Métropole de Grenoble. Après cinq mois d’occupation, encore près de 80 sans-logis

Par Manuel Pavard

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Les occupants et les organisations les soutenant ont convié la presse au siège de la Métropole, pour faire le point sur leur situation après presque cinq mois d'occupation.
Les occupants du siège de la Métropole de Grenoble ont de nouveau interpellé les pouvoirs publics, ce vendredi 10 avril, face à la presse. Après quasiment cinq mois d'occupation, près de 80 personnes - sur 150 au départ - dorment encore sur place, dont une trentaine sans solution de relogement. Et plus de 40 qui attendent les clés de leur logement, les travaux conduits par les communes concernées s'éternisant, selon leurs soutiens (DAL, CGT, CNT...). Une situation de plus en plus pesante pour les livreurs à vélo, qui dénoncent par ailleurs leurs conditions de travail, objet d'un récent rapport de Médecins du monde.

« Depuis bien­tôt cinq mois, les occu­pantes et occu­pants ont fait preuve d’é­nor­mé­ment de patience. On a mené des mobi­li­sa­tions paci­fiques, non-vio­lentes, sym­bo­liques, des mani­fes­ta­tions, des confé­rences de presse ; on a inter­pel­lé gen­ti­ment les com­munes, le conseil com­mu­nau­taire de la Métro­pole », rap­pelle Raphaël Beth, de l’as­so­cia­tion Droit au loge­ment (DAL). Mais « cette patience a un prix », sou­ligne-t-il au micro. « Un prix qu’il faut nom­mer : ce sont deux femmes qui ont fait une fausse couche à cause de leur fatigue géné­ra­li­sée, c’est un enfant mort-né en rai­son de l’é­pui­se­ment et du stress de la maman, selon le diag­nos­tic du méde­cin. »

Les occu­pants ont pris la parole tour à tour pour confier leur dépit et leur ras-le-bol.

Sa voix tra­hit sa colère, par­ta­gée par les mili­tants des dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions (DAL 38, UL CGT Grand Gre­noble, CNT 38…) pré­sents ce ven­dre­di 10 avril, et bien sûr par l’en­semble des occu­pants du siège de Gre­noble Alpes Métro­pole. Sur les quelque 150 per­sonnes — essen­tiel­le­ment des livreurs à vélo et leurs familles — arri­vées dans le bâti­ment de la place André-Mal­raux le 19 novembre der­nier, entre 70 et 80 vivent encore ici ou plu­tôt sur­vivent. Après 142 jours et nuits d’oc­cu­pa­tion.

En février, déjà une conférence de presse et un ultimatum

Il y a deux mois pour­tant, les occu­pants et leurs sou­tiens orga­ni­saient déjà une confé­rence de presse, au même endroit, pour fixer un ulti­ma­tum aux com­munes qui four­nissent des loge­ments. Ils récla­maient alors la remise des clés de leur habi­ta­tion avant le 25 février, affir­mant qu’il n’exis­tait plus aucun frein admi­nis­tra­tif à leur relo­ge­ment depuis le vote d’une déli­bé­ra­tion-cadre au conseil métro­po­li­tain.

Les mani­fes­tants sont venus sou­te­nir les livreurs et leurs familles.

Mal­heu­reu­se­ment, les semaines ont pas­sé, la dead­line a expi­ré et si cer­taines familles ont pu emmé­na­ger dans leur nou­veau domi­cile, beau­coup d’autres n’ont pas bou­gé. D’un côté, estime Raphaël Beth, « la situa­tion a un peu avan­cé puisque envi­ron 70 per­sonnes ont été relo­gées dans des bâti­ments publics qui allaient res­ter vides pen­dant des années »… Et qui le seraient encore sans cette mobi­li­sa­tion. Des édi­fices « ouverts » par les com­munes ayant répon­du à l’ap­pel lan­cé en novembre par Chris­tophe Fer­ra­ri, pré­sident de la Métro­pole, et Jérôme Rubes (PCF), vice-pré­sident char­gé de l’ha­bi­tat et du loge­ment : Gre­noble, Échi­rolles, Saint-Mar­tin-d’Hères, Saint-Égrève, La Tronche, Mey­lan, Pont-de-Claix, Gières.

Des logements promis depuis décembre mais en travaux

Mais de l’autre côté, cette situa­tion évo­lue « extrê­me­ment len­te­ment car il reste encore près de 80 per­sonnes pour les­quelles il va fal­loir trou­ver des solu­tions », sou­ligne le mili­tant du DAL 38. Ces occu­pants ne sont tou­te­fois pas tous logés à la même enseigne. Par­mi eux, une tren­taine n’ont tou­jours aucune solu­tion ni pers­pec­tive de relo­ge­ment à court terme. En revanche, une qua­ran­taine n’at­tendent plus que les clés de leur loge­ment — pro­mis depuis décembre — pour en prendre pos­ses­sion.

Sur une ban­de­role, les noms de com­munes met­tant à dis­po­si­tion des loge­ments vacants… et un mes­sage à l’in­ten­tion des autres.

En cause, les tra­vaux entre­pris par les com­munes concer­nées pour une remise en confor­mi­té. Tra­vaux qui « mettent un temps fou à être réa­li­sés », selon Raphaël Beth. Et ce, alors que les mili­tants et occu­pants ayant visi­té les loge­ments assurent que ceux-ci étaient « immé­dia­te­ment habi­tables. On ne met pas quatre mois pour mettre aux normes une dizaine de bâti­ments qui étaient loin d’être vétustes », s’é­tonne le repré­sen­tant du DAL.

Des communes volontaires, d’autres aux abonnés absents

Ce der­nier évoque éga­le­ment le cas de Gre­noble, qui a mis à dis­po­si­tion des loge­ments pour vingt-cinq per­sonnes en février. « Ça nous semble peu dans la mesure où c’est la ville-centre. Et c’est aus­si une ville par­ti­cu­lière en termes d’en­ga­ge­ment des maires : Éric Piolle, dès son pre­mier man­dat, avait pro­mis l’ap­pli­ca­tion de la loi de réqui­si­tion, Lau­rence Ruf­fin, dans sa cam­pagne, a mis beau­coup en avant cette reven­di­ca­tion, donc nous, main­te­nant on attend des actes. »

Raphaël Beth, mili­tant du DAL 38.

Outre Gre­noble, d’autres com­munes de l’ag­glo­mé­ra­tion auraient les moyens de relo­ger une par­tie des trente per­sonnes res­tantes. Le DAL songe en pre­mier lieu à « Fon­taine, qui a une mai­son vide inoc­cu­pée » par­fai­te­ment fonc­tion­nelle. « Mais la mai­rie de Fon­taine refuse de prendre en charge », raille Raphaël Beth, sans illu­sions sur la volon­té poli­tique du maire Modem Franck Lon­go. Idem pour « la mai­rie de Saint-Mar­tin-le-Vinoux, qui dis­pose de beau­coup de mai­sons vacantes » ou pour celle de Gières où l’on trouve « une deuxième mai­son, très grande ».

Des livreurs « doublement exploités par les plateformes »

Le mili­tant comme les occu­pants eux-mêmes insistent par ailleurs sur leur sta­tut admi­nis­tra­tif et leurs condi­tions de tra­vail. Livreurs à vélo pour la plu­part, ce sont « celles et ceux qu’on voit, jours et nuits, livrer les admi­nis­tra­tions, les hôpi­taux, les par­ti­cu­liers, qui font vivre le com­merce local — en per­met­tant aux res­tau­rants de sur­vivre — et qui pour­tant sont dou­ble­ment exploi­tés par les pla­te­formes de livrai­son », pré­cise Raphaël Beth. Et de fus­ti­ger l’at­ti­tude des Uber Eats et Deli­ve­roo qui « refusent de les sala­rier, tout en les payant au lance-pierre. Ce qui ne leur per­met évi­dem­ment pas de se loger par leurs propres moyens. »

Plu­sieurs livreurs à vélo ont témoi­gné de leurs très dif­fi­ciles condi­tions de tra­vail.

Pour ces pla­te­formes, les livreurs sont cen­sés être en auto-entre­pre­na­riat mais « en réa­li­té, c’est une exploi­ta­tion pure et simple », s’in­surge le tré­so­rier de l’as­so­cia­tion Ada­li (Asso­cia­tion pour les droits et l’ac­com­pa­gne­ment des livreurs indé­pen­dants). Sou­mis à une pres­sion constante, ne coti­sant pas pour la retraite ni pour le chô­mage, sou­vent en attente de régu­la­ri­sa­tion, ils sont ain­si « très mal payés », déplore l’o­ra­teur au micro, qui pointe les « semaines de 60 heures » pour des salaires géné­ra­le­ment infé­rieurs au Smic horaire.

« On doit éga­le­ment ache­ter notre vélo qui coûte 1500 euros », abonde un autre livreur et occu­pant. « Les sacs mar­qués Deli­ve­roo ou Uber Eats, c’est nous aus­si qui devons les payer. Pareil pour les casques, les man­teaux, les gants, en hiver… Et quand on tombe malade ou qu’on a un acci­dent du tra­vail, on n’a pas droit aux soins et à l’as­su­rance mala­die. Pas non plus de congés payés. »

Un salaire de misère qui en fait la proie des marchands de sommeil

Avec un salaire de misère de « 5,60 euros par heure », les loyers étaient natu­rel­le­ment « inac­ces­sibles », confie l’un des sans-logis. C’est d’ailleurs ce qui en a fait la proie des mar­chands de som­meil de la Vil­le­neuve, les­quels uti­li­saient les loge­ments lais­sés vacants par le bailleur social Actis, consé­quence d’un pro­gramme de réno­va­tion urbaine tou­jours en cours. Ce même Actis qui sol­li­ci­té la pré­fec­ture, à l’au­tomne 2025, pour expul­ser les familles, qui ont ensuite atter­ri au siège de la Métro­pole.

La mobi­li­sa­tion ne fai­blit pas.

Plu­sieurs de ces livreurs à vélo ont témoi­gné de leurs condi­tions de tra­vail et de leur quo­ti­dien auprès de Méde­cins du monde, qui vient de réa­li­ser un rap­port sur le sujet. Inter­ve­nant lors du ras­sem­ble­ment, Aime­ric Prod’­homme, coor­di­na­teur au sein de l’as­so­cia­tion, livre quelques-unes de ses conclu­sions : « un état de san­té qui s’est dégra­dé depuis le début de leur tra­vail », pour nombre d’entre eux ; « des dou­leurs fré­quentes (dos, épaule, dou­leurs uri­naires à cause du tra­vail sur les vélos toute la jour­née) » ; « des acci­dents mas­sifs » — 49 % des livreurs décla­rant au moins un acci­dent…

Aime­ric Prod’­homme, coor­di­na­teur à Méde­cins du monde, qui a réa­li­sé un rap­port sur les condi­tions de tra­vail des livreurs à vélo.

Or, dans ce der­nier cas, « se soi­gner est sou­vent hors de por­tée pour les livreurs », pour­suit le repré­sen­tant de Méde­cins du monde. « Près d’un tiers d’entre eux ont renon­cé à des soins au cours de la der­nière année. Et 97 % des livreurs déclarent ne pas avoir droit à l’in­dem­ni­sa­tion par les pla­te­formes lors­qu’ils ont un acci­dent. » Son rap­port confirme en outre les pro­pos pré­ci­tés : un temps de tra­vail de « 63 heures par semaine en moyenne, pour un salaire net moyen de 800 euros par mois après déduc­tion des frais obli­ga­toires ».

« Com­ment est-ce qu’on fait pour res­ter calme alors que toutes les com­munes de la métro­pole n’ar­rivent pas à héber­ger rapi­de­ment 150 per­sonnes ? »

Pour Aime­ric Prod’­homme, le constat est clair : « C’est une urgence sociale et une urgence de san­té publique. » Méde­cins du monde demande donc « des mesures concrètes », notam­ment « garan­tir l’ac­cès aux droits, à la san­té, au tra­vail, à un titre de séjour, à la pré­ven­tion » (liste non exhaus­tive)… Et bien sûr à un loge­ment digne et pérenne.

Au pre­mier plan, les vélos et sacs que les livreurs doivent ache­ter avec leurs propres moyens.

Face à une telle somme d’in­jus­tices, le calme et l’or­ga­ni­sa­tion affi­chés par les occu­pants sont exem­plaires, salue Raphaël Beth, admi­ra­tif mais néan­moins « écœu­ré ». Et le mili­tant du DAL de s’in­ter­ro­ger, sans se pri­ver de tacler les pou­voirs publics : « Com­ment est-ce qu’on fait pour res­ter calme alors que toutes les com­munes de la métro­pole n’ar­rivent pas à héber­ger rapi­de­ment 150 per­sonnes ? 150 per­sonnes sur 350 000 habi­tants ! »

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