Les mille et une vies de Claudine Kahane
Par Luc Renaud
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Une grande dame vient de nous quitter. Claudine, nous l’avons côtoyée longtemps à la rédaction du Travailleur alpin. Ce n’est qu’au fil du temps que nous avions pu mesurer l’ampleur de ses connaissances et l’éclectisme de ses passions. Car si l’on devait retenir un trait de sa personnalité, ce serait sans doute l’humilité, la modestie et la bienveillance avec lesquelles elle abordait celles et ceux avec qui elle travaillait, militait, chantait ou randonnait.
Claudine, c’était une astrophysicienne de renom. Elle avait soutenu sa thèse de doctorat le 23 juin 1982, sous le titre Etude de nuages moléculaires : le rapport d’abondances ortho/para du formaldéhydre : observations millimétriques de quatre régions de formation d’étoiles.. Sa thèse de docteur d’Etat, soutenu le 9 septembre 1989, portait sur les Observations millimétriques de molécules circumstellaires : de la recherche de nouvelles espèces, à la mesure d’abondances isotopiques. « Je me souviens d’une jeune doctorante qui avait un don inné de la vulgarisation, la capacité à rendre accessibles des objets complexes qui ne le sont pas vraiment de prime abord », raconte Edouard Schoene qui avait assisté à cette soutenance.

Sa formation à l’université de Grenoble avait été complétée par des études à l’École normale supérieure. Comme une sorte de tradition familiale : son grand-père, son père André, son oncle Jean-Pierre, sa mère Josette, l’avaient précédée sur les bancs de cette école publique prestigieuse. Elle avait ensuite construit une carrière de professeur des universités, à l’UFR Physique, ingénierie, terre, environnement, mécanique de l’université Grenoble Alpes et à l’Observatoire des sciences de l’univers de Grenoble. Elle avait été membre du jury et souvent présidente du jury de nombreuses thèses. Richard Monvoisin, enseignant à l’université de Grenoble, peut en témoigner : Claudine Kahane a présidé son jury de thèse en 2007, thèse intitulée Pour une didactique de l’esprit critique, Zététique et utilisation des interstices pseudoscientifiques dans les médias. « À l’époque où elle était directrice du département des licences, elle m’a permis de monter un cours, Zététique et autodéfense intellectuelle ; comme présidente de mon jury de thèse, elle a été extraordinaire avec moi, c’était quelqu’un de très ouvert sur la pensée critique, l’analyse des théories controversées », dit-il. Elle a publié des articles scientifiques dans des revues scientifiques de renommée internationale jusqu’à la fin de sa carrière.

Cette rigueur, ce sourire bienveillant et lumineux dont elle ne se départissait pas, l’avaient également accompagnée dans son parcours militant. Claudine Kahane était communiste et syndicaliste. Elle fut ainsi co-secrétaire du Syndicat national de l’enseignement supérieur – FSU, de 2013 à 2015, aux côtés de Marc Neveu. Elle en avait exercé d’autres responsabilités nationales, comme celle d’élue SNESUP au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche. Elle les conjuguait avec son métier d’enseignante chercheuse à l’université de Grenoble. « Je l’ai vue œuvrer à réparer des torts, je l’ai vue afficher des positions fermes, ce qui est quand même assez rare dans un milieu relativement policé », se souvient Richard Monvoisin.
Retraitée ?
Claudine Kahane avait pris sa retraite universitaire en 2019. Retraite toute relative puisque, dès 2020, elle était élue maire-adjointe à la municipalité de Saint-Martin‑d’Hères, chargée de la culture. On sait la place importante que tient la culture dans cette ville de la banlieue grenobloise. « Adjointe à Saint-Martin‑d’Hères, elle avait une place unanimement reconnue par les militants culturels et les représentants des institutions de l’agglomération grenobloise », témoigne Edouard Schoene, lui aussi investi dans ce réseau informel.

À Saint-Martin‑d’Hères, elle venait de céder sa responsabilité lors des toutes récentes élections municipales à Iseult Brenier, 21 ans. La préoccupation constante de Claudine Kahane était aussi de transmettre et de laisser – et de faire – la place à de plus jeunes générations. « Je ne l’ai connue que deux mois, précise Iseult Brenier, en plus de toutes les informations qu’elle a pu me communiquer sur son mandat qui a été exceptionnel, elle m’a donné confiance, constamment souligné que j’étais bien à ma place ; je me souviens, quand elle me parlait de culture, de ses étoiles dans les yeux tant elle était passionnée ». « Elle va me manquer. »
Passion qui l’animait également dans son engagement de militante communiste dans la section Est-agglo du PCF, ou encore comme membre active de la Société des lectrices et lecteurs de l’Humanité.

Car des passions, Claudine n’en manquait pas. Celle de la montagne, parmi beaucoup d’autres. Peu de sentiers des massifs alpins ne l’ont pas rencontrée. À pied, à ski… Au Travailleur alpin, elle coordonnait tout naturellement la rubrique « Sciences », mais c’est avec autant d’enthousiasme qu’elle dirigeait la rubrique « Randonnées » et qu’elle publiait sur l’actualité de la montagne. Ses connaissances en la matière étaient reconnues par les amateurs, tandis que les néophytes s’inquiétaient parfois de l’importance des dénivelées qu’elle proposait à nos lecteurs : une boucle qui passait par le sommet du Grand Colon surplombant Grenoble, par exemple — notre numéro de septembre 2024. Passion encore, la gastronomie : ses contributions nous faisait découvrir le métissage culturel familial dont elle était issue, par exemple avec cette recette de caviar d’aubergine transmise par la branche roumaine de sa famille que nous avions publiée en novembre 2020. Non sans l’humour qui ne la quittait pas : « Les ministres communistes, c’est comme les cerises. On vous explique », introduisait-elle son article titré « Pourquoi il faut garder les noyaux » et consacré à la recette du moelleux aux cerises, publié dans notre numéro de juillet 2022.

Claudine Kahane avait encore une vie, celle du chant choral. « Non, pas le mardi, j’ai répétition », nous disait-elle quand il s’agissait de fixer la date des réunions de nos conférences de rédaction. C’était sacré, comme les jours où elle se consacrait à ses petits-enfants. Elle chantait au pupitre des alti, dans la chorale des Matines d’Hères et la chorale universitaire des Rainbow Swingers – un monde de l’enseignement supérieur, ses enseignants et ses étudiants, avec lequel elle a toujours conservé des liens étroits. « On la remarquait forcément, témoigne Nila Djadavjee, cheffe de chœur des Rainbow, pour son plaisir à chanter, sans retenue, son envie de faire les choses bien ; mais aussi parce qu’elle avait toujours un tricot en cours : tricoter pendant les répétitions, c’était pour elle une façon de se concentrer ». Sa rigueur de scientifique n’épargnait pas le chant choral.« Elle était très attentive à la justesse de la prononciation de ce que nous chantions », sourit Nila Djadavjee.« J’aimais beaucoup Claudine… » Son dernier concert, elle l’a donné avec les Matines d’Hères le 25 avril.
Elle va nous manquer. Le constat est unanime, il est aussi le nôtre.
À ses enfants Sophie et Nicolas, ses deux petites-filles, sa famille et ses proches, nous présentons nos condoléances émues.




