UGA. Fronde contre la hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers

Par Manuel Pavard

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Plus de 90 % des enseignants du Centre universitaire d'études françaises (CUEF) étaient en grève, le 12 mai, contre le décret Baptiste, qui pénalisera nombre de leurs étudiants.
Plus de 200 personnes se sont rassemblées ce mardi 12 mai devant la présidence de l'Université Grenoble Alpes (UGA), dans le cadre d'un mouvement de grève lancé à l'appel de la CGT Université de Grenoble. Une mobilisation dirigée en premier lieu contre le décret Baptiste, qui vise à supprimer l'exonération des frais d'inscription différenciés pour les étudiants extra-communautaires. Le syndicat et l'ensemble des manifestants dénoncent une décision gouvernementale relevant selon eux de la "préférence nationale".

« Nous ne sommes pas des sta­tis­tiques. Nous ne sommes pas du bétail. Nous ne sommes pas des cobayes au ser­vice d’ex­pé­ri­men­ta­tions poli­tiques injustes. » Fort et élo­quent, le dis­cours d’Em­ma­nuel Omon­lo­go, pré­sident du Col­lec­tif d’associations afri­caines et étu­diantes de l’Isère (CAAEI), est chau­de­ment applau­di par les quelque 200 mani­fes­tants ras­sem­blés lors de la pause méri­dienne, ce mar­di 12 mai, devant la pré­si­dence de l’U­ni­ver­si­té Gre­noble Alpes. L’é­tu­diant béni­nois tra­duit, il est vrai, par­fai­te­ment le sen­ti­ment d’é­cœu­re­ment et d’in­jus­tice ani­mant une grande par­tie des étu­diants étran­gers, ici comme dans les autres facs fran­çaises.

Emma­nuel Omon­lo­go, pré­sident du Col­lec­tif d’associations afri­caines et étu­diantes de l’Isère (CAAEI) et étu­diant à l’U­GA.

En cause, le décret Bap­tiste, du nom du ministre de l’En­sei­gne­ment supé­rieur Phi­lippe Bap­tiste, qui vient d’annoncer sa volon­té de sup­pri­mer par décret l’exonération des frais d’inscription dif­fé­ren­ciés pour les étu­diants extra-com­mu­nau­taires. En 2019, le gou­ver­ne­ment Macron avait en effet ins­tau­ré le très mal nom­mé plan « Bien­ve­nue en France » qui visait notam­ment à aug­men­ter les frais d’ins­crip­tion pour les étu­diants étran­gers n’é­tant pas ori­gi­naires de l’U­nion euro­péenne, de Suisse ou du Qué­bec. Frais qui devaient atteindre 2895 euros pour une année de licence et 3941 euros pour une année de mas­ter — contre res­pec­ti­ve­ment 178 et 254 euros actuel­le­ment.

Les étudiants étrangers paient le déficit des universités

À l’é­poque, la mobi­li­sa­tion étu­diante avait pous­sé la majo­ri­té des uni­ver­si­tés, dont l’U­GA, à appli­quer l’exo­né­ra­tion de ces frais. Un simple sur­sis mal­heu­reu­se­ment. Un mou­ve­ment natio­nal et inter­syn­di­cal a donc vu le jour pour ten­ter de contrer cette nou­velle déci­sion scan­da­leuse. Et sur le cam­pus de Saint-Mar­tin-d’Hères, c’est la CGT Uni­ver­si­té de Gre­noble qui menait la contes­ta­tion ce mar­di 12 mai, avec un pré­avis de grève dépo­sé pour la jour­née.

Plus de 200 per­sonnes — étu­diants, ensei­gnants et autres membres du per­son­nel — se sont réunies devant la pré­si­dence de l’U­GA.

« Pour nous, l’u­ni­ver­si­té et la recherche devraient être acces­sibles, publics, laïques, gra­tuites et sur­tout éman­ci­pa­trices », affirme Sami­ra Saï­doune, co-secré­taire géné­rale du syn­di­cat CGT Uni­ver­si­té de Gre­noble et éga­le­ment ensei­gnante en fran­çais langue étran­gère au Centre uni­ver­si­taire d’é­tudes fran­çaises (CUEF). « Là, on prend en otage des étu­diants étran­gers, extra-com­mu­nau­taires, pour payer les baisses de bud­get de l’en­sei­gne­ment supé­rieur et de la recherche, qui sont constantes dans toute la France », déplore-t-elle.

Sami­ra Saï­doune, co-secré­taire géné­rale du syn­di­cat CGT Uni­ver­si­té de Gre­noble et ensei­gnante en fran­çais langue étran­gère au CUEF.

Les uni­ver­si­tés, qui sont presque toutes en défi­cit aujourd’­hui, vont ain­si « cher­cher de l’argent sur le dos des plus pré­caires et plus fra­giles », s’in­digne la res­pon­sable syn­di­cale. Laquelle constate l’une des mul­tiples incon­grui­tés de la situa­tion : « Les étu­diants étran­gers actuel­le­ment à l’U­GA, qui ont été exo­né­rés des frais d’ins­crip­tion dif­fé­ren­ciés, ne le seront pas l’an­née pro­chaine… Donc s’ils veulent conti­nuer leurs études ici, à l’u­ni­ver­si­té, ils devront payer plus. »

« Quand on impose 2895 euros en licence et 3941 euros en mas­ter, on ne régule pas le sys­tème. On exclut. »

Pour Emma­nuel Omon­lo­go, une telle aug­men­ta­tion est tout sauf une simple mesure bud­gé­taire. « C’est une vio­lence sociale, c’est un tri assu­mé, c’est une sélec­tion par l’argent, par l’o­ri­gine, par le pas­se­port, dénonce-t-il. Quand on impose 2895 euros en licence et 3941 euros en mas­ter, on ne régule pas le sys­tème. On exclut. »

Les mani­fes­tants écoutent le dis­cours très puis­sant d’Em­ma­nuel Omon­lo­go.

L’é­tu­diant béni­nois rap­pelle les « sacri­fices » consen­tis par la plu­part d’entre eux, « l’es­poir » qu’ils et elles repré­sentent pour leurs familles et pays, les « dis­cri­mi­na­tions quo­ti­diennes » subies par de nom­breux étu­diants extra-com­mu­nau­taires. Pour­tant, « mal­gré cela, on nous demande de payer encore plus. Mais de qui se moque-t-on ?, s’in­surge-t-il. On nous parle d’at­trac­ti­vi­té, mais quelle attrac­ti­vi­té construit-on en éri­geant des bar­rières finan­cières ? »

Pan­carte des enseignant·es du CUEF, dont la mobi­li­sa­tion a été par­ti­cu­liè­re­ment mas­sive.

Et le pré­sident du CAAEI de pour­suivre, encou­ra­gé par les étu­diants et ensei­gnants pré­sents à ses côtés : « Ce que vous appe­lez réforme, nous l’ap­pe­lons injus­tice. Ce que vous appe­lez poli­tique, nous l’ap­pe­lons vio­lence. Nous refu­sons une uni­ver­si­té à deux vitesses, une uni­ver­si­té qui vend le savoir aux plus offrants. »

Grenoble INP voulait passer les frais à 6000 €

En s’at­ta­quant une nou­velle fois aux plus pauvres et aux étran­gers, le gou­ver­ne­ment s’ins­crit dans une poli­tique de « pré­fé­rence natio­nale », accuse de son côté la CGT, fus­ti­geant un pro­jet « ins­pi­ré direc­te­ment de l’ex­trême droite ». Lors des prises de parole qui se suc­cèdent sur la place des Damiers, les repré­sen­tants de dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions (UNEF, FSU, NPA‑R…) émettent par ailleurs leur crainte de voir la hausse des frais d’ins­crip­tion se géné­ra­li­ser à l’en­semble des étu­diants — stra­té­gie qu’a notam­ment sui­vie le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique.

Un étu­diant syrien a briè­ve­ment témoi­gné de son impos­si­bi­li­té à pour­suivre ses études si une telle hausse était vali­dée.

Mais nul besoin de tra­ver­ser la Manche pour trou­ver un exemple simi­laire. Ain­si, « Gre­noble INP vou­lait aug­men­ter les frais d’ins­crip­tion et les mul­ti­plier par dix, en pas­sant de 600 à 6000 euros l’an­née », sou­ligne Sami­ra Saï­doune. Pour l’ins­tant, ajoute la mili­tante CGT, « c’est stop­pé. Mais c’est seule­ment en sur­sis », la pres­sion de la mobi­li­sa­tion ayant conduit la direc­tion des écoles d’in­gé­nieurs à mettre le pro­jet sous mora­toire.

Trois CDD d’enseignants non renouvelés au CUEF

Au micro, d’autres étu­diants étran­gers — un Syrien, un Amé­ri­cain — évoquent leurs études qu’ils devront cer­tai­ne­ment arrê­ter si le décret Bap­tiste est adop­té. Trois ensei­gnants du CUEF prennent ensuite la parole pour réaf­fir­mer leur sou­tien au com­bat des étu­diants. Mais éga­le­ment pour décrire leur cas per­son­nel puisque tous trois risquent de voir leur CDD non renou­ve­lé par l’ad­mi­nis­tra­tion.

Trois enseignant·es du CUEF sont mena­cés de perdre leur emploi à la pro­chaine ren­trée uni­ver­si­taire.

Si les situa­tions sont dif­fé­rentes, la hausse dis­cri­mi­na­toire des frais d’ins­crip­tion et les sup­pres­sions de postes relèvent fina­le­ment d’un même com­bat contre les poli­tiques d’aus­té­ri­té. Ce qui explique la forte mobi­li­sa­tion des per­son­nels du CUEF où « plus de 90 % de l’é­quipe ensei­gnante est en grève aujourd’­hui », se féli­cite Sami­ra Saï­doune. Drôle d’an­ni­ver­saire pour un éta­blis­se­ment qui fête ses 130 ans.

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