Paracétamol. Les élus communistes mobilisés pour le démarrage de l’usine de Roussillon

Par Luc Renaud

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Assurer le succès de la mise en service de l’usine de fabrication de paracétamol sur la plateforme chimique de Roussillon, c’est ce à quoi veulent s’employer les élus communistes. La construction de cette unité de production est un acquis de dix ans de mobilisation. Reste aujourd’hui à transformer l’essai. D’où la demande d’une implication gouvernementale afin que l’ensemble de la filière joue le jeu et que les stratégies industrielles soient mises en cohérence.

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Gilles Vial, maire de Salaise-sur-Sanne ; André Mondange, maire du Péage-de-Roussillon ; Bernard Ughetto, premier adjoint à Vizille ; Eric Hours, conseiller régional ; Nicolas Cadens, CGT ; et Daniel Oriol, PCF Roussillon ; ont échangé avec Lilan Brissaud, expert-consultant du cabinet Difecos à la mairie du Péage-de-Roussillon.

Vigi­lance. C’est le maître mot des élus com­mu­nistes pour évo­quer l’avenir de la pla­te­forme chi­mique de Rous­sillon et celui de la nou­velle uni­té de fabri­ca­tion du prin­cipe actif du para­cé­ta­mol qui doit entrer en ser­vice dans les pro­chains mois.

Les incer­ti­tudes demeurent impor­tantes. Lilian Bris­saud, expert-consul­tant du cabi­net Dife­cos, en voit plu­sieurs. Et d’abord celui de la sous-uti­li­sa­tion de l’usine. Sa capa­ci­té de pro­duc­tion annuelle a été fixée à 15 000 tonnes de para­cé­ta­mol. Ce qui repré­sente 40 % de la consom­ma­tion euro­péenne. L’ef­fi­cience du pro­cé­dé indus­triel impose un fonc­tion­ne­ment à pleine capa­ci­té, ou appro­chant. Opel­la (ex-filiale à 100 % de Sano­fi) et Upsa se sont enga­gés sur des achats garan­tis sur le long terme. Mais le niveau actuel de ces enga­ge­ments – le chiffre de 6000 tonnes est avan­cé – reste insuf­fi­sant. D’autant que ces deux groupes – majo­ri­tai­re­ment déte­nus par des action­naires étran­gers – res­tent maîtres du choix de leurs four­nis­seurs. Des action­naires pour­raient ne pas appré­cier le sur­coût que repré­sen­te­ra un achat à Rous­sillon plu­tôt qu’en Chine.

Une empreinte carbone divisée par quatre

Le pro­cé­dé de fabri­ca­tion mis en œuvre à Rous­sillon est issu des tra­vaux des ingé­nieurs de Seqens. Il est annon­cé comme per­met­tant de divi­ser les consom­ma­tions d’énergie par quatre, les émis­sions directes de gaz à effet de serre de 75 % – une empreinte car­bone totale réduite de 90 % – et les déchets de 90 % par rap­port au pro­cé­dé tra­di­tion­nel, celui-là même uti­li­sé jusqu’en 2008 à Rous­sillon et aujourd’hui encore en Chine. C’est mieux, mais c’est plus cher. Pas loin du double.

Un para­cé­ta­mol plus cher, certes, mais qui ne repré­sen­te­ra que 5 cen­times d’euros (2,6 cen­times avec le pro­duit chi­nois, 2,4 de sur­coût avec le pro­duit rous­sillo­nais) pour une boite de huit cachets ven­due 2,18 euros.

Cinq centimes pour 2,18 euros

Outre l’intérêt d’agir contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique glo­bal et ses cani­cules, l’u­sine de Rous­sillon pré­sente d’autres avan­tages. À com­men­cer par la sécu­ri­té de l’approvisionnement en évi­tant une dépen­dance qua­si totale à l’Asie, ques­tion de sou­ve­rai­ne­té. La proxi­mi­té euro­péenne, aus­si : elle per­met de réduire les stocks de sécu­ri­té quand on peut être livré en quelques jours, plu­tôt que par bateaux navi­gant dans des eaux géo­po­li­tiques incer­taines. C’est aus­si une pro­duc­tion garan­tie aux normes euro­péennes, à un moment où la régle­men­ta­tion se dur­cit dans ce domaine. Sans comp­ter, natu­rel­le­ment, une contri­bu­tion à la robus­tesse de la filière chi­mique dans le pays.

Vigi­lance, donc. Car rien ne dit que ces avan­tages l’emporteront sur la logique finan­cière.

Conditionnalité des soutiens publics

Les élus com­mu­nistes ont déci­dé d’interpeller les ministres concer­nés et le Pre­mier ministre. Ils leur demandent de prendre une série de mesures pour « garan­tir que cet outil pro­duise effec­ti­ve­ment, dis­pose de débou­cher durable, pro­tège l’emploi et contri­bue à la conso­li­da­tion de toute la pla­te­forme chi­mique ». S’agissant d’un inves­tis­se­ment lar­ge­ment sub­ven­tion­né, les élus demandent notam­ment « la condi­tion­na­li­té des sou­tiens publics à des enga­ge­ments indus­triel durables » ou « la mise en place d’un comi­té de sui­vi public de l’unité de Rous­sillon » com­po­sé entre autres de repré­sen­tants des sala­riés.

Pour ce faire, les élus com­mu­nistes sol­li­citent un ren­dez-vous « afin de connaître les mesures que le gou­ver­ne­ment entend prendre pour garan­tir la réus­site de l’unité de Rous­sillon ».

D’autres ini­tia­tives sont d’ores et déjà envi­sa­gées pour infor­mer les sala­riés et la popu­la­tion avec l’objectif de mettre au centre des débats le choix poli­tique d’intégrer des cri­tères d’approvisionnement, d’empreinte envi­ron­ne­men­tale et de pro­duc­tion euro­péenne dans les achats et poli­tiques du médi­ca­ment.

Le 26 mai 2021 au Péage-de-Rous­sillon, Fabien Rous­sel, secré­taire natio­nal du PCF, et Cécile Cukier­man, conseillère régio­nale, avaient ren­con­tré des syn­di­ca­listes et des élus locaux. En débat, les moyens de la relo­ca­li­sa­tion du para­cé­ta­mol.
Roussillon, le retour

C’est en 2008. Le groupe Rod­hia, pro­prié­taire de l’usine déci­dait de fabri­quer en Chine, à Wuxi à proxi­mi­té de Shan­ghaï, ce qui l’était jusqu’alors à Rous­sillon. Ain­si dis­pa­rais­sait la der­nière uni­té de pro­duc­tion d’ADAP en Europe. A l’époque, la CGT avait aler­té sur les consé­quences d’une telle déci­sion. Et la mobi­li­sa­tion n’a pas ces­sé pen­dant une dizaine d’années, jusqu’à l’épidémie de Covid 19. Situa­tion sani­taire qui confir­mait les craintes et les pré­vi­sions syn­di­cales : tout fabri­quer en Chine consti­tue un dan­ger pour la maî­trise des appro­vi­sion­ne­ments en pro­duits phar­ma­ceu­tique.

Le retour de la fabri­ca­tion du para­cé­ta­mol était annon­cé en 2021 avec un pro­jet à 10 000 tonnes et une ouver­ture en 2023. Pro­jet qui a évo­lué à 15 000 tonnes en même temps qu’il pre­nait du retard : l’usine est désor­mais construite et Seqens annonce sa mise en ser­vice dans les pro­chains mois. Au final, une opé­ra­tion à 120 M€ d’investissement, dont 40 M€ d’aides de l’État soit 33% du coût total des inves­tis­se­ments.

Reste main­te­nant à assu­rer le plan de charge de l’usine et son effi­ca­ci­té éco­no­mique. Ce qui repose la ques­tion d’un Etat stra­tège, qui puisse inter­ve­nir au sein de la filière pour que l’intérêt géné­ral prime sur le pro­fit immé­diat cal­cu­lé dans cha­cun des maillons de la chaîne.

La pla­te­forme chi­mique de Rous­sillon, un ensemble d’en­tre­prises chi­miques dont les ser­vices com­muns sont assu­rés par un grou­pe­ment d’in­té­rêt éco­no­mique.

Le paracétamol, mais pas que

La filière chimique est constituée d’unités interdépendantes. Fermer l’une, entraîne des difficultés pour d’autres. Le succès de la nouvelle unité de Roussillon serait un bol d’oxygène bienvenu pour ses voisines, proches ou plus lointaines.

On en a fait l’amère expé­rience au Pont-de-Claix avec la fer­me­ture de Ven­co­rex : la chi­mie, ce sont des uni­tés de pro­duc­tion inter­dé­pen­dantes. Un exemple. Avant la liqui­da­tion, le sel des mines de Hau­te­rives, dans la Drôme, ali­men­tait Ven­co­rex et Arke­ma. La dis­pa­ri­tion de Ven­co­rex a entraî­né la fer­me­ture des mines et Arke­ma achète son sel en Alle­magne. Ce qui a un coût.

Il en est de même entre les pla­te­formes de Rous­sillon et Saint-Fons, près de Lyon. À Rous­sillon, Seqens pro­duit du phé­nol – pro­duit inter­mé­diaire néces­saires à une série de fabri­ca­tions – et de l’acide sali­cy­lique uti­li­sé à Saint-Fons pour pro­duire de l’aspirine.

La pla­te­forme de Rous­sillon est gérée par un grou­pe­ment d’intérêt éco­no­mique, Osi­ris, qui assure les ser­vices com­munes (site, fluides, sécu­ri­té…). Le départ ou l’arrivée d’une uni­té de pro­duc­tion ont des effets de coûts pour l’ensemble des entre­prises ins­tal­lées dans la pla­te­forme. D’où le constat que l’existence d’une uni­té moins pro­fi­table peut être indis­pen­sable à l’excellence de la pro­fi­ta­bi­li­té voire à la péren­ni­té d’une usine voi­sine.

Il y a quelque deux décen­nies, tout cela se réglait au sein d’une même enti­té, natio­na­li­sée, Rhône-Pou­lenc. Lors de la pri­va­ti­sa­tion par vente à la découpe à des mul­ti­na­tio­nales ou des fonds d’investissement aux quatre coins du monde, les syner­gies ont été écla­tées.

L’absence de toute volon­té de l’État d’intervenir dans les stra­té­gies indus­trielles fait le reste. Avec ses plans quin­quen­naux et les dili­gences de la Com­mis­sion chi­noise d’ad­mi­nis­tra­tion et de super­vi­sion des actifs publics, la Chine semble dis­po­ser d’un sys­tème coor­don­né qui ne fonc­tionne pas trop mal.

Un cachet issu du pétrole, après une suc­ces­sion de trans­for­ma­tions

Si vous avez mal aux dents, on vous conseille le den­tiste… et le para­cé­ta­mol. Sous dif­fé­rentes marques : Doli­prane, Effe­ral­gan, Dafal­gan… Un petit cachet aux ver­tus mul­tiples qui est notam­ment fabri­qué en France par Opel­la à Lisieux en Nor­man­die, et par Upsa à Agen. Le cachet est pro­duit à par­tir d’un prin­cipe actif, l’acétaminophène (APAP). Matière issue de la trans­for­ma­tion d’une « base pri­maire », si l’on peut dire, le para-ami­no­phé­nol (PAP).

Ce qui est pré­vu dans l’usine ultra moderne de Rous­sillon, c’est la pro­duc­tion de la « molé­cule inter­mé­diaire », l’APAP à par­tir du PAP impor­té de l’usine chi­noise de Seqens, à Taixing, au sud de Shan­ghaï.

Une chaîne de trans­for­ma­tion chi­mique pro­ve­nant, en toute pre­mière ori­gine, de pétrole, via le ben­zène, qui donne du chlo­ro­ben­zène puis du para-nitro­chlo­ro­ben­zène, matière pre­mière de la fabri­ca­tion du PAP.

Seqens, un groupe en pleine restructuration financière

Le groupe Seqens était fort endet­té, de l’ordre de 1,1 mil­liard d’euros. Mais ça, c’était avant. Avant l’accord ren­du public le 5 août der­nier, aux termes duquel une par­tie des créances dont l’entreprise était débi­trice vont être trans­for­mées en actions. Autre­ment dit, les créan­ciers aux­quels le groupe devait rem­bour­ser de l’argent vont deve­nir pro­prié­taires d’une par­tie du capi­tal du groupe. Le rem­bour­se­ment de la dette res­tante a été dif­fé­ré à 2031 et 2032.

L’entreprise de ser­vices infor­ma­tiques Atos a vécu une opé­ra­tion du même type en 2024. Un accord qui ouvre la porte à une perte d’autonomie stra­té­gique du groupe. Depuis 2021, Seqens est déte­nu par le fonds d’investissement SK Capi­tal avec une par­ti­ci­pa­tion de la Banque publique d’investissement, désor­mais rejoints par un ensemble de créan­ciers.

Opella, ce n’est plus Sanofi

Le Doli­prane, c’est un pro­duit de la socié­té Opel­la. Qui n’est plus tout à fait une filiale de Sano­fi. L’accord avait fait quelque bruit en octobre 2024. Sano­fi a ven­du 50 % de ses actions d’Opella à un fonds d’investissement amé­ri­cain, Clay­ton Dubi­lier & Rice, vente fina­li­sée en avril 2025. Aujourd’hui, Sano­fi a conser­vé une par­ti­ci­pa­tion de 48,2 % de l’entreprise tan­dis que la Banque publique d’investissement a pris une par­ti­ci­pa­tion de 1,8 % dans le capi­tal d’Opella en juin 2025.

Le 21 octobre 2024, le minis­tère de l’Economie et des finances indi­quait avoir obte­nu des garan­ties sur les moda­li­tés de cette ces­sion, et notam­ment « le sou­tien à la relo­ca­li­sa­tion du prin­cipe actif du para­cé­ta­mol par Seqens par un contrat de four­ni­ture à long terme » : Opel­la a l’obligation de se four­nir à Rous­sillon pour fabri­quer ses cachets de Doli­prane, affir­mait le minis­tère il y a deux ans.

UPSA appar­tient au groupe japo­nais Tai­sho Phar­ma­ceu­ti­cal.

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