Laurence Ruffin première femme maire de Grenoble. Et maintenant ?

Par Manuel Pavard

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Laurence Ruffin est devenue la première femme maire de Grenoble, dominant Alain Carignon avec 56,59 % des voix. Après un premier tour décevant, elle a su construire une large union de la gauche au second tour. Mais face aux deux oppositions – droite et LFI –, sa majorité est moins confortable que celle d’Éric Piolle. D’où de nombreux défis à surmonter.

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Laurence Ruffin au conseil municipal, le 27 mars, peu après avoir reçu l'écharpe tricolore des mains de son prédécesseur Éric Piolle - l'un des rares moments de répit d'une séance particulièrement houleuse.

Lau­rence Ruf­fin a cité la phrase dans son pre­mier dis­cours, le 22 mars au soir, quelques minutes après l’officialisation de sa vic­toire. Elle est du grand poète chi­lien Pablo Neru­da : « Ils pour­ront cou­per toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas le prin­temps. » Une cita­tion qui « nous cor­res­pond bien », obser­vait alors la nou­velle édile. Car mal­gré l’adversité, mal­gré le score déce­vant du pre­mier tour, mal­gré le cli­mat délé­tère de l’entre-deux-tours, la can­di­date de la liste d’union de la gauche éco­lo­giste et citoyenne « Oui Gre­noble » et son équipe ont tenu leur pari. À savoir battre Alain Cari­gnon au second tour, le tout avec une marge fina­le­ment confor­table (56,59 % contre 43,41 % pour le can­di­dat LR). Et ain­si faire de Lau­rence Ruf­fin la pre­mière femme maire de Gre­noble.

Un beau sym­bole pour celle qui a célé­bré à plu­sieurs reprises, dans ses mee­tings et prises de parole, Gre­noble, ville qui « résiste » et qui « invente ». « La ville du pre­mier Plan­ning fami­lial, de la muni­ci­pa­li­sa­tion de l’eau, de Mou­nier, de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, la pre­mière ville éco­lo­giste… » C’est aus­si un pre­mier abou­tis­se­ment pour l’ex-dirigeante de la Scop Alma, encore novice en poli­tique à peine un an aupa­ra­vant. Et qui jamais n’avait ima­gi­né se retrou­ver un jour à cette place. « Cela a été un long che­min pour arri­ver là », savou­rait-elle, émue, face à ses par­ti­sans mas­sés devant son local de cam­pagne.

Lau­rence Ruf­fin a d’abord dû en effet convaincre son camp. Ce, via une « pri­maire » visant à dési­gner la tête de liste„ en sep­tembre 2025. Il a fal­lu ensuite consti­tuer le ras­sem­ble­ment le plus large pos­sible. Treize par­tis et mou­ve­ments : Les Éco­lo­gistes, le PCF, Génération.s, L’Après, le Réseau citoyen, l’ADES, le Par­ti ani­ma­liste… et même le PS – vraie prouesse dans une ville où socia­listes et éco­lo­gistes se regardent en chiens de faïence depuis des décen­nies. Cela n’a tou­te­fois pas empê­ché d’autres listes de gauche de se pré­sen­ter, en plus des habi­tuelles can­di­da­tures d’extrême gauche (NPA‑R, LO) : Allan Bru­non (LFI), Romain Gen­til (Place publique, PRG, Équi­noxe) et Tho­mas Simon (Gre­noble Alpes col­lec­tif).

La fusion technique avec LFI n’avait pas vocation à se prolonger

Or, si ces deux der­niers ont appe­lé à voter pour elle au second tour, Lau­rence Ruf­fin a dû en revanche négo­cier avec le can­di­dat insou­mis, en posi­tion de se main­te­nir avec ses 14,59 %. Objec­tif, évi­ter une tri­an­gu­laire à l’issue incer­taine au vu des résul­tats ser­rés du pre­mier tour. Et appli­quer une vieille stra­té­gie du mou­ve­ment ouvrier, réac­tua­li­sée : le front unique anti­fas­ciste contre l’union des droites. Face à un Alain Cari­gnon ayant « siphon­né les voix de toute la droite », Lau­rence Ruf­fin enten­dait ain­si réunir la gauche pour don­ner aux Gre­no­blois « le choix entre deux pro­jets de socié­té », résu­mait-elle lors de son mee­ting du second tour. À savoir « entre une maire au tra­vail ou un cham­pion du clien­té­lisme ».

« Nous avons fait ici un Nou­veau Front popu­laire gre­no­blois », se féli­ci­tait-elle éga­le­ment. Mais un NFP éphé­mère. Allan Bru­non avait en effet pré­ve­nu d’emblée : la « fusion tech­nique » accor­dant treize places à LFI sur la liste com­mune n’avait pas voca­tion à se pro­lon­ger après le 22 mars. Ce qui a jus­ti­fié d’âpres dis­cus­sions pour fixer ce chiffre per­met­tant à « Oui Gre­noble » de res­ter majo­ri­taire. L’enjeu ? Ne pas offrir aux insou­mis une poten­tielle mino­ri­té de blo­cage au conseil muni­ci­pal.

Illus­tra­tion le 27 mars, lors du conseil muni­ci­pal d’installation de Lau­rence Ruf­fin. Les treize colis­tiers pré­ci­tés sié­geaient bien dans l’opposition, au sein du groupe de la France insou­mise. Et non aux côtés des trente-trois élus de la majo­ri­té. D’où ce curieux para­doxe pour la nou­velle maire de Gre­noble. D’un côté, sa liste est « la mieux élue en pour­cen­tage de toute l’histoire de la Ve Répu­blique pour des muni­ci­pales à Gre­noble », sou­li­gnait son colis­tier Alan Confes­son, durant cette pre­mière séance. De l’autre, sa majo­ri­té est bien moins confor­table que celle dont dis­po­sait Éric Piolle au début de son der­nier man­dat avec qua­rante-six élus — avant les défec­tions et démis­sions suc­ces­sives.

Allan Bru­non a d’ailleurs annon­cé la cou­leur au conseil, pro­met­tant d’incarner « une oppo­si­tion exi­geante, qui ne recu­le­ra pas face aux injus­tices ». Une ligne que le pré­sident du groupe insou­mis avait déjà expli­quée à la presse, le 24 mars : « Nous vote­rons, pro­jet par pro­jet, sur la base de notre pro­gramme du pre­mier tour […]. Notre pre­mière déli­bé­ra­tion por­te­ra sur l’arrêt du jume­lage avec la ville israé­lienne de Reho­vot. » Quel rôle joue­ra LFI, aiguillon de gauche ou blo­cage per­ma­nent ? Déjà confron­tée à la mau­vaise foi et l’aigreur des treize élus de droite, Lau­rence Ruf­fin espère béné­fi­cier a mini­ma d’une oppo­si­tion construc­tive à gauche. Les pre­miers élé­ments de réponse ne sau­raient tar­der…

Laurent Ama­dieu et Guillaume Lis­sy, maires de gauche réélus res­pec­ti­ve­ment à Saint-Égrève et Seys­si­net-Pari­set, lors du mee­ting du second tour de Lau­rence Ruf­fin, au Palais des sports de Gre­noble.

Un îlot de gauche dans un océan bleu marine

Une métropole ancrée à gauche dans un département penchant nettement à droite… Scrutin contrasté en Isère.

Un « défi exis­ten­tiel pour la gauche ». Les termes peuvent sem­bler exces­sifs mais la fédé­ra­tion de l’Isère du PCF se veut lucide, devant les résul­tats des muni­ci­pales. Si l’attention média­tique s’est en effet lar­ge­ment foca­li­sée sur la vic­toire de Lau­rence Ruf­fin à Gre­noble, dans le reste de l’Isère, « la gauche est sub­mer­gée presque par­tout par une vague bleu marine sans pré­cé­dent, qui pro­fite très lar­ge­ment à une droite en pleine dérive vers son extrême », déplore Jéré­mie Gio­no, secré­taire dépar­te­men­tal du PCF, au len­de­main du second tour.

Le res­pon­sable com­mu­niste détaille ain­si les vic­toires de la droite, dans le Gré­si­vau­dan – où le NFP avait pour­tant obte­nu des résul­tats posi­tifs aux légis­la­tives –, le Nord-Isère, l’Isère rho­da­nienne… Avec néan­moins quelques rares motifs de satis­fac­tion, à l’image de la réélec­tion d’Isabelle Flores (divers gauche) à Cré­mieu ou de celle des maires com­mu­nistes sor­tants à Salaise-sur-Sanne (Gilles Vial), Le Péage-de-Rous­sillon (André Mon­dange) et Jar­cieu (Yann Berhault).

« Une droite en pleine dérive vers son extrême »

« À Saint-Mar­cel­lin, la droite macro­niste ne conserve la com­mune face à l’extrême droite que grâce au retrait répu­bli­cain de la liste conduite par Chris­tophe Gher­si­nu, un choix salu­taire qui oblige », ajoute Jéré­mie Gio­no. De même, Julien Polat, réélu au pre­mier tour à Voi­ron, voit sa « ligne » triom­pher dans « le Pays voi­ron­nais élar­gi », raflant Saint-Jean-de-Moi­rans, Moi­rans et Rives. « Seuls les socia­listes du bas de la val­lée de la Fure résistent encore, à Renage et Tul­lins », tem­père le diri­geant du PCF Isère.

Celui-ci constate l’échec du front répu­bli­cain qui, lors des légis­la­tives 2024, avait « conte­nu la marée bleu marine aux marges de la neu­vième cir­cons­crip­tion. Avec ces muni­ci­pales, le niveau est encore mon­té, emplis­sant tout l’espace jusqu’aux portes de la métro­pole », s’alarme-t-il.

De fait, la métro­pole gre­no­bloise fait de plus en plus office de bas­tion, voire de cita­delle assié­gée, pour « la gauche [qui], mal­gré ses divi­sions, tient bon et pro­gresse même par endroits ». On pense à Lau­rence Ruf­fin, qui a su redres­ser la barre, pour envoyer Alain Cari­gnon en retraite anti­ci­pée. Et aux maires PCF de Saint-Martin‑d’Hères et Échi­rolles : « David Quei­ros et Aman­dine Demore sont réélus triom­pha­le­ment » – res­pec­ti­ve­ment aux pre­mier et second tours – « mal­gré une pro­fu­sion de listes diverses face à eux », salue Jéré­mie Gio­no.

Catherine Troton brillamment réélue à Vizille

Cham­pagne éga­le­ment pour Cathe­rine Tro­ton, « brillam­ment réélue » à Vizille, avec le sou­tien des com­mu­nistes locaux. Tout comme la qua­si-tota­li­té des maires éco­lo­gistes (Laurent Ama­dieu à Saint-Égrève, Nico­las Richard à Eybens, Mickaël Gui­he­neuf à Gières…) et socia­listes (Guillaume Lis­sy à Seys­si­net-Pari­set…). Avec une excep­tion : Mey­lan, où le maire PS sor­tant Phi­lippe Car­din – qui avait mis fin à près de vingt ans de règne de la droite en 2020 – a été bat­tu par Joëlle Hours (divers droite). Sans doute la prin­ci­pale décep­tion pour la gauche, avec Fon­taine, conser­vée par Franck Lon­go. Pour finir sur une note d’espoir, citons les gains du Sap­pey-en-Char­treuse (Gil­das Bouf­faud, tom­beur de Domi­nique Esca­ron, figure de la droite locale) et de Vif (Guillaume Caras­sio).

À l’heure où nous écri­vions ces lignes, la date et la com­po­si­tion du futur conseil métro­po­li­tain – pas­sant de 119 à 110 élus – n’étaient pas encore fixées [NDLR : il doit se réunir obli­ga­toi­re­ment avant le 24 avril]. Selon nos pro­jec­tions, les éco­lo­gistes et appa­ren­tés obtien­draient 22 élus, les « petites com­munes » 23, les socia­listes 14, les com­mu­nistes 15 ou 16, et les insou­mis 8. Pour la gauche, majo­ri­taire, l’enjeu était de mettre fin aux tristes divi­sions ayant émaillé le der­nier man­dat. D’où l’appel du PCF : les forces de gauche doivent « s’unir à la Métro­pole autour d’un pro­jet et d’un pacte de gou­ver­nance par­ta­gé ».

Aman­dine Demore fête sa vic­toire à Échi­rolles, entou­rée de ses colis­tiers et colis­tières, le 22 mars au soir.

Échirolles. Le PCF rassemble

La liste conduite par Aman­dine Demore (PCF) a été élue au second tour avec 59,62 % des suf­frages. Au pre­mier tour – où elle a été cré­di­tée de 48,83 % – elle fai­sait face à trois listes de gauche : LFI-Écologistes-Génération.s (liste sou­te­nue par la dépu­tée Cyrielle Cha­te­lain) ; PS inté­grant des can­di­dats pen­chant à droite ; et Lutte ouvrière. En l’absence d’une liste de droite, le RN était seul à droite du PS.

Trois listes demeu­raient en lice le 22 mars. La liste d’Amandine Demore gagne 611 voix entre les deux tours (5 257), celle du RN en perd 36 (2 407) et la FI-Eco­lo­gistes réduit son score de 296 voix (1 153) dans un contexte de baisse de la par­ti­ci­pa­tion (- 680 votants) eu égard à l’écart creu­sé au pre­mier tour.

Au soir du 22 mars, Aman­dine Demore – dont c’était la pre­mière élec­tion à la tête d’une liste muni­ci­pale – se féli­ci­tait de ce résul­tat et plus par­ti­cu­liè­re­ment de la baisse des suf­frages obte­nus par le RN qui avait tota­li­sé 2575 voix aux élec­tions euro­péennes de 2024.

PS. Y a‑t-il un pilote dans l’avion ?

À Echi­rolles, une liste diri­gée par une can­di­date socia­liste s’est pré­sen­tée contre la majo­ri­té dont elle était membre avant l’élection. Avec quelques co-lis­tiers fran­che­ment de droite, dont une can­di­date qui figu­rait sur la liste du RN en 2020.

À Fon­taine, le PS a car­ré­ment rejoint la liste de droite de Franck Lon­go.

À Saint-Martin‑d’Hères, les socia­listes « offi­ciels » étaient can­di­dats sur la liste conduite par David Quei­ros, tan­dis qu’un membre du PS – ou ancien, la fron­tière est floue – était à la tête d’une liste d’opposition.

À Gre­noble, les socia­listes figu­raient sur la liste de Lau­rence Ruf­fin.

À Crolles, le maire socia­liste a été réélu avec le concours d’électeurs de droite contre une liste d’union à gauche.

À Bour­goin-Jal­lieu, Damien Per­rard, secré­taire de la fédé­ra­tion de l’Isère du Par­ti socia­liste, condui­sait la liste de gauche. Le maire de droite réélu, il a aus­si­tôt démis­sion­né, ain­si que deux de ses co-lis­tières, dont la secré­taire locale du PS. Démis­sion éga­le­ment du socia­liste Erwan Binet tête de liste à Vienne.

Illi­sible, au total.

LFI. Stabilité

L’implantation de la France insou­mise reste cir­cons­crite à cer­taines villes isé­roises. C’est le cas à Gre­noble avec treize élus qui sié­ge­ront dans l’opposition après avoir été élus sur la liste de la majo­ri­té conduite par Lau­rence Ruf­fin – un nombre fixé sur la base du résul­tat de 14,59 % obte­nu au pre­mier tour.

La FI, là où elle dis­po­sait de can­di­dats, pré­sen­tait géné­ra­le­ment des listes auto­nomes – à l’exception de Voi­ron et de Fon­taine notam­ment. Elle obtient des résul­tats contras­tés : 6,90 % à Bour­goin, 6,28 % à Vienne jusqu’à 13,08 % à Échi­rolles au second tour (24,56 % en 2020).

44,52%

mil­lions de fran­çais

des élec­teurs isé­rois se sont abs­te­nus au pre­mier tour de ces élec­tions muni­ci­pales. Avec des fortes dis­pa­ri­tés : de 70,98 % au Péage-de-Rous­sillon (une seule liste se pré­sen­tait) à 4,40 % à Vil­lard-Recu­las, en Oisans (deux listes en pré­sence). Lors des élec­tions euro­péennes de 2024, ce taux était de 48,51 % et de 22,56 % lors de la pré­si­den­tielle de 2022.

Au premier tour

Comme en 2020, David Quei­ros, maire com­mu­niste de Saint-Martin‑d’Hères, a été réélu au pre­mier tour avec 51,07 % des suf­frages et quatre listes en pré­sence. À la dif­fé­rence d’il y a six ans, la droite avait lais­sé place à une liste d’extrême droite « ciot­tiste » (20,97 %). Les Éco­lo­gistes, sou­te­nus par la dépu­tée Cyrielle Cha­te­lain, sont pas­sés de 22,8 % en 2020 à 13,8 %. Une can­di­da­ture « socia­liste dis­si­dente » sur laquelle figu­rait un conseiller muni­ci­pal macro­niste sor­tant a tota­li­sé 14,15 %.

Sauver le soldat Longo

À Fon­taine, l’opération a réus­si : le maire de droite – Modem – Franck Lon­go a été réélu avec 59,41 % des suf­frages contre 61,33 % en 2020.

Il a fal­lu pour cela mouiller la che­mise. Opé­ra­tions anti-drogue à grand spec­tacle menées avec le concours de l’autorité pré­fec­to­rale, mise en scène du maire sor­tant dans les médias natio­naux comme chantre de la lutte contre le nar­co­tra­fic, consti­tu­tion d’une liste Lon­go ratis­sant du par­ti socia­liste à l’extrême droite (absente du scru­tin), opé­ra­tion de diver­sion conduite par Jean-Paul Tro­vé­ro, ex-maire, pour divi­ser à gauche…

L’artillerie lourde était de sor­tie pour empê­cher Clau­dine Didier, can­di­date com­mu­niste, d’accéder à la mai­rie.

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