Grenoble. Un an après, expulsions prévues dans les mêmes logements à la Villeneuve
Par Manuel Pavard
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Un curieux sentiment de déjà-vu. En fêtant la fin de l’occupation du siège de la Métropole de Grenoble, fin septembre, les militants associatifs ayant accompagné les familles relogées savouraient cette victoire mais sans verser dans l’euphorie. Tous conscients que les 150 anciens occupants de la Métro n’étaient malheureusement qu’une goutte d’eau dans l’océan du mal-logement. Ce qu’ils n’avaient pas prévu en revanche, c’est de revivre une situation aussi similaire.

Rassemblés ce mercredi 28 octobre devant le siège social d’Actis, les représentants du DAL 38, de la FCPE Isère, de l’Intersyndicale enfants migrants à l’école (FSU, CGT éduc’action, CNT éducation, SUD éducation) et de RESF 38 expliquent avoir été alertés, il y a quelques semaines, d’une série d’expulsions à venir, à partir du 2 novembre, dans l’ensemble du quartier de la Villeneuve, à la galerie de l’Arlequin comme sur la place des Géants.

À leur grande « surprise », ils découvrent que, parmi les quarante-cinq logements concernés, figurent notamment « les mêmes appartements que ceux dont ont été expulsés, l’an dernier, tout au long du mois de novembre 2025, une partie des anciens occupants du siège de la Métropole », indique au micro Manon, militante du DAL. C’est après avoir été mis à la rue que de nombreux livreurs à vélo avaient investi avec leurs familles le bâtiment de la place André-Malraux, le 19 novembre 2025, donnant le coup d’envoi d’une lutte de dix mois.
Les logements auraient dû être remis en location
À l’époque pourtant, le bailleur social Actis justifiait ces expulsions par la nécessité de remettre en location des logements que s’étaient accaparés des marchands de sommeil. Or, un an après, rien n’a été fait et ces mêmes appartements étaient occupés par des familles précaires payant un loyer à des faux propriétaires et vrais escrocs. Parmi elles, on retrouve notamment les familles évacuées, le 21 juillet, du squat Léon-Blum, à Grenoble.
« Aucune solution n’avait alors été proposée aux douze enfants et dix-neuf adultes — dont des femmes enceintes et des personnes en situation de handicap — qui y vivaient, contrairement à l’obligation qui incombe à l’État de mettre à l’abri toute personne qui en a le besoin. Elles n’ont alors eu d’autre choix que de s’en remettre aux marchands de sommeil pour ne pas rester à la rue », déplorent les associations.

L’année dernière, « on avait bien compris que c’était impératif pour Actis d’expulser ces logements puisqu’ils devaient être mis en location », ironise Manon. Mais « aujourd’hui, on voit que ce n’est pas le cas », ajoute-t-elle. Le choix, ou plutôt le non-choix du bailleur social, interpelle. « Manque de moyens ? Manque d’envie ? » : la militante du DAL 38 est indécise. Présents au rassemblement, les élus municipaux LFI Khemisti Boubeker et Robinson Rossi n’hésitent pas à tacler Actis, avouant ne pas comprendre « pourquoi ces appartements n’ont pas été rénovés et remis à la location ».
Des familles « triplement victimes »
Venu apporter son soutien, Amadou, ex-occupant de la Métro et membre du syndicat CGT des livreurs à vélo, met quant à lui en garde les familles vivant actuellement dans ces logements de la Villeneuve. « Il y a des personnes qui vont être mises dehors mais on sait déjà qu’il n’y aura pas de solutions d’hébergement pour ces gens-là », prévient-il. Chat échaudé craint l’eau froide en effet. Amadou se souvient que même la « présence de femmes enceintes et d’enfants en bas âge » n’avait pas suffi à convaincre les services préfectoraux et départementaux.

« Nous savons qu’il est peu probable, cette fois encore, que des solutions de relogement soient proposées aux occupants des logements concernés », confirme Manon, qui dénonce la triple peine infligée à toutes ces familles précaires. Celles-ci sont ainsi « victimes des manquements de l’État face à la loi qui doit garantir un hébergement à toute personne sans-abri ; victimes des marchands de sommeil ; victimes des procédures d’expulsion engagées par le bailleur, facilitées par la loi Kasbarian anti-squat ».
Une quinzaine d’écoliers du quartier vivent dans ces logements
Expulser ces personnes aura par ailleurs de lourdes conséquences sur leurs démarches et accompagnements en cours, en matière d’accès aux soins, à leurs droits… Ou à l’éducation pour les enfants, scolarisés pour certains dans les écoles du quartier. « À ce jour, plus d’une quinzaine d’enfants de nos écoles vivraient dans des logements susceptibles d’être concernés », précisent ainsi deux enseignants du quartier, lisant une lettre ouverte signée par 120 membres des équipes éducatives et des personnels des écoles de la Villeneuve, du collège Lucie-Aubrac et de l’école Jean-Racine.
« En tant que professionnels, nous sommes particulièrement préoccupés car nous connaissons les graves conséquences sur nos élèves de cette précarité », poursuivent-ils. D’où leur demande de « suspendre les opérations d’expulsion annoncées le temps qu’un examen des situations familiales soit réalisé et que des solutions adaptées soient recherchées ».
« J’ai payé 3000 euros à un faux propriétaire »
Dans un tel contexte, les associations et collectifs réaffirment leur incompréhension, se demandant « pourquoi ces expulsions sont menées chaque année si elles ne permettent jamais de rendre ces logements au parcours locatif classique ». Le phénomène n’est en outre pas circonscrit à la Villeneuve et Actis. Illustration avec Ali, père de famille avec trois enfants — dont un en situation de handicap — qui a reçu un avis d’expulsion de son logement géré par le bailleur Alpes Isère Habitat (AIH), à Saint-Martin-d’Hères. « Je me suis fait arnaquer par un faux propriétaire », se désole-t-il. « J’ai payé 3000 euros et il a disparu ensuite. »

« Tandis que les logements sociaux vides sont laissés à la merci des marchands de sommeil et que les bâtiments vides et réquisitionnables se comptent par milliers, les remises à la rue s’enchaînent et le nombre de personnes sans toit ne cesse d’augmenter », s’insurgent les associations, qui pointent également la pénurie de places d’hébergement proposées par l’État.
« On se tient prêt à agir si la réponse des pouvoirs publics n’est pas à la hauteur. »
Au vu de la situation, pourrait-on revivre une nouvelle occupation massive d’un bâtiment institutionnel, comme avec le siège de la Métropole ? Personne ne le souhaite et tout le monde espère encore trouver une autre issue. Mais la balle n’est pas dans leur camp, souligne Raphaël, militant du DAL. « On se tient prêt à agir si la réponse des pouvoirs publics n’est pas à la hauteur », lâche-t-il en guise d’avertissement. Tout en rappelant que ce sont les familles qui décideront de la forme que prend la lutte.
Pleinement mobilisés, le DAL, l’intersyndicale enfants migrants, la FCPE et RESF rappellent leurs revendications : la fin des expulsions sans relogements décents et adaptés pour chaque personne concernée, la baisse des loyers dans le privé et le social, la création des places d’hébergement décentes et adaptées, la réquisition des logements et bâtiments vacants dans la métropole grenobloise, la régularisation de toutes les personnes sans-papiers qui vivent ici, travaillent ici, étudient ici.

Le DAL 38 a également saisi la Défenseure des droits, le procureur de la République, la préfète de l’Isère, et écrit à la mairie de Grenoble, à la Métropole, et à Actis. L’association espère maintenant un retour rapide… Car le 2 novembre arrive dans quelques jours.


