Écoles occupées. La ville de Grenoble « ne veut pas criminaliser » l’action du collectif

Par Manuel Pavard

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Des militant·es de l'intercollectif des écoles occupées ont pris la parole, lundi 31 août, devant la mairie de Grenoble, l'accusant d'avoir effectué "un virage à 180 degrés" sur la question.
L'intercollectif des écoles occupées organisait une conférence de presse, lundi 31 août, pour dénoncer un changement d'attitude de la part de la municipalité, illustré par une menace de dépôt de plainte en juillet. La Ville de Grenoble a donc répondu à ces accusations, d'abord par la voix de Laurence Ruffin, puis via un communiqué daté du mercredi 2 septembre, assurant ne pas vouloir "criminaliser" les occupations. Elle interpelle toutefois de nouveau l'État et le département qui doivent assumer leurs responsabilités en matière d'hébergement, les écoles ne pouvant constituer une solution pérenne pour la mise à l'abri des familles à la rue.

« Il n’y aura pas de dépôt de plainte de la Ville », a assu­ré Lau­rence Ruf­fin, lun­di 31 août, en marge de son bilan des cent pre­miers jours du man­dat. Pro­pos confir­més dans un com­mu­ni­qué dif­fu­sé ce mer­cre­di 2 sep­tembre : « Non, la Ville de Gre­noble ne veut pas cri­mi­na­li­ser ni frei­ner l’élan de soli­da­ri­té por­té par les Gre­no­blois-es. »

La mise au point de la maire de Gre­noble était par­ti­cu­liè­re­ment atten­due par l’in­ter­col­lec­tif des écoles occu­pées, qui ne cachait pas son inquié­tude ces der­nières semaines. Au point de convo­quer la presse, ce lun­di soir, devant l’hô­tel de ville, afin d’in­ter­pel­ler publi­que­ment la mai­rie, accu­sée d’a­voir, au début de l’é­té, « effec­tué un virage à 180° par rap­port à la posi­tion de la muni­ci­pa­li­té Piolle concer­nant les occu­pa­tions d’é­coles ».

Lau­rence Ruf­fin a assu­ré qu’au­cune plainte ne serait dépo­sée contre le col­lec­tif et les familles occu­pant les écoles, lors d’un point presse sur ses 100 pre­miers jours, le 31 août, à la MDH centre-ville.

Depuis le début, à la ren­trée 2022, des occu­pa­tions visant à mettre à l’a­bri des familles avec enfants à la rue, la muni­ci­pa­li­té avait tou­jours mani­fes­té un « sou­tien tacite » envers ce mou­ve­ment, de l’a­veu même des mili­tants. Les­quels réser­vaient l’es­sen­tiel de leurs flèches à l’É­tat et au Dépar­te­ment de l’I­sère, main­te­nant un dia­logue qua­si constant avec les élus et ser­vices muni­ci­paux, mal­gré quelques désac­cords. Un équi­libre qui a pour­tant failli voler en éclats.

« Le ton était hyper agressif »

En cause, une réunion orga­ni­sée en juillet avec les représentant·es du col­lec­tif et de la Ville. Étaient pré­sents Chloé Pan­tel, adjointe à l’ac­tion sociale et la grande pré­ca­ri­té, Léo­nie Mar­coux, adjointe aux écoles, ain­si que des diri­geants et tech­ni­ciens du CCAS de Gre­noble. « On a été sur­pris car le ton était hyper agres­sif de leur côté », raconte Laure, membre du col­lec­tif RESF de l’é­cole Mal­herbe et de l’in­ter­col­lec­tif des écoles occu­pées.

Pire, la mili­tante évoque même des menaces et inti­mi­da­tions de la part d’une élue : « Dans la conver­sa­tion, elle nous a dit que la Ville se réser­vait le droit de por­ter plainte si les occu­pa­tions se pour­sui­vaient durant l’é­té ou à la ren­trée. On nous a même repro­ché d’in­ci­ter cer­taines familles à refu­ser les héber­ge­ments pro­po­sés. Mais ça n’a jamais été notre ligne de conduite », s’in­surge-t-elle.

Les membres de l’in­ter­col­lec­tif des écoles occu­pées et leurs sou­tiens ras­sem­blés sur les marches de la mai­rie, le 31 août au soir.

Le col­lec­tif a éga­le­ment inter­ro­gé les élues sur le sort des familles accueillies depuis le début des vacances esti­vales dans les héber­ge­ments d’ur­gence tem­po­raires gérés par la mai­rie et le CCAS. Avec une date limite fixée au 15 sep­tembre. « On leur a deman­dé ce qui était pré­vu après. Leur réponse ? ‘On ne sait pas’ ! », s’é­tonne Laure. Relan­cée à ce sujet durant la réunion, « la Ville a dit qu’il s’a­gis­sait sim­ple­ment d’une plainte contre X, pour se cou­vrir », ajoute-t-elle.

« La mise à l’abri dans les écoles, si elle peut per­mettre d’éviter de pas­ser la nuit dehors, ne peut pas deve­nir un mode d’hébergement pérenne pour pal­lier les man­que­ments de l’État et du Dépar­te­ment. »

L’ex­pli­ca­tion est loin de satis­faire les mili­tants. « Une plainte contre X, contrai­re­ment à ce qu’in­dique Mme Pan­tel, n’est pas un simple acte admi­nis­tra­tif : une fois dépo­sée, la plainte échappe au plai­gnant puisque le par­quet (minis­tère de la Jus­tice) s’en sai­sit et décide des pour­suites et des moyens à allouer à l’en­quête », sou­ligne ain­si l’as­so­cia­tion Droit au loge­ment (DAL 38) sur les réseaux sociaux. « Dans ce cadre, familles sans-abri comme col­lec­tifs peuvent tout à fait être inquié­tés, convo­qués, gar­dés à vue, pour­sui­vis, mis en exa­men, condam­nés, etc. »

Quelques heures après cette publi­ca­tion, pos­tée mer­cre­di 2 sep­tembre au matin, Lau­rence Ruf­fin a donc tenu à cla­ri­fier la situa­tion et ras­su­rer les orga­ni­sa­tions — dont le DAL — membres de l’in­ter­col­lec­tif des écoles occu­pées. Néan­moins, le com­mu­ni­qué répète ce qu’a­vait déjà dit l’é­dile qua­rante-huit heures plus tôt : « La mise à l’abri dans les écoles, si elle peut per­mettre d’éviter de pas­ser la nuit dehors, ne peut pas deve­nir un mode d’hébergement pérenne pour pal­lier les man­que­ments de l’État et du Dépar­te­ment. »

« Plus de 400 personnes ont trouvé refuge dans les écoles » depuis 2022

Illus­tra­tion, « en juillet 2026, 16 ménages, soit 65 per­sonnes dont 46 enfants, étaient encore pré­sents dans les écoles. Seuls quatre ménages ont eu accès aux places d’hébergement de l’État et au loge­ment, douze ont été pris en charge par la Ville », com­pare cette der­nière. Au total, depuis sep­tembre 2022, « plus de 400 per­sonnes ont trou­vé refuge dans les écoles » gre­no­bloises, indique la mai­rie. In fine, la majo­ri­té d’entre elles ont pu béné­fi­cier, au cours de l’an­née sco­laire ou à la veille des vacances d’é­té, d’une place dans le dis­po­si­tif d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence du CCAS.

L’é­cole Mal­herbe a été occu­pée à plu­sieurs reprises depuis sep­tembre 2022.

Pro­blème : celui-ci étant aujourd’­hui satu­ré, « la durée de mise à l’abri dans les écoles aug­mente de façon inquié­tante », observe la Ville de Gre­noble. Et ce, « à la fois pour les familles, qui voient des situa­tions tem­po­raires se péren­ni­ser, sans pos­si­bi­li­té de cui­si­ner ni de se laver, et pour toute la com­mu­nau­té édu­ca­tive, affec­tée par les situa­tions des familles et ame­née à adap­ter la vie de l’établissement ».

« Trois cent qua­rante places d’hébergement d’urgence sont finan­cées et gérées en propre par la Ville de Gre­noble et son CCAS. »

Plus glo­ba­le­ment, la muni­ci­pa­li­té accuse l’É­tat et le Dépar­te­ment de ne pas assu­mer leurs res­pon­sa­bi­li­tés res­pec­tives en matière d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence et de pro­tec­tion des mineurs. Moyens dédiés insuf­fi­sants, « dur­cis­se­ment des textes et des pra­tiques pré­fec­to­rales » sur l’ac­cès aux titres de séjour… Un sombre tableau aux consé­quences dra­ma­tiques pour les sans-logis. Ain­si, « en Isère, seule­ment 5 % de la demande qui s’exprime auprès du SIAO se voit pro­po­ser une solu­tion d’hébergement », déplore la mai­rie.

Celle-ci vante en com­pa­rai­son son enga­ge­ment : « 340 places d’hébergement d’urgence sont finan­cées et gérées en propre par la Ville de Gre­noble et son CCAS, ain­si que 25 places sup­plé­men­taires créées en 2026 pour répondre aux besoins expri­més par l’occupation du siège de la Métro­pole. » Elle affirme réa­li­ser « un tour de force bud­gé­taire en main­te­nant un bud­get de 1,8 mil­lion d’euros dédié à la maraude sociale et à l’hébergement d’urgence, dans un contexte où la contrac­tion des dota­tions de l’État aux col­lec­ti­vi­tés oblige à des choix de prio­ri­sa­tion bud­gé­taire dras­tiques ».

Interpellation, prévention, recherche

Dans un tel contexte, la Ville prône une stra­té­gie en trois points com­plé­men­taires. D’a­bord inter­pel­ler à nou­veau et sans relâche l’É­tat et le Dépar­te­ment à pro­pos de leurs com­pé­tences non assu­mées. Ce qui pas­se­ra par « des démarches admi­nis­tra­tives et juri­diques pour enjoindre l’État à jouer son rôle et pou­voir enga­ger de nou­veaux recours indem­ni­taires ». Ensuite, un tra­vail de pré­ven­tion pour iden­ti­fier « en amont » les situa­tions des familles et enfants en dif­fi­cul­té, « en lien avec les tra­vailleurs sociaux, les agent-es de la Ville, les col­lec­tifs de parents et d’enseignant-es ». Objec­tif : « évi­ter la mise à l’abri sys­té­ma­tique dans les écoles ». Troi­sième volet, recher­cher « de nou­velles solu­tions pour offrir une solu­tion digne d’hébergement ou de loge­ment à cha­cune et cha­cun, sans dévoyer l’usage des bâti­ments sco­laires ».

L’école Fer­di­nand-Buis­son occu­pée pour mettre à l’a­bri une famille, en février 2024, dans le quar­tier de la Capuche.

Sur ce der­nier point, l’in­ter­col­lec­tif des écoles occu­pées a ten­té en vain de contac­ter la mai­rie durant l’é­té, pour obte­nir des éclair­cis­se­ments sur la réunion hou­leuse de juillet. « On n’a jamais eu de réponse », regrette Laure. Jus­qu’à ce lun­di 31 août : « Ils nous ont envoyé un mail à 18h12, douze minutes après le début de notre confé­rence de presse, pour nous pro­po­ser de tra­vailler ensemble et de fixer une date de ren­contre avec d’autres asso­cia­tions, comme l’A­par­dap, la Cimade… »

Le ren­dez-vous devrait se tenir vers la fin sep­tembre. Mais d’i­ci là, il fau­dra régler une ques­tion, et pas des moindres : quid des « neuf familles ayant un héber­ge­ment tem­po­raire jus­qu’au 15 sep­tembre » ? Les mili­tants pré­viennent : « On ne pense pas que la Ville les remet­tra dehors, sans solu­tion. Mais si jamais c’é­tait le cas, on n’hé­si­te­ra pas à les remettre à l’a­bri dans les écoles. »

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