Gardiens de troupeaux CGT. Une semaine de formation et de débats
Par Luc Renaud
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La quatrième édition de « Massif attaque » vient d’avoir lieu à Saint-Maurice-en-Trièves, au Sud de l'Isère. Des journées auxquelles participent les adhérents des six syndicats de gardiens de troupeaux actifs dans le pays. De quoi faire le point sur les luttes et les revendications. En la matière, il y a de quoi faire pour des salariés précaires aux conditions de travail trop souvent d’un autre temps.

« Nous sommes légitimes à demander le respect de nos droits. » Lison, de la CGT gardiens de troupeaux PACA, animait un atelier intitulé « Salaire et conditions de travail : se préparer pour négocier avec les employeurs ». Faire face à ses patrons, ça n’est pas automatique. « Souvent, les gardiens sont embauchés par un groupement d’éleveurs, plusieurs employeurs auxquels ils doivent faire face ; il n’est pas toujours simple de demander un salaire, des conditions de logement décentes… lorsqu’on est seul, souvent jeune, pour un contrat d’estive par définition précaire… »
Alors Lison appelle à revenir aux bases. Ce qui crée la richesse de l’éleveur, c’est le travail du berger : la valeur ajoutée au troupeau doit être partagée. « Il faut toujours insister sur la qualification des nos métiers : nous travaillons en milieu isolé pour conduire les troupeaux en fonction de la qualité de l’herbage, nous soignons les bêtes, nous les protégeons contre les prédations, nous nous occupons des chiens de conduite et des chiens de protection, nous veillons à la cohabitation entre randonneurs et troupeaux… tout cela ne s’improvise pas et demande des connaissances, une formation. »

Réalités que refusent de reconnaître les employeurs au premier rang desquels la FNSEA, première organisation patronale agricole.
L’objectif des syndicats de gardiens de troupeaux (SGT) et de la Fédération nationale de l’agroalimentaire et de la forêt CGT, c’est la reconnaissance de la spécificité du métier de gardien de troupeau dans le cadre de la convention collective des ouvriers agricoles. Au niveau national, les négociations ont été être mises sous la tutelle du ministère de l’Agriculture face au refus de toute discussion exprimé par la FNSEA et la Fédération nationale ovine – pour leurs représentants, le niveau national n’était pas l’échelon pertinent. En Isère et en Savoie, les FDSEA ont pourtant décrété que le niveau départemental n’était pas adapté à la négociation… Et la FDSEA « a mis comme préalable à d’éventuelles négo qu’ils ne discuteraient pas avec ceux d’entre nous qui parlent à des journalistes », témoigne Emmeline Tabillon, secrétaire du SGT CGT Isère.
Dans certains départements, il existe pourtant des accords comportant quelques acquis pour les bergers et vachers. « Ils s’appliquent en fonction de la localisation du siège de l’entreprise, explique Lison, ce qui fait que d’un versant à l’autre d’une même montagne, selon là où habite votre patron, vous n’avez pas les mêmes droits. »

D’où la nécessité d’une négociation nationale mais aussi de discussions locales pour faire avancer les revendications.
Lesquelles relèvent d’un strict minimum. Le matin, le troupeau part au lever du jour. Il rentre en fin d’après-midi, début de soirée. Huit à dix heures de conduite. La journée n’est pas terminée : soins des bêtes, installation et vérification des parcs, alimentation des chiens… Au total, une dizaine d’heures de travail au minimum, sept jours sur sept. Sans compter la responsabilité de « veilleur de nuit », face à la prédation. Soixante-dix heures hebdomadaires – souvent davantage – payées entre 35 et 44 heures. Payées au SMIC horaire.
L’équipement ? Il est à la charge du salarié. Chien de conduite, chaussures, vêtements de travail… « Nous estimons à 250 euros par mois ce qui est à notre charge », commente Emmeline Tabillon, secrétaire du syndicat SGT Isère. Et des conditions d’hébergement souvent insalubres : accès à l’eau potable parfois déficient, par exemple.
Sans oublier la santé et la sécurité au travail. « La saison dernière, deux gardiens sont morts. Le premier a été foudroyé alors qu’il soignait ses bêtes ; les premiers mots de son employeur ont été pour dire que c’était son jour de repos, ce n’était donc pas un accident du travail, il se reposait sous l’orage ; le second s’est suicidé en laissant une lettre où il disait qu’il n’en pouvait plus de travailler dans ces conditions », déplore Emmeline Tabillon.
Dans les Hautes-Alpes, la réponse opposée publiquement à ces exigences par des employeurs se résume à une menace : « Il n’y aura plus que des Roumains et des Tunisiens pour garder les bêtes. » Tout un programme.
40 %
du travail agricole
est réalisé par des salariés – chiffre issu de la comparaison en « équivalents temps plein des salariés et des exploitants agricoles. Les salariés agricoles sont deux fois plus nombreux que les agriculteurs qui les emploient, mais ils sont souvent saisonniers, ce qui explique cette différence sur un travail à l’année. Les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à employer de la main d’œuvre.

Sur les pentes du Canigou, la naissance d’un syndicat
Le SGT-CGT des Pyrénées catalanes vient de voir le jour. Samy, l’un de ses initiateurs, nous explique comment et pourquoi.
Un drapeau planté au sommet du Canigou pour annoncer la création du syndicat CGT. Tout un symbole. Celui d’une détermination sans faille et d’un attachement viscéral à la montagne, au pays catalan, à l’alpage…
Le déclencheur, ce fut la dermatose nodulaire bovine, en fin d’année dernière. « L’abattage, un carnage, même si ça a été moins massif chez nous, se souvient Samy, j’ai un voisin qui a perdu tout son troupeau ; tout le monde a pleuré avec les éleveurs, mais personne n’a eu un mot pour les salariés des fermes. » De fait, « j’ai un copain qui a perdu son boulot de vacher, et rien, pas un mot, pas une aide, juste bon à aller chercher du travail au marché gare, à Saint-Charles. » De l’alpage au tri des plateaux de pêches à l’usine du marché d’intérêt national de Perpignan.
La création du syndicat des gardiens de troupeaux CGT des Pyrénées orientales, c’est peut-être d’abord la détermination à faire reconnaître un travail invisibilisé, celui de salariés ignorés.

Samy a pris son bâton de berger, lui qui travaille de mai à octobre sur les pentes du Canigou, avec un troupeau de vaches qui sera cette année amputé de moitié. « L’isolement, c’est d’abord ça qui caractérise notre profession, il faut commencer par pouvoir contacter les vachers et bergers qui travaillent dans les différents massifs du département », explique Samy. Il a fallu « grappiller les numéros ». Ils s’y sont mis à plusieurs avec un objectif, celui de dresser une cartographie de l’activité des gardiens de troupeaux, de ce que représente leur travail. De quoi avoir du biscuit pour négocier.
« Nous voulons obtenir un avenant départemental à la convention collective nationale, comme cela existe dans des départements où le pastoralisme est représenté, ce qui n’existe pas aujourd’hui chez nous et laisse les gardiens de troupeaux au bon vouloir des employeurs », précise Samy.
Le travail de mise en relation des salariés se poursuit et devrait déboucher sur une assemblée générale en novembre, après la saison d’estive. Et Samy souligne l’importance de l’aide qu’il a reçue de la part des autres syndicats CGT de bergers, mais aussi de l’union locale de Prades et de l’union départementale CGT des PO.
Le syndicat des gardiens de troupeaux CGT Pâtres Pyrénées catalanes (PPC-CGT) est le sixième syndicat CGT créé par des salariés vachers et bergers.
6
syndicats CGT de gardiens de troupeaux
ont été créés en France depuis quatre ans. Les deux derniers viennent de l’être en Franche-Conté et dans les les Pyrénées catalanes. Les quatre autres sont présents en Ariège, Cévennes, Provence-Alpes-Côte‑d’Azur et Isère Alpes du Nord. Une branche du salariat au sein de laquelle la CGT accroît ses effectifs.

Semaine studieuse
Massif Attaque – dont c’était mai la quatrième édition du 29 avril au 3 mai – c’est un peu l’université d’été des syndicalistes CGT des gardiens de troupeaux, à l’intersaison, au moment où les saisonniers ont moins de contraintes. Une semaine nationale de formation et de débats organisée par la CGT à l’attention des membres des syndicats mais aussi de tous les bergers qui souhaitent s’informer et témoigner. Cette année, des thèmes comme « Paysannerie et lutte des classes », « Histoire des luttes des ouvriers agricoles » ou « Développement du salariat précaire en agriculture » et « Lutter pour la santé et la sécurité au travail » figuraient au programme.

L’extrême droite parlementaire propose de légaliser le travail gratuit
Face aux abus des employeurs, à des conditions de travail et de vie parfois difficilement soutenables, une députée de droite propose un texte qui réduit les possibilités de recours.
La députée ciottiste des Alpes de Haute-Provence, Sophie Ricourt Vaginay, a déposé le 3 mars dernier une proposition de loi visant à créer « un statut juridique particulier pour le berger d’alpage ». « Pensé pour (et par) le patronat agricole, le contenu de cette proposition est catastrophique pour les gardiens de troupeaux », commentent les syndicats CGT de ces salariés.
La durée du travail… au forfait
Le fil conducteur du texte consiste à « légaliser les abus plutôt que d’y mettre fin ». Ainsi de l’article 2 de la proposition. Il porte sur le temps de travail en fixant sa durée hebdomadaire par un « forfait national adapté ». La réalité actuelle est celle d’une durée pouvant aller à 90 heures par semaine. Un « forfait », c’est l’abandon de toute perspective de comptabilisation du temps de travail effectif et d’une récupération du temps de travail par les repos compensateurs, comme cela se pratique dans d’autres secteurs comparables. C’est aussi la légalisation de la rémunération du forfait et la disparition de la notion de temps de travail.
Dans son article 3, cette proposition prévoit la création de primes d’isolement et de pénibilité établies en fonction « de la durée de l’estive, du nombre d’animaux et de l’isolement géographique objectif ». Les SGT-CGT rappellent que les gardiens de troupeaux « ne bénéficient toujours pas de la prime de précarité de fin de contrat » due aux contrats à durée déterminée « classiques ». « C’est la seule prime que nous réclamons, quels que soient le niveau d’isolement géographique, le nombre d’animaux gardés ou la durée du contrat de travail. » Et de rappeler que « nous attendons surtout une revalorisation de nos salaires à la hauteur de nos qualifications et de la pénibilité réelle de nos métiers ». D’autant que les indemnités chômage – pour ceux qui y ont droit – sont calculées sur la base du salaire, hors primes.
Hébergement, dispositions restrictives
Enfin, les dispositions sur l’amélioration de l’hébergement contenues dans les articles 4 et 5 de la proposition concernent uniquement les « cabanes d’alpage », notion qui n’est pas définie. Ce qui « exclut sans aucune justification les hébergements de colline et de plaine, souvent occupés en période hivernale. Nous savons mieux que quiconque qu’une caravane délabrée en bord de route n’est pas plus supportable qu’une cabane insalubre en altitude ».
Pour les gardiens de troupeaux CGT, « produit sans jamais tenir compte des besoins réels des gardiens et gardiennes de troupeaux salarié.e.s, ce texte débarrasse les exploitants agricoles d’une grande partie de leurs obligations et de leurs responsabilités : travail gratuit légalisé, précarisation de la profession inscrite dans la loi, conditions fantaisistes pour bénéficier d’une reconnaissance de la pénibilité du travail ».
47,8 %
c’est le taux du « surrisque de suicide » chez les salariés agricoles par rapport à la moyenne des chiffres enregistrés par professions et par tranches d’âge. Pour ce qui concerne les exploitants agricoles, ce « surrisque » fait, légitimement, la une des médias : les agriculteurs ont 36,3 % de risque supplémentaire de se suicider que la moyenne des assurés sociaux d’autres régimes. Les salariés agricoles, eux, se suicident dans le silence médiatique.
Les cordistes, eux aussi confrontés à la précarité et au danger
Parmi les conférences et ateliers organisé au fil de la semaine, l’une d’elles était consacrée à la santé au travail et aux risques, parfois mortels, pris par les gardiens de troupeaux dans l’exercice de leur profession.
L’association des cordistes en colère et solidaires avait été invitée à y participer. Une profession dont les points communs avec celle des gardiens sont nombreux : une moyenne d’âge jeune, des métiers à risque, précaires, au taux de renouvellement important, particulièrement exposée aux accident du travail… On apprenait ainsi que depuis 2006, au moins quarante cordistes ont perdu la vie dans un accident du travail. Pour une profession représentant un équivalent temps plein d’à peine plus de sept mille travailleurs, ces drames représentent un taux moyen de 27 décès par an pour 100 000 salariés. En 2024, la moyenne nationale tous secteurs confondus était de 3,6 morts pour 100 000 salariés.






