Les mille et une vies de Claudine Kahane

Par Luc Renaud

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Lors d'un débat organisé à la fête du Travailleur alpin en 2024. Elle intervenait en qualité d'adjointe à la culture de la ville de Saint-Martin-d'Hères.
Claudine Kahane est décédée ce 14 mai, à l’âge de 69 ans. Astrophysicienne, enseignante chercheuse à l’université Grenoble Alpes, militante communiste, syndicaliste, adjointe au maire de Saint-Martin-d’Hères, rédactrice au Travailleur alpin, choriste, montagnarde émérite… Claudine Kahane était une vie de passions. Ses obsèques auront lieu vendredi 22 mai à 13h30 au centre funéraire de la Tronche.

Une grande dame vient de nous quit­ter. Clau­dine, nous l’avons côtoyée long­temps à la rédac­tion du Tra­vailleur alpin. Ce n’est qu’au fil du temps que nous avions pu mesu­rer l’ampleur de ses connais­sances et l’éclectisme de ses pas­sions. Car si l’on devait rete­nir un trait de sa per­son­na­li­té, ce serait sans doute l’humilité, la modes­tie et la bien­veillance avec les­quelles elle abor­dait celles et ceux avec qui elle tra­vaillait, mili­tait, chan­tait ou ran­don­nait.

Clau­dine, c’était une astro­phy­si­cienne de renom. Elle avait sou­te­nu sa thèse de doc­to­rat le 23 juin 1982, sous le titre Etude de nuages molé­cu­laires : le rap­port d’a­bon­dances ortho/para du for­mal­dé­hydre : obser­va­tions mil­li­mé­triques de quatre régions de for­ma­tion d’é­toiles.. Sa thèse de doc­teur d’E­tat, sou­te­nu le 9 sep­tembre 1989, por­tait sur les Obser­va­tions mil­li­mé­triques de molé­cules cir­cum­stel­laires : de la recherche de nou­velles espèces, à la mesure d’a­bon­dances iso­to­piques. « Je me sou­viens d’une jeune doc­to­rante qui avait un don inné de la vul­ga­ri­sa­tion, la capa­ci­té à rendre acces­sibles des objets com­plexes qui ne le sont pas vrai­ment de prime abord », raconte Edouard Schoene qui avait assis­té à cette sou­te­nance.

Clau­dine Kahane par­ti­ci­pait en 2018 à Valence à l’i­nau­gu­ra­tion du bâti­ment uni­ver­si­taire qui porte le nom de sa mère, Josette Kahane.

Sa for­ma­tion à l’université de Gre­noble avait été com­plé­tée par des études à l’École nor­male supé­rieure. Comme une sorte de tra­di­tion fami­liale : son grand-père, son père André, son oncle Jean-Pierre, sa mère Josette, l’avaient pré­cé­dée sur les bancs de cette école publique pres­ti­gieuse. Elle avait ensuite construit une car­rière de pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, à l’UFR Phy­sique, ingé­nie­rie, terre, envi­ron­ne­ment, méca­nique de l’université Gre­noble Alpes et à l’Observatoire des sciences de l’univers de Gre­noble. Elle avait été membre du jury et sou­vent pré­si­dente du jury de nom­breuses thèses. Richard Mon­voi­sin, ensei­gnant à l’université de Gre­noble, peut en témoi­gner : Clau­dine Kahane a pré­si­dé son jury de thèse en 2007, thèse inti­tu­lée Pour une didac­tique de l’es­prit cri­tique, Zété­tique et uti­li­sa­tion des inter­stices pseu­dos­cien­ti­fiques dans les médias. « À l’époque où elle était direc­trice du dépar­te­ment des licences, elle m’a per­mis de mon­ter un cours, Zété­tique et auto­dé­fense intel­lec­tuelle ; comme pré­si­dente de mon jury de thèse, elle a été extra­or­di­naire avec moi, c’était quelqu’un de très ouvert sur la pen­sée cri­tique, l’analyse des théo­ries contro­ver­sées », dit-il. Elle a publié des articles scien­ti­fiques dans des revues scien­ti­fiques de renom­mée inter­na­tio­nale jus­qu’à la fin de sa car­rière.

Clau­dine Kahane en com­pa­gnie de ses deux petites-filles.

Cette rigueur, ce sou­rire bien­veillant et lumi­neux dont elle ne se dépar­tis­sait pas, l’avaient éga­le­ment accom­pa­gnée dans son par­cours mili­tant. Clau­dine Kahane était com­mu­niste et syn­di­ca­liste. Elle fut ain­si co-secré­taire du Syn­di­cat natio­nal de l’enseignement supé­rieur – FSU, de 2013 à 2015, aux côtés de Marc Neveu. Elle en avait exer­cé d’autres res­pon­sa­bi­li­tés natio­nales, comme celle d’élue SNESUP au Conseil natio­nal de l’enseignement supé­rieur et de la recherche. Elle les conju­guait avec son métier d’enseignante cher­cheuse à l’université de Gre­noble. « Je l’ai vue œuvrer à répa­rer des torts, je l’ai vue affi­cher des posi­tions fermes, ce qui est quand même assez rare dans un milieu rela­ti­ve­ment poli­cé », se sou­vient Richard Mon­voi­sin.

Retraitée ?

Clau­dine Kahane avait pris sa retraite uni­ver­si­taire en 2019. Retraite toute rela­tive puisque, dès 2020, elle était élue maire-adjointe à la muni­ci­pa­li­té de Saint-Martin‑d’Hères, char­gée de la culture. On sait la place impor­tante que tient la culture dans cette ville de la ban­lieue gre­no­bloise. « Adjointe à Saint-Martin‑d’Hères, elle avait une place una­ni­me­ment recon­nue par les mili­tants cultu­rels et les repré­sen­tants des ins­ti­tu­tions de l’agglomération gre­no­bloise », témoigne Edouard Schoene, lui aus­si inves­ti dans ce réseau infor­mel.

Le 29 sep­tembre 2022, Clau­dine Kahane par­ti­ci­pait à une mani­fes­ta­tion syn­di­cale pour un SMIC à 15 euros de l’heure, la semaine à 32h, et la retraite à 60 ans.

À Saint-Martin‑d’Hères, elle venait de céder sa res­pon­sa­bi­li­té lors des toutes récentes élec­tions muni­ci­pales à Iseult Bre­nier, 21 ans. La pré­oc­cu­pa­tion constante de Clau­dine Kahane était aus­si de trans­mettre et de lais­ser – et de faire – la place à de plus jeunes géné­ra­tions. « Je ne l’ai connue que deux mois, pré­cise Iseult Bre­nier, en plus de toutes les infor­ma­tions qu’elle a pu me com­mu­ni­quer sur son man­dat qui a été excep­tion­nel, elle m’a don­né confiance, constam­ment sou­li­gné que j’étais bien à ma place ; je me sou­viens, quand elle me par­lait de culture, de ses étoiles dans les yeux tant elle était pas­sion­née ». « Elle va me man­quer. »

Pas­sion qui l’animait éga­le­ment dans son enga­ge­ment de mili­tante com­mu­niste dans la sec­tion Est-agglo du PCF, ou encore comme membre active de la Socié­té des lec­trices et lec­teurs de l’Humanité.

Clau­dine Kahane, une amou­reuse des grands espaces.

Car des pas­sions, Clau­dine n’en man­quait pas. Celle de la mon­tagne, par­mi beau­coup d’autres. Peu de sen­tiers des mas­sifs alpins ne l’ont pas ren­con­trée. À pied, à ski… Au Tra­vailleur alpin, elle coor­don­nait tout natu­rel­le­ment la rubrique « Sciences », mais c’est avec autant d’enthousiasme qu’elle diri­geait la rubrique « Ran­don­nées » et qu’elle publiait sur l’ac­tua­li­té de la mon­tagne. Ses connais­sances en la matière étaient recon­nues par les ama­teurs, tan­dis que les néo­phytes s’inquiétaient par­fois de l’importance des déni­ve­lées qu’elle pro­po­sait à nos lec­teurs : une boucle qui pas­sait par le som­met du Grand Colon sur­plom­bant Gre­noble, par exemple — notre numé­ro de sep­tembre 2024. Pas­sion encore, la gas­tro­no­mie : ses contri­bu­tions nous fai­sait décou­vrir le métis­sage cultu­rel fami­lial dont elle était issue, par exemple avec cette recette de caviar d’aubergine trans­mise par la branche rou­maine de sa famille que nous avions publiée en novembre 2020. Non sans l’humour qui ne la quit­tait pas : « Les ministres com­mu­nistes, c’est comme les cerises. On vous explique », intro­dui­sait-elle son article titré « Pour­quoi il faut gar­der les noyaux » et consa­cré à la recette du moel­leux aux cerises, publié dans notre numé­ro de juillet 2022.

Le 25 avril der­nier, Clau­dine Kahane don­nait un concert avec la cho­rale les Matines d’Hères.

Clau­dine Kahane avait encore une vie, celle du chant cho­ral. « Non, pas le mar­di, j’ai répé­ti­tion », nous disait-elle quand il s’agissait de fixer la date des réunions de nos confé­rences de rédac­tion. C’était sacré, comme les jours où elle se consa­crait à ses petits-enfants. Elle chan­tait au pupitre des alti, dans la cho­rale des Matines d’Hères et la cho­rale uni­ver­si­taire des Rain­bow Swin­gers – un monde de l’enseignement supé­rieur, ses ensei­gnants et ses étu­diants, avec lequel elle a tou­jours conser­vé des liens étroits. « On la remar­quait for­cé­ment, témoigne Nila Dja­dav­jee, cheffe de chœur des Rain­bow, pour son plai­sir à chan­ter, sans rete­nue, son envie de faire les choses bien ; mais aus­si parce qu’elle avait tou­jours un tri­cot en cours : tri­co­ter pen­dant les répé­ti­tions, c’était pour elle une façon de se concen­trer ». Sa rigueur de scien­ti­fique n’épargnait pas le chant cho­ral.« Elle était très atten­tive à la jus­tesse de la pro­non­cia­tion de ce que nous chan­tions », sou­rit Nila Dja­dav­jee.« J’ai­mais beau­coup Clau­dine… » Son der­nier concert, elle l’a don­né avec les Matines d’Hères le 25 avril.

Elle va nous man­quer. Le constat est una­nime, il est aus­si le nôtre.

À ses enfants Sophie et Nico­las, ses deux petites-filles, sa famille et ses proches, nous pré­sen­tons nos condo­léances émues.

Lors d’un stage de chant cho­ral, en 2023.
Et même le vélo !

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