Barbara Butch. « Boycotter n’est pas entraver » : nouvelle plainte de la ville de Grenoble
Par Manuel Pavard
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La première plainte avait été déposée par la ville de Grenoble au commissariat, dans les jours suivant l’interruption du concert de Barbara Butch au Cabaret frappé, samedi 18 juillet, à la suite de l’action menée par 150 à 200 manifestants pro-palestiniens, à l’appel de LFI et de différentes organisations. Une démarche volontairement lacunaire, de l’aveu de la mairie, et qui visait essentiellement les dégradations matérielles. Depuis, la polémique n’a pas désenflé, loin s’en faut, et de nouveaux éléments ont conduit la municipalité à déposer une nouvelle plainte, cette fois auprès du procureur de la République, ont annoncé ce vendredi 24 juillet Laurence Ruffin et l’avocat parisien Arié Alimi, lors d’une conférence de presse.
« Depuis samedi, il y a eu des témoignages, des vidéos qui montrent que les faits sont graves », explique la maire de Grenoble. Elle rappelle qu’une artiste a été prise pour cible. « J’insiste sur le fait que c’était une femme seule face à une foule injurieuse. On a eu des élus de la République, des agents de la ville qui ont été intimidés, agressés, menacés, et le public, venant là pour un événement festif, un moment convivial, populaire, gratuit, qui a été mis en danger », affirme-t-elle.
Les doigts d’honneur, geste sexiste et circonstance aggravante
La seconde plainte regroupe donc plusieurs motifs. D’abord les infractions visées initialement, à savoir la dégradation de biens d’autrui — en l’occurrence les câbles sectionnés -, l’entrave avec menace contre la liberté d’expression et la mise en danger de la vie d’autrui. Sur ce dernier point, les câbles sectionnés auraient pu causer des « risques d’atteinte à l’intégrité corporelle importants », précise Arié Alimi, citant les possibilités d’électrocution ou d’incendie.

Ensuite, en étudiant les vidéos, les témoignages d’agents de la ville, les révélations de certains médias, l’avocat s’est rendu compte que « de manière avérée — même si c’est contesté par les organisateurs de la protestation — des projectiles ont été lancés » sur Barbara Butch, sur l’adjoint à la culture Alexis Monge et sur la scène. Ce qu’on nomme, en termes juridiques, « usage d’armes par destination ». D’où une plainte visant également des violences volontaires en réunion, avec usage d’armes par destination, d’une part « sur personne titulaire d’un mandat électif », d’autre part sur la DJ.
Pour cette dernière, « les violences peuvent être caractérisées notamment par les vociférations, les hurlements, les cris », indique Me Alimi. Et les violences volontaires comportent en outre dans son cas « une circonstance aggravante, l’utilisation de gestes injurieux à caractère sexiste ». L’avocat fait ici référence aux nombreux doigts d’honneur visibles sur la vidéo. Barbara Butch étant « connue pour avoir déjà été victime d’un grand nombre de harcèlements par la sphère de l’extrême droite, en raison du fait qu’elle est femme, lesbienne, et grosse, les doigts d’honneur peuvent caractériser à l’évidence le caractère sexiste à son égard », estime-t-il.
« Disproportion manifeste »
Arié Alimi comme Laurence Ruffin tiennent à rappeler une évidence, selon eux : il est « légitime de protester », d’exprimer un désaccord et même de boycotter un événement culturel… en ne s’y rendant pas. Mais « boycotter, ce n’est pas entraver », martèlent-ils tous les deux. « Ce sont des méthodes que je n’accepte pas en tant que maire », assène l’édile, considérant qu’on a « franchi une ligne rouge » samedi soir. Dans une ville comme Grenoble, engagée contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre l’homophobie, pour le féminisme, il est en effet impensable de « prendre pour cible une artiste se trouvant au croisement de ces discriminations », s’insurge Laurence Ruffin.
Les manifestants accusent Barbara Butch d’avoir signé une tribune en faveur de la proposition de loi Yadan (finalement retirée), avant de se rétracter par la suite — des regrets jugés insuffisants par les insoumis — ainsi que d’avoir mixé à l’ambassade de France à Tel-Aviv, en juin 2025, en plein génocide à Gaza. Des positions contestables, reconnaissent la maire et l’avocat, évoquant leur opposition à la loi Yadan ainsi que leur soutien à la cause palestinienne.

Mais le problème n’est pas là, assure Arié Alimi, qui insiste sur « l’éthique du boycott culturel ». Car à l’origine, la campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel en Israël a posé très clairement les termes. Celui-ci « ne vise pas une nationalité, une origine ou une identité, mais des liens institutionnels de complicité ». Or, il y a ici non seulement une trop grande « personnalisation », mais également, déplore l’avocat, « une disproportion manifeste entre ce qui est reproché à Barbara Butch et les modalités de l’empêchement de sa création ».
« La fin ne justifie jamais les moyens »
Ces modalités, ce sont « les jets de projectiles, les violences, les injures, le fait qu’il y ait une foule contre une femme seule, et pas contre un État ou contre des forces de l’ordre armées », poursuit-il. C’est même un principe cardinal, insiste Arié Alimi : « La fin ne justifie jamais les moyens. Et c’est la raison pour laquelle on doit répondre à ce type de faits par le droit. »
Pour l’avocat et militant de la LDH, le débat dépasse le seul cas de la DJ : « Ce n’est pas que Barbara Butch qui est visée aujourd’hui en France. C’est Médine, c’est le Collège de France, c’est un ensemble d’artistes qui ont des visions différentes de la situation et qui doivent conserver la liberté d’expression artistique, académique et culturelle. »
« Médine a été ciblé car il est Arabe et musulman. Et pour Barbara Butch, c’est la même chose. Je pense qu’il y a une personnalisation et une focalisation autour d’elle parce qu’elle est juive, lesbienne et grosse. »
Les exemples ne sont pas cités au hasard. Médine a été ciblé « car il est Arabe et musulman », souligne-t-il. « Et pour Barbara Butch, c’est la même chose. Je pense qu’il y a une personnalisation et une focalisation autour d’elle parce qu’elle est juive, lesbienne et grosse. »
Laurence Ruffin explique de son côté que les mêmes principes l’ont guidée dans une autre affaire. « De la même manière, j’ai défendu la liberté de programmation du 102 quand la droite avait demandé au conseil municipal de déprogrammer un événement antifasciste » [NDLR : festival organisé par l’Action antifasciste Grenoble pour ses cinq ans d’existence, en mai dernier], confie la maire.
Allan Brunon mentionné dans la plainte contre X
Quid de la France insoumise et d’Allan Brunon ? Co-organisateur de l’action au Cabaret frappé, le président du groupe LFI à Grenoble se retrouve aujourd’hui dans l’œil du cyclone, ciblé de toutes parts par ses adversaires politiques — et parfois par ses ex-alliés. Chose qui ne l’a pas empêché d’assumer les faits ni de contre-attaquer dans les médias, accusant par exemple Laurence Ruffin de « manquer de courage politique ».

Pour autant, contrairement à Barbara Butch qui a décidé de déposer une plainte contre LFI, la ville de Grenoble porte bien plainte contre X. Néanmoins, si aucun auteur potentiel n’est visé nominativement, « en revanche, certaines personnes sont mentionnées dans la plainte, notamment Allan Brunon puisqu’il a fait des déclarations depuis et a reconnu avoir organisé ce mouvement de protestation », confie Me Alimi — qui, pour la petite histoire, fut l’avocat de Jean-Luc Mélenchon.
Cela aura-t-il un impact sur la suite du mandat ? Difficile à dire… Laurence Ruffin rappelle toutefois que « LFI est dans l’opposition » et que les futures décisions émaneront toujours de la majorité municipale, dont ne font pas partie les insoumis. Pour le reste, la maire de Grenoble l’assure, elle n’est « pas en bataille contre un parti dans cet engagement », elle qui a « toujours porté l’union de la gauche ». Et l’édile de conclure : « En tant que maire, je veux permettre aux Grenoblois de vivre de façon apaisée, de se dire que lorsqu’ils vont à un concert, ils vont vivre un beau moment. »


