Laurence Ruffin première femme maire de Grenoble. Et maintenant ?
Par Manuel Pavard
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Laurence Ruffin est devenue la première femme maire de Grenoble, dominant Alain Carignon avec 56,59 % des voix. Après un premier tour décevant, elle a su construire une large union de la gauche au second tour. Mais face aux deux oppositions – droite et LFI –, sa majorité est moins confortable que celle d’Éric Piolle. D’où de nombreux défis à surmonter.

Laurence Ruffin a cité la phrase dans son premier discours, le 22 mars au soir, quelques minutes après l’officialisation de sa victoire. Elle est du grand poète chilien Pablo Neruda : « Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas le printemps. » Une citation qui « nous correspond bien », observait alors la nouvelle édile. Car malgré l’adversité, malgré le score décevant du premier tour, malgré le climat délétère de l’entre-deux-tours, la candidate de la liste d’union de la gauche écologiste et citoyenne « Oui Grenoble » et son équipe ont tenu leur pari. À savoir battre Alain Carignon au second tour, le tout avec une marge finalement confortable (56,59 % contre 43,41 % pour le candidat LR). Et ainsi faire de Laurence Ruffin la première femme maire de Grenoble.
Un beau symbole pour celle qui a célébré à plusieurs reprises, dans ses meetings et prises de parole, Grenoble, ville qui « résiste » et qui « invente ». « La ville du premier Planning familial, de la municipalisation de l’eau, de Mounier, de la démocratie participative, la première ville écologiste… » C’est aussi un premier aboutissement pour l’ex-dirigeante de la Scop Alma, encore novice en politique à peine un an auparavant. Et qui jamais n’avait imaginé se retrouver un jour à cette place. « Cela a été un long chemin pour arriver là », savourait-elle, émue, face à ses partisans massés devant son local de campagne.
Laurence Ruffin a d’abord dû en effet convaincre son camp. Ce, via une « primaire » visant à désigner la tête de liste„ en septembre 2025. Il a fallu ensuite constituer le rassemblement le plus large possible. Treize partis et mouvements : Les Écologistes, le PCF, Génération.s, L’Après, le Réseau citoyen, l’ADES, le Parti animaliste… et même le PS – vraie prouesse dans une ville où socialistes et écologistes se regardent en chiens de faïence depuis des décennies. Cela n’a toutefois pas empêché d’autres listes de gauche de se présenter, en plus des habituelles candidatures d’extrême gauche (NPA‑R, LO) : Allan Brunon (LFI), Romain Gentil (Place publique, PRG, Équinoxe) et Thomas Simon (Grenoble Alpes collectif).
La fusion technique avec LFI n’avait pas vocation à se prolonger
Or, si ces deux derniers ont appelé à voter pour elle au second tour, Laurence Ruffin a dû en revanche négocier avec le candidat insoumis, en position de se maintenir avec ses 14,59 %. Objectif, éviter une triangulaire à l’issue incertaine au vu des résultats serrés du premier tour. Et appliquer une vieille stratégie du mouvement ouvrier, réactualisée : le front unique antifasciste contre l’union des droites. Face à un Alain Carignon ayant « siphonné les voix de toute la droite », Laurence Ruffin entendait ainsi réunir la gauche pour donner aux Grenoblois « le choix entre deux projets de société », résumait-elle lors de son meeting du second tour. À savoir « entre une maire au travail ou un champion du clientélisme ».
« Nous avons fait ici un Nouveau Front populaire grenoblois », se félicitait-elle également. Mais un NFP éphémère. Allan Brunon avait en effet prévenu d’emblée : la « fusion technique » accordant treize places à LFI sur la liste commune n’avait pas vocation à se prolonger après le 22 mars. Ce qui a justifié d’âpres discussions pour fixer ce chiffre permettant à « Oui Grenoble » de rester majoritaire. L’enjeu ? Ne pas offrir aux insoumis une potentielle minorité de blocage au conseil municipal.
Illustration le 27 mars, lors du conseil municipal d’installation de Laurence Ruffin. Les treize colistiers précités siégeaient bien dans l’opposition, au sein du groupe de la France insoumise. Et non aux côtés des trente-trois élus de la majorité. D’où ce curieux paradoxe pour la nouvelle maire de Grenoble. D’un côté, sa liste est « la mieux élue en pourcentage de toute l’histoire de la Ve République pour des municipales à Grenoble », soulignait son colistier Alan Confesson, durant cette première séance. De l’autre, sa majorité est bien moins confortable que celle dont disposait Éric Piolle au début de son dernier mandat avec quarante-six élus — avant les défections et démissions successives.
Allan Brunon a d’ailleurs annoncé la couleur au conseil, promettant d’incarner « une opposition exigeante, qui ne reculera pas face aux injustices ». Une ligne que le président du groupe insoumis avait déjà expliquée à la presse, le 24 mars : « Nous voterons, projet par projet, sur la base de notre programme du premier tour […]. Notre première délibération portera sur l’arrêt du jumelage avec la ville israélienne de Rehovot. » Quel rôle jouera LFI, aiguillon de gauche ou blocage permanent ? Déjà confrontée à la mauvaise foi et l’aigreur des treize élus de droite, Laurence Ruffin espère bénéficier a minima d’une opposition constructive à gauche. Les premiers éléments de réponse ne sauraient tarder…

Un îlot de gauche dans un océan bleu marine
Une métropole ancrée à gauche dans un département penchant nettement à droite… Scrutin contrasté en Isère.
Un « défi existentiel pour la gauche ». Les termes peuvent sembler excessifs mais la fédération de l’Isère du PCF se veut lucide, devant les résultats des municipales. Si l’attention médiatique s’est en effet largement focalisée sur la victoire de Laurence Ruffin à Grenoble, dans le reste de l’Isère, « la gauche est submergée presque partout par une vague bleu marine sans précédent, qui profite très largement à une droite en pleine dérive vers son extrême », déplore Jérémie Giono, secrétaire départemental du PCF, au lendemain du second tour.
Le responsable communiste détaille ainsi les victoires de la droite, dans le Grésivaudan – où le NFP avait pourtant obtenu des résultats positifs aux législatives –, le Nord-Isère, l’Isère rhodanienne… Avec néanmoins quelques rares motifs de satisfaction, à l’image de la réélection d’Isabelle Flores (divers gauche) à Crémieu ou de celle des maires communistes sortants à Salaise-sur-Sanne (Gilles Vial), Le Péage-de-Roussillon (André Mondange) et Jarcieu (Yann Berhault).
« Une droite en pleine dérive vers son extrême »
« À Saint-Marcellin, la droite macroniste ne conserve la commune face à l’extrême droite que grâce au retrait républicain de la liste conduite par Christophe Ghersinu, un choix salutaire qui oblige », ajoute Jérémie Giono. De même, Julien Polat, réélu au premier tour à Voiron, voit sa « ligne » triompher dans « le Pays voironnais élargi », raflant Saint-Jean-de-Moirans, Moirans et Rives. « Seuls les socialistes du bas de la vallée de la Fure résistent encore, à Renage et Tullins », tempère le dirigeant du PCF Isère.
Celui-ci constate l’échec du front républicain qui, lors des législatives 2024, avait « contenu la marée bleu marine aux marges de la neuvième circonscription. Avec ces municipales, le niveau est encore monté, emplissant tout l’espace jusqu’aux portes de la métropole », s’alarme-t-il.
De fait, la métropole grenobloise fait de plus en plus office de bastion, voire de citadelle assiégée, pour « la gauche [qui], malgré ses divisions, tient bon et progresse même par endroits ». On pense à Laurence Ruffin, qui a su redresser la barre, pour envoyer Alain Carignon en retraite anticipée. Et aux maires PCF de Saint-Martin‑d’Hères et Échirolles : « David Queiros et Amandine Demore sont réélus triomphalement » – respectivement aux premier et second tours – « malgré une profusion de listes diverses face à eux », salue Jérémie Giono.
Catherine Troton brillamment réélue à Vizille
Champagne également pour Catherine Troton, « brillamment réélue » à Vizille, avec le soutien des communistes locaux. Tout comme la quasi-totalité des maires écologistes (Laurent Amadieu à Saint-Égrève, Nicolas Richard à Eybens, Mickaël Guiheneuf à Gières…) et socialistes (Guillaume Lissy à Seyssinet-Pariset…). Avec une exception : Meylan, où le maire PS sortant Philippe Cardin – qui avait mis fin à près de vingt ans de règne de la droite en 2020 – a été battu par Joëlle Hours (divers droite). Sans doute la principale déception pour la gauche, avec Fontaine, conservée par Franck Longo. Pour finir sur une note d’espoir, citons les gains du Sappey-en-Chartreuse (Gildas Bouffaud, tombeur de Dominique Escaron, figure de la droite locale) et de Vif (Guillaume Carassio).
À l’heure où nous écrivions ces lignes, la date et la composition du futur conseil métropolitain – passant de 119 à 110 élus – n’étaient pas encore fixées [NDLR : il doit se réunir obligatoirement avant le 24 avril]. Selon nos projections, les écologistes et apparentés obtiendraient 22 élus, les « petites communes » 23, les socialistes 14, les communistes 15 ou 16, et les insoumis 8. Pour la gauche, majoritaire, l’enjeu était de mettre fin aux tristes divisions ayant émaillé le dernier mandat. D’où l’appel du PCF : les forces de gauche doivent « s’unir à la Métropole autour d’un projet et d’un pacte de gouvernance partagé ».

Échirolles. Le PCF rassemble
La liste conduite par Amandine Demore (PCF) a été élue au second tour avec 59,62 % des suffrages. Au premier tour – où elle a été créditée de 48,83 % – elle faisait face à trois listes de gauche : LFI-Écologistes-Génération.s (liste soutenue par la députée Cyrielle Chatelain) ; PS intégrant des candidats penchant à droite ; et Lutte ouvrière. En l’absence d’une liste de droite, le RN était seul à droite du PS.
Trois listes demeuraient en lice le 22 mars. La liste d’Amandine Demore gagne 611 voix entre les deux tours (5 257), celle du RN en perd 36 (2 407) et la FI-Ecologistes réduit son score de 296 voix (1 153) dans un contexte de baisse de la participation (- 680 votants) eu égard à l’écart creusé au premier tour.
Au soir du 22 mars, Amandine Demore – dont c’était la première élection à la tête d’une liste municipale – se félicitait de ce résultat et plus particulièrement de la baisse des suffrages obtenus par le RN qui avait totalisé 2575 voix aux élections européennes de 2024.
PS. Y a‑t-il un pilote dans l’avion ?
À Echirolles, une liste dirigée par une candidate socialiste s’est présentée contre la majorité dont elle était membre avant l’élection. Avec quelques co-listiers franchement de droite, dont une candidate qui figurait sur la liste du RN en 2020.
À Fontaine, le PS a carrément rejoint la liste de droite de Franck Longo.
À Saint-Martin‑d’Hères, les socialistes « officiels » étaient candidats sur la liste conduite par David Queiros, tandis qu’un membre du PS – ou ancien, la frontière est floue – était à la tête d’une liste d’opposition.
À Grenoble, les socialistes figuraient sur la liste de Laurence Ruffin.
À Crolles, le maire socialiste a été réélu avec le concours d’électeurs de droite contre une liste d’union à gauche.
À Bourgoin-Jallieu, Damien Perrard, secrétaire de la fédération de l’Isère du Parti socialiste, conduisait la liste de gauche. Le maire de droite réélu, il a aussitôt démissionné, ainsi que deux de ses co-listières, dont la secrétaire locale du PS. Démission également du socialiste Erwan Binet tête de liste à Vienne.
Illisible, au total.
LFI. Stabilité
L’implantation de la France insoumise reste circonscrite à certaines villes iséroises. C’est le cas à Grenoble avec treize élus qui siégeront dans l’opposition après avoir été élus sur la liste de la majorité conduite par Laurence Ruffin – un nombre fixé sur la base du résultat de 14,59 % obtenu au premier tour.
La FI, là où elle disposait de candidats, présentait généralement des listes autonomes – à l’exception de Voiron et de Fontaine notamment. Elle obtient des résultats contrastés : 6,90 % à Bourgoin, 6,28 % à Vienne jusqu’à 13,08 % à Échirolles au second tour (24,56 % en 2020).
44,52%
millions de français
des électeurs isérois se sont abstenus au premier tour de ces élections municipales. Avec des fortes disparités : de 70,98 % au Péage-de-Roussillon (une seule liste se présentait) à 4,40 % à Villard-Reculas, en Oisans (deux listes en présence). Lors des élections européennes de 2024, ce taux était de 48,51 % et de 22,56 % lors de la présidentielle de 2022.
Au premier tour
Comme en 2020, David Queiros, maire communiste de Saint-Martin‑d’Hères, a été réélu au premier tour avec 51,07 % des suffrages et quatre listes en présence. À la différence d’il y a six ans, la droite avait laissé place à une liste d’extrême droite « ciottiste » (20,97 %). Les Écologistes, soutenus par la députée Cyrielle Chatelain, sont passés de 22,8 % en 2020 à 13,8 %. Une candidature « socialiste dissidente » sur laquelle figurait un conseiller municipal macroniste sortant a totalisé 14,15 %.
Sauver le soldat Longo
À Fontaine, l’opération a réussi : le maire de droite – Modem – Franck Longo a été réélu avec 59,41 % des suffrages contre 61,33 % en 2020.
Il a fallu pour cela mouiller la chemise. Opérations anti-drogue à grand spectacle menées avec le concours de l’autorité préfectorale, mise en scène du maire sortant dans les médias nationaux comme chantre de la lutte contre le narcotrafic, constitution d’une liste Longo ratissant du parti socialiste à l’extrême droite (absente du scrutin), opération de diversion conduite par Jean-Paul Trovéro, ex-maire, pour diviser à gauche…
L’artillerie lourde était de sortie pour empêcher Claudine Didier, candidate communiste, d’accéder à la mairie.


