La gratuité oblige à investir et à développer le réseau », l’afflux d’usagers imposant d’augmenter les moyens. Là encore, les exemples sont éloquents. À Dunkerque, l’expérimentation est synonyme de nouveaux bus et extension du réseau tandis qu’à Montpellier, elle va de pair avec hausse des fréquences et modernisation du matériel.
Une « mesure totémique » à Montpellier
La cité héraultaise fait d’ailleurs souvent figure de référence dans le domaine, étant la plus grande collectivité française à avoir instauré la gratuité totale des transports collectifs. Et ce, en trois phases : d’abord, en 2020, la gratuité pendant le week-end ; puis, en 2021, pour les moins de 18 ans et les plus de 65 ans ; enfin, en décembre 2023, la généralisation à l’ensemble des habitants de la métropole de Montpellier.
Intervenant en visio, Julie Frêche, vice-présidente de la métropole de Montpellier, en charge du transport et des mobilités actives, vante une « mesure totémique » pour la collectivité et la population du territoire. Dès la première étape de mise en œuvre du dispositif, l’intercommunalité a eu le souci « d’emporter l’adhésion des gens », assure l’élue socialiste. « La gratuité des transports était inscrite sur les bulletins de vote aux municipales », ajoute-t-elle.

Julie Frêche bat également en brèche les principales critiques adressées initialement par ses détracteurs. La gratuité des transports s’est ainsi accompagné d’un développement du réseau de tramway et bus : « On a augmenté l’offre de 11 % », se félicite-t-elle. Quant à l’insécurité, celle-ci a « reculé de 34 % dans les transports en commun ». Côté financement, le coût de 30 millions d’euros pour la métropole est à mettre en parallèle des « 8 à 9 millions d’euros de recettes pour les non-Montpelliérains » ou des quelque 80 millions d’euros annuels que nécessite l’entretien des routes.
Le rapport très « politique » de la Cour des comptes
La vice-présidente n’hésite pas à tacler le récent rapport très « politique » de la Cour des comptes. Comme toujours, les magistrats financiers « ne raisonnent que du point de vue des finances », sans égard pour l’intérêt général. Le tout « à un moment où les élus ne peuvent pas leur répondre, se trouvant en période électorale », déplore Julie Frêche.
D’autres élus ou représentants de collectifs ont témoigné en visio de la situation de leurs collectivités (Lyon, Aubagne, Rouen, Arras, Lille, Lens) appliquant ou ayant appliqué la gratuité totale ou partielle. Avec à chaque fois un même bilan largement positif de l’expérimentation de cette mesure. Et même quelques points inspirants. Ainsi, à Lens, la gratuité totale, effective depuis le 1er janvier 2026, sur le réseau de transports publics s’étend même au TER — dans une trentaine de gares du territoire — pour les habitants.
« Une politique de liberté »
Invitées à Fontaine par l’UGDT, Margot Belair et Jacqueline Madrennes ont quant à elles pris la parole en tant qu’initiatrices de la tribune cosignée en août dernier pour le développement et la gratuité des transports le week-end. Pour l’adjointe à l’urbanisme à la ville de Grenoble, « la gratuité totale n’est pas un interrupteur on/off qu’on allume, il peut y avoir des étapes, comme la gratuité le week-end » — à l’image de ce qu’a fait la métropole de Montpellier qui a, elle aussi, commencé par l’expérimenter le week-end, rappelle-t-elle.

Cette décision, poursuit Margot Belair, est liée au coût des déplacements. « Quand on hésite à se déplacer pour aller voir sa famille ou pour une sortie culturelle, quand des jeunes restent coincés dans leur quartier le week-end, ce n’est pas un choix, c’est une assignation à résidence, assène l’élue écologiste. La gratuité des transports en commun, particulièrement le week-end, c’est une politique de liberté. »
« Parler de gratuité à la Métro, c’est un gros mot »
Les deux conseillères métropolitaines ne sont pas non plus très tendres envers le Smmag et son président Sylvain Laval — dont elles n’oublient pas les propos critiques tenus l’été dernier — ni vis-à-vis de l’exécutif métropolitain. « On avait un réseau très en avance et qui se dégrade maintenant, comme les conditions de travail des agents », dénonce Margot Belair.
Jacqueline Madrennes sort également la sulfateuse : « Parler de gratuité à la Métro, c’est un gros mot », s’insurge-t-elle. L’adjointe à la maire d’Échirolles à l’éducation, à la culture, au travail de mémoire, au périscolaire et à la restauration, regrette que « la seule boussole de la métropole [soit] l’attractivité et l’innovation ». Et que cette dernière n’ait « pas de vision systémique » sur les transports et la mobilité. Sur la même longueur d’ondes que Margot Belair, Jacqueline Madrennes va même plus loin, rappelant qu’elle s’est positionnée de longue date « pour la gratuité totale ».

De fait, le débat entre gratuité totale et partielle est loin d’être anodin. Si certains défendent une mise en place progressive, d’autres, dans le public, relèvent les limites de cette option. C’est notamment le cas d’un participant qui s’interroge : « Les usagers continueront-ils de payer un abonnement mensuel à M’Tag ? » Car en théorie, avec la gratuité le week-end, « seuls ceux qui n’ont pas d’abonnement mensuel seraient concernés »… D’où — entre autres raisons — la préférence donnée par nombre de militants de gauche à la gratuité totale des transports publics, « sans conditions ».


