Vent de fronde contre l’austérité
Par Travailleur Alpin
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Un couple d’étudiants, une infirmière, une médiatrice culturelle, un agent territorial... Impliqués dans le mouvement « Bloquons tout », ils et elles ont participé aux manifestations des 10 et 18 septembre ainsi qu’à diverses actions à Grenoble. Narrant un quotidien rythmé par les difficultés, tous refusent de se voir imposer un énième plan d’austérité.

Debout dans l’escalier menant à la gare de départ des « bulles », derrière le Jardin de ville, Cécile contemple le flot de manifestants s’étirant à perte de vue le long des quais de l’Isère, ce mercredi 10 septembre. Alors que la banderole de tête arrive à sa hauteur, une partie du cortège n’a toujours pas quitté le point de départ, place Victor-Hugo. Entre les organisateurs, les estimations diffèrent : 15 000, 20 000, 30 000… Une chose est sûre, la mobilisation est massive, une réussite pour le mouvement « Bloquons tout ». L’infirmière, elle, savoure le joli pied de nez adressé « à tous ces chroniqueurs et éditorialistes qui prédisaient un flop au 10 septembre ».
Avec ses horaires décalés inhérents à son métier, elle n’a pas pu participer à toutes les assemblées générales préparatoires. Mais Cécile n’est pas pour autant surprise par ce succès : « Je suis sur la boucle Telegram et j’en ai aussi parlé avec les collègues et avec les copains. On sent tous la colère monter. Il y a un vrai sentiment d’injustice de voir qu’on nous demande encore de nous serrer la ceinture alors qu’on galère déjà et que les riches continuent à se gaver pendant ce temps ! » À ses côtés, son amie Mélina acquiesce, pas plus étonnée par l’ampleur du défilé. « C’est normal vu comment Macron se fout de notre g… ! (sic) Nommer Lecornu, un mec de droite, Premier ministre, dans le contexte social actuel, c’est vraiment de la provocation », s’insurge la médiatrice culturelle.

Le projet de budget austéritaire présenté par François Bayrou avant sa démission, à la veille de la mobilisation du 10 septembre, avait mis le feu aux poudres. « Nous sucrer les deux jours fériés, quand on voit les 211 milliards d’aides publiques pour les entreprises, je n’ai même pas les mots », s’indigne Sylvain, fonctionnaire territorial et syndiqué CGT. Depuis, Sébastien Lecornu a annoncé, peu après son arrivée à Matignon, renoncer à la suppression de ces jours fériés.
Mais parmi les manifestants et militants du collectif local Indignons-nous — aux manettes du mouvement « Bloquons tout » -, personne n’est dupe. « Il va essayer de nous enfumer mais je suis sûre que Lecornu va nous sortir un budget tout aussi dégueulasse », lance Mélina dont le pronostic a malheureusement été confirmé, fin septembre, lorsque le nouveau Premier ministre a dévoilé ses premières orientations politiques et budgétaires.
« Je ne m’autorise presque jamais de petit plaisir ou achat personnel »
« De toute façon, Lecornu, Bayrou, Barnier ou un autre, c’est à peu près pareil », ironisent Alice et Mehdi, étudiants en licence à l’Université Grenoble Alpes (UGA). « Tous les derniers gouvernements appliquent la même politique de droite ultra-libérale… Et pour nous, c’est de pire en pire », déplorent-ils. L’imposant cortège étudiant menant le défilé comme le grand nombre de jeunes présents sur les blocages du matin illustrent cette colère qui grandit dans une jeunesse de plus en plus précarisée.
Alice et Mehdi viennent d’emménager dans le même appartement, que le jeune couple partage avec deux colocataires. « Même si on travaille tous les deux en plus des études, c’est compliqué de payer le loyer et le reste, surtout quand on est juste au-dessus des seuils pour les bourses », se désole l’étudiant. Lequel craint de devoir « choisir entre manger et se chauffer cet hiver ». Sa compagne est quant à elle encore « choquée » par la scène vécue le dimanche précédent : cette file de « plusieurs centaines de personnes qui faisaient la queue pour une distribution alimentaire sur le campus. En France, en 2025. »

La précarité et les difficultés financières ne touchent d’ailleurs pas que les étudiants et les plus jeunes. C’est aussi le lot de Cécile et Mélina, toutes deux mères isolées d’enfants en bas âge. Les deux amies ont pourtant chacune un emploi stable, à temps complet, avec un salaire régulier. « Mais ça ne suffit pas, souligne Mélina. En général, à partir du 15–20, je n’ai quasi plus un rond. Je vais bientôt avoir 40 ans, je n’ai pas du tout d’argent de côté. » Cécile finit également « à découvert tous les mois. Le seul impératif pour moi, c’est que mon fils mange toujours équilibré et porte des vêtements corrects. Du coup, je ne m’autorise presque jamais de petit plaisir ou achat personnel », regrette l’infirmière.
Avec un tel quotidien, les « sacrifices » exigés par le gouvernement sont jugés « indécents ». D’où la détermination de ces manifestants qui ont tous remis le couvert le 18 septembre, certains participant ensuite à l’occupation de la Bobine. « En plus, on s’inquiète pour nos enfants, avoue Sylvain. On leur laisse une planète détruite, un avenir avec du chômage, des salaires de misère, des inégalités sociales, la répression contre les militants… Et certains s’étonnent que les jeunes veuillent se révolter ? »
Manuel Pavard

Fontaine. Au cœur des mobilisations
Dès le 3 septembre s’organisait la préparation du mouvement du 10 septembre. Mobilisation pour la journée de blocages puis pour celle du 18, à l’appel de l’intersyndicale.
Le 3 septembre, une cinquantaine de personnes se sont réunies derrière la médiathèque Paul Eluard, devenue depuis quelques années le lieu de rassemblement des militants de la « gauche radicale ». La parole a circulé pour définir ce que chaque intervenant revendiquait et proposait pour la journée « Bloquons tout ». De nombreuses propositions émanaient des réunions grenobloises devant la tour Perret. Les présents ont vite imaginé un blocage matinal vers le terminus du tram A à la Poya et la sortie rapide d’un tract reprenant les principales propositions issues des échanges.
Dans les heures qui ont suivi sortait un tract : « Contre leur austérité, pour la justice ! Indignons-nous ». Le texte argumentait sur la suppression de deux jours fériés annoncée par François Bayrou, les 211 milliards par an donnés aux grosses entreprises sans contreparties, le doublement du budget de la guerre depuis 2017… « Reprenons nos vies en main ! »
211 milliards, premier budget de l’État
Durant le week-end, des banderoles et affiches fleurissaient. Ce qui n’était pas du goût de la police municipale : des banderoles pour les vides greniers, oui, mais pour des manifs, non. Le 8 septembre en fin de journée, 80 personnes trinquaient pour fêter devant l’hôtel de ville la destitution de Bayrou et de son gouvernement.
Le 10 septembre au matin, un barrage filtrant était mis en place au niveau du terminus de tram, la Poya dès 6h30. Une demi-heure plus tard plus de 50 militants étaient présents. Habillés de chasubles Solidaires, CGT, de gilets jaunes, les militants· PCF, LFI, NPA, libertaires, non engagés, distribuaient des tracts. Beaucoup de jeunes. Les automobilistes ralentis par les filtres mis en place accueillaient en général avec sympathie les tracts appelant notamment à la manifestation de l’après-midi. Un jeune chauffeur lisant le tract, en attendant que la voiture puisse passer, l’admet : « Vous m’avez convaincu, je n’irai pas travailler aujourd’hui. Je manifesterai avec vous. » L’attestation de retard/absence a été accueillie avec des sourires.
À 15h30, depuis l’arrêt de tram « les Fontainades-le VOG », une manifestation est partie rejoindre le cortège de Grenoble, en empruntant la voie de tram. Une cinquantaine d’agents municipaux étaient en grève.
Puis le 18 septembre, les Fontainois étaient visibles dans le cortège massif qui a sillonné Grenoble.
Edouard Schoene

Bourgoin-Jallieu. La CGT avec les salariés
À l’appel de leur union locale, les syndicats CGT d’entreprises et établissements de Bourgoin-Jallieu ont proposé aux salariés de se mettre en grève, le 10 septembre, dans le cadre du mouvement « Bloquons tout ». Des rassemblements étaient ainsi organisés devant la société pharmaceutique Thermo Fisher, l’Institut médico-éducatif Camille-Veyron, l’Établissement privé de santé mentale des portes de l’Isère (ESMPI) ainsi que le magasin Carrefour de l’Isle‑d’Abeau. Ce qui a donné lieu à d’intenses discussions — sur l’actualité et les conditions de travail — entre les représentants syndicaux et les salariés. Débats auxquels se sont joints les militants communistes berjalliens, venus apporter leur soutien à la CGT.
Didier Gosselin

Travailler à la base pour vitaminer le mouvement social
Comment s’organise la mobilisation dans les entreprises ? Chez Becton Dickinson, la colère s’exprime. Et la CGT travaille à accroître l’ampleur des mobilisations.
Grève très majoritairement suivie dans les ateliers, moins chez les cadres et un fait majoritaire : « on fait grève, mais on ne va pas à la manif », constate Cédric Brachon, délégué syndical CGT chez Becton Dickinson. Et puis une différence entre le « Bloquons tout » du 10 septembre et l’appel intersyndical du 18 : « On nous a davantage demandé, notamment les plus jeunes, d‘appeler au 10 qu’au 18. »
Relativisons. La participation aux manifestations de salariés de Becton demeure importante. Elle est le fait des militants au sens large – dans cette usine du Pont-de-Claix, la CGT compte deux cents adhérents, près 10 % de l’effectif. Et l’appel au 18 allait de soi dans toutes les têtes.
Reste une image un peu poussiéreuse du cortège intersyndical. « Ça fait presque partie des meubles, des institutions en somme, et les salariés sont nombreux sur l’idée ‘’ça ne sert à rien’’. » Non sans contradictions. « Pas vraiment d’idées sur ce qu’il faudrait faire d’autre, et quand on demande si la grève pourrait durer une semaine, ce n’est pas l’enthousiasme. »
Les aspirations nouvelles de jeunes ingénieurs
Sur ce qu’il faudrait faire, les syndicalistes ne sont pas en peine d’inspiration. À commencer par l’objectif de créer du collectif. « Tout est fait, à l’usine comme dans la société, pour individualiser ; ramer à contre-courant n’est pas simple. » D’où la démarche de la revendication dite « catégorielle », au sens où elle ne concerne pas nécessairement toute l’usine, mais directement un groupe de salariés, quel que soit leur statut.
Ce qui implique une démultiplication des sujets d’intervention et du nombre de militants investis de responsabilités dans les différentes actions. Avec la prise en compte de la diversité des aspirations. « Les jeunes ingénieurs tiennent à la transparence sur le calcul des primes, par exemple, à un travail qui a du sens », souligne Jessica Heredia Hidalgo, élue CGT au CSE, dans le collège ingénieurs et cadres. Au point que « de jeunes ingénieurs syndiqués ont quitté l’entreprise par insatisfaction vis-à-vis de leur travail et de la hiérarchie », note Cédric.
Cédric Brachon croit beaucoup à la formation syndicale – il vient de passer neuf mois à l’école pour devenir technicien. « Nous devons intervenir sur tous les sujets ; ce ne sont pas les mêmes au même moment pour les différents services, fonctions, ou lignes de production… ce qui implique que les militants soient formés pour définir les revendications avec les salariés là où les problèmes se posent, proposer des modalités d’action, unir. »
Alors, la manifestation désuète ? « Je suis ouvert à toutes les formes d’action qui peuvent rassembler, insiste Cédric, la manifestation demeure l’une d’elles et quand je vois le nombre de jeunes qui se retrouvent dans les cortèges, que ce soit ou non à l’appel du syndicat, je me dis que ça reste l’un des moyens dont nous disposons pour nous faire entendre. La question devant nous est celle de l’implication dans l’action collective. »
Luc Renaud


