Industrie. Luttes gagnantes et perspectives syndicales pour la réindustrialisation
Par Luc Renaud
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Résister mais aussi avancer. C’était un peu le fil conducteur de la journée « Made in France » organisée par le CGT au Pont-de-Claix, le 26 mars dernier. Le haut de l’affiche y a certes été tenu par l’actualité du jour : le rejet par le tribunal de commerce du projet Exalia et les conséquences de cette décision qualifiée de « scandaleuse » par Sophie Binet secrétaire générale de la CGT. En organisant cette journée, le syndicat avait cependant l’ambition d’une réflexion approfondie sur le devenir de l’industrie en France et en Europe. Et sur la manière de conjuguer deux impératifs, la lutte pour sauver tout ce qui peut l’être et l’action pour prévenir ce qui peut advenir chaque fois que l’on laisse les mains libres aux actionnaires et aux marchés financiers.

Premier enseignement des tables rondes et témoignages qui se sont succédés tout au long de la matinée, les projets de fermetures d’usine ne sont pas inéluctables. Le cas de la SCOP-TI dans les Bouches-du-Rhône est connu. Celui de l’usine d’aluminium de Saint-Jean-de-Maurienne – anciennement Péchiney aujourd’hui Trimet – l’est sans doute moins. Treize ans après la menace d’une disparition, l’usine tourne. Les salariés et leur syndicat CGT s’étaient opposés à la fermeture en avançant un projet industriel intégrant EDF et un contrat de fourniture d’énergie sur le long terme, excluant les variations spéculatives du marché, expliquait Christian Hergault, dirigeant du syndicat CGT de l’entreprise. Le débouché des luttes syndicales, c’est aussi la création d’une coopérative marseillaise, la Coopérative de presse et de messagerie méditerranéenne, constituée après une année d’occupation du site marseillais de Prestalis, après la liquidation du diffuseur de presse.

Les échanges portaient également sur l’analyse des mécanismes à l’œuvre pour détruire l’emploi industriel. L’un d’entre eux est particulièrement efficace, la reprise sous LBO (leveraged buy-out, ou rachat avec effet de levier). L’« effet de levier », décrit par Didier Chaix, délégué syndical central CGT de Kem One, entreprise chimique de Saint-Fons dans la banlieue lyonnaise propriété du fonds d’investissement américain Apollo, c’est un effet de mise à mort : l’acheteur emprunte pour acheter l’entreprise et le remboursement de l’emprunt est mis à la charge de l’entreprise et de ses salariés achetés. D’où des exigences de profitabilités accrues, des investissements à l’arrêt et une entreprise essorée généralement en redressement judiciaire quelques exercices budgétaires plus tard. « Nous menons la lutte pour sortir des griffes des fonds vautours », expliquait Didier Chaix.
Les ravages de la reprise par leveraged buy-out, comme disent les financiers
Sidérurgie, chimie, la métallurgie, plasturgie, verrerie, informatique… les responsables syndicaux brossaient une large panorama des luttes en cours pour la défense de l’industrie. Tableau qui comporte aussi des luttes syndicales dites « préventives » : des projets élaborés par la CGT, ses syndiqués et souvent des chercheurs, des experts issus d’organismes extérieurs…
Outre Exalia pour que vive la plateforme chimique du Pont-de-Claix, on pourra citer le projet de reprise de la papeterie de la Chapelle Darblay, à Rouen, élaboré avec le concours d’ingénieurs du Centre technique du papier, basé sur le domaine universitaire de Saint-Martin‑d’Hères. À Chalon-sur-Saône, dans l’usine Isover qui fabrique des isolants à base de laine minérale en utilisant des fours électriques, c’est un livre blanc qui a été élaboré par la CGT avec les salariés pour assurer le développement de l’entreprise. « En analysant les forces et les faiblesses du site, nous avons travaillé sur un plan d’investissements nécessaire pour faire face aux exigences de la transition énergétique, expliquait Philippe Thibaudet, délégué CGT à Isover, nous ne restons pas l’arme au pied en attendant les mauvaises nouvelles ». Un projet qui se confronte aujourd’hui aux stratégies patronales de profitabilité immédiate et la perspective d’une délocalisation plus ou moins rampante après des années de sous-investissement.

Cette journée consacrée à l’industrie était largement mise à profit pour contribuer aux échanges d’informations et d’expériences entre syndicalistes. Et c’est sans doute l’un des intérêts majeurs de ces rencontres : de part son implantation et l’expertise de ses syndiqués, la CGT joue le rôle d’un service public de mise en relation des compétences et des savoir faire industriels pour bâtir des projets alternatifs et développer les luttes, là où l’État a abandonné toute ambition industrielle aux seules mains des actionnaires et des financiers.
Un ministre sous le feu des propositions industrielles de la CGT
« N’attendez pas de moi que je critique un tribunal. » Le ministre de l’Industrie, Sébastien Martin, était à la peine, ce jeudi 26 mars au Pont de Claix. 26 mars, au lendemain de la décision du tribunal de commerce – désormais nommé tribunal des affaires économiques – de préférer un ferrailleur au projet industriel Exalia pour liquider les actifs restant de Vencorex. Car Sébastien Martin reste fidèle à la doxa en vigueur depuis des décennies : lorsqu’un site industriel ferme, il peut être remplacé par diverses implantations de PME. Ce que l’on appelle la reconversion.

La réalité est pourtant là : les plans de suppressions d’emplois se multiplient et le solde est dramatique. « La politique de l’offre est un naufrage », constatait Sophie Binet. Lors de ces assises du made in France, la CGT a rendu public son décompte national : 545 plans de licenciements depuis 2024, concernant 126 233 emplois menacés ou supprimés, dont 55 018 dans l’industrie.
Raison pour laquelle Sophie Binet a interpellé le ministre : « Quand est-ce qu’on prend des mesures sur les marchés publics pour faire primer le made in France ? Quand est-ce qu’on contraint la politique d’achat des grandes entreprises pour qu’elles fassent primer les circuits courts et les acteurs locaux ? Quand est-ce qu’il y aura une vraie stratégie de pilotage stratégique des secteurs avec une nationalisation des secteurs clés à commencer par le médicament et l’acier ? »
Pour avancer, la dirigeante syndicale a proposé des mesures concrètes. La réforme des tribunaux de commerce, tout d’abord. Des instances patronales dont le seul objectif est aujourd’hui de vendre au plus offrant, en dehors de toute prise en compte de l’emploi, des conséquences de leurs décisions sur l’équilibre des filières industrielles.

Elle demande également la réforme des conseils d’administration des grandes entreprises pour y intégrer davantage de représentants des salariés. Les stratégies industrielles sont pour l’heure construites pour assurer les profits et les dividendes, au détriment des salariés, de leur emploi et de l’avenir de l’industrie dans le pays. Parallèlement, Sophie Binet demande que les comités sociaux et économiques aient voix au chapitre sur l’attribution des aides publiques. Aujourd’hui, les 211 milliards versés sans contrôle aux entreprises et notamment aux plus importantes, constituent le premier budget de l’État.
Troisième exigence, celle de l’intervention d’un État stratège. Le recours au marché comme facteur de régulation de l’industrie est un échec qui laisse béante la porte ouverte à toutes les puissances industrielles, de la Chine aux États-Unis, qui pratiquent les uns comme les autres des politiques d’intervention massive et de planification à long terme des choix de développement. « Aujourd’hui, s’indignait Sophie Binet, la BPI se comporte comme la pire des banques privées. Elle refuse de financer des projets de Scop préférant les montages patronaux qui détruisent l’emploi et les capacités de production ».

L’après-midi s’est poursuivie par des échanges entre les syndicalistes qui faisaient part de leurs projets dans différentes entreprises et le ministre qui décrivait les dispositifs gouvernementaux en cours. Non sans découvrir certaines perspectives, comme celle de la valorisation industrielle du cuivre que contiennent les câbles du réseau de télécommunication, en cours de remplacement.
Une journée du Made in France qui aura décidément fait la démonstration que ce sont bien aujourd’hui les salariés et leurs syndicats CGT qui sont à la pointe du combat pour la réindustrialisation du pays.


