Pont-de-Claix. Sophie Binet et le ministre de l’Industrie : Exalia, « l’histoire n’est pas finie »

Par Manuel Pavard

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Sophie Binet à Pont-de-Claix face aux médias, aux côtés de Séverine Dejoux, ancienne déléguée CGT de Vencorex, et de Nicolas Benoit, secrétaire départemental de l'UD CGT Isère.
Pont-de-Claix accueillait ce jeudi 26 mars, les "Assises CGT du made in France". Au lendemain du rejet par le tribunal de commerce du projet de reprise Exalia sur la plateforme chimique, Sophie Binet a dénoncé une décision purement financière, sans égards pour la réalité industrielle, annonçant que le syndicat demanderait une commission d'enquête sur le "scandale Vencorex". Mais la secrétaire générale de la CGT assure que la partie n'est pas finie pour Exalia, ce que confirme le ministre de l'Industrie Sébastien Martin. Une nouvelle réunion est ainsi prévue prochainement à Bercy avec les porteurs de projet et des propositions sont à l'étude.

Le thème de l’é­vé­ne­ment — « Pro­duire local, agir glo­bal » — était bien plus large que le seul dos­sier Exa­lia. Mais en orga­ni­sant ses « Assises du made in France », ce jeu­di 26 mars, à Pont-de-Claix, à quelques enca­blures de la pla­te­forme chi­mique et au len­de­main de la déci­sion de jus­tice sur la reprise des actifs de Ven­co­rex, la CGT avait conscience que le sujet se retrou­ve­rait au cœur des débats. Pré­ci­sion qui s’est avé­rée juste, mais pas dans le sens espé­ré.

Sophie Binet a dénon­cé le « scan­dale natio­nal » de Ven­co­rex et fus­ti­gé le rôle des tri­bu­naux de com­merce, au len­de­main de la déci­sion néga­tive ren­due pour Exa­lia.

« Nous pen­sions fêter aujourd’­hui une déci­sion emblé­ma­tique, à savoir la reprise du site un an et demi après sa fer­me­ture et le redé­mar­rage du site indus­triel », indique la secré­taire géné­rale de la CGT Sophie Binet. « Mal­heu­reu­se­ment, le tri­bu­nal de com­merce en a déci­dé autre­ment. » À la grande sur­prise des por­teurs de pro­jet et des anciens sala­riés de Ven­co­rex — pré­sents en nombre dans le public ce jeu­di — enga­gés dans l’a­ven­ture, le tri­bu­nal des acti­vi­tés éco­no­miques (TAE) de Lyon [NDLR : son nou­veau nom depuis jan­vier 2025] a en effet reje­té le pro­jet Exa­lia.

La CGT demande « une commission d’enquête immédiate »

La juri­dic­tion a ain­si déci­dé de « vendre à la découpe Ven­co­rex à un fer­railleur, au lieu de pri­vi­lé­gier notre pro­jet indus­triel, por­té par les sala­riés ». Les­quels avaient pour­tant réus­si, sou­ligne-t-elle, « à dépla­cer des mon­tagnes et à mettre autour de leur pro­jet tous les élus locaux, de très nom­breux indus­triels locaux et même la BPI qui, miracle, était mon­tée à bord et avait sor­ti son car­net de chèques ». Mais mal­gré ce sou­tien et les finan­ce­ments confir­més, mal­gré le savoir-faire des équipes et la dimen­sion stra­té­gique des pro­duits, mal­gré la qua­li­té des ins­tal­la­tions décar­bo­nées, « tout est tom­bé à l’eau ».

Le public, venu en nombre au bou­lo­drome de Pont-de-Claix pour ces assises, a chau­de­ment applau­di Sophie Binet.

« Un scan­dale de A à Z et une honte », tonne Sophie Binet au micro, applau­die par le public. La CGT lance donc la contre-attaque et demande d’ores et déjà « une com­mis­sion d’en­quête immé­diate sur ce scan­dale natio­nal ». Objec­tif : exa­mi­ner la « série de déci­sions catas­tro­phiques » prises ces deux der­nières années et ayant abou­ti à la situa­tion actuelle. Pre­mière d’entre elles, « le fait que l’É­tat n’ac­tionne pas les méca­nismes anti-dum­ping qui auraient pu empê­cher la faillite de Ven­co­rex », à l’é­poque où son concur­rent chi­nois Wan­hua a jus­te­ment usé de cette stra­té­gie de dum­ping.

Quand la secré­taire géné­rale de la CGT fait la leçon au ministre.

« Deuxième déci­sion scan­da­leuse, lorsque M. Fer­rac­ci, l’an­cien ministre de l’In­dus­trie, a refu­sé de natio­na­li­ser, à l’au­tomne 2024 », s’op­po­sant ain­si à la demande una­nime des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et de nom­breux élus locaux. La troi­sième déci­sion concerne l’é­chec du pro­jet de reprise en coopé­ra­tive, mon­té en trois semaines par les sala­riés, qui « se sont heur­tés à une fin de non-rece­voir de la part de la BPI puis du tri­bu­nal de com­merce », déplore la secré­taire géné­rale de la CGT.

« Le pro­blème des tri­bu­naux de com­merce est simple. On ne peut pas lais­ser l’a­ve­nir de nos indus­tries et de nos entre­prises entre copains et coquins, dans les mains de patrons qui sont entre eux, sans aucune trans­pa­rence et en toute opa­ci­té. »

Enfin, der­nier volet de ce « drame en quatre actes », l’or­don­nance du TAE de Lyon reto­quant le pro­jet Exa­lia. Après les « cas emblé­ma­tiques » des pape­te­ries Condat (Dor­dogne) ou de Brandt, c’est ain­si une nou­velle illus­tra­tion édi­fiante de la par­tia­li­té des tri­bu­naux de com­merce dans ce type d’af­faires. « Le pro­blème des tri­bu­naux de com­merce est simple. On ne peut pas lais­ser l’a­ve­nir de nos indus­tries et de nos entre­prises entre copains et coquins, dans les mains de patrons qui sont entre eux, sans aucune trans­pa­rence et en toute opa­ci­té », s’in­surge Sophie Binet.

Sébas­tien Mar­tin, un ministre de l’In­dus­trie qui était atten­du de pied ferme à Pont-de-Claix.

La diri­geante de la CGT sou­haite donc qu’une com­mis­sion d’en­quête fasse « toute la lumière sur les dys­fonc­tion­ne­ments pro­fonds des tri­bu­naux de com­merce ». Elle appelle ain­si à les « démo­cra­ti­ser », notam­ment en y inté­grant les syn­di­cats de sala­riés. « Ce n’est pas pos­sible que dans le dos­sier Exa­lia, pour­tant sou­te­nu par le ministre et par la BPI, le tri­bu­nal de com­merce décide, pour des rai­sons qui échappent à tout le monde, d’en­voyer cette pla­te­forme chi­mique à la casse », assène-t-elle.

« Le tribunal n’a pas regardé la réalité industrielle »

Les por­teurs de pro­jet ont d’ailleurs dû batailler pour prendre connais­sance — seule­ment dans la soi­rée de mer­cre­di — de l’or­don­nance du juge. « On est tou­jours débous­so­lés par les déci­sions des tri­bu­naux de com­merce », avoue le pré­sident de la Métro­pole Chris­tophe Fer­ra­ri. Cette fois encore, « le tri­bu­nal a choi­si celui qui met­tait le plus d’argent sur la table et n’a pas regar­dé la réa­li­té indus­trielle ». Or, la meilleure offre finan­cière éma­nait du fer­railleur qui ne pro­po­sait a prio­ri que « 1,6 mil­lion d’eu­ros de plus qu’Exa­lia ».

Chris­tophe Fer­ra­ri, pré­sident de Gre­noble Alpes Métro­pole et co-por­teur du pro­jet Exa­lia.

« Pour nous, le tri­bu­nal n’a pas pris en compte la durée pen­dant laquelle le liqui­da­teur devra entre­te­nir la pla­te­forme. Il se base sur aujourd’­hui, pas sur le long terme », ajoute l’ex-délé­guée CGT de Ven­co­rex Séve­rine Dejoux, autre che­ville ouvrière d’Exa­lia. Autre point évo­qué dans l’or­don­nance, la pol­lu­tion his­to­rique du site. Mais là aus­si, cette der­nière conteste l’ar­gu­ment : « Notre dos­sier per­met d’a­voir une meilleure ges­tion de la pol­lu­tion puisque nous repre­nons l’en­semble de la pla­te­forme, en per­met­tant la réin­dus­tria­li­sa­tion du site. » Ceci, alors que « le fer­railleur va lais­ser tout en l’é­tat, avec une friche indus­trielle », insiste-t-elle.

Séve­rine Dejoux, ex-délé­guée CGT Ven­co­rex, est main­te­nant enga­gée dans le pro­jet Exa­lia.

Le troi­sième et der­nier élé­ment concerne les auto­ri­sa­tions d’ex­ploi­ter. Le TAE reproche aux pro­mo­teurs d’Exa­lia de ne pas avoir encore ce pré­cieux sésame. Argu­ment tota­le­ment ubuesque ! « C’est nor­mal, c’est comme ça que ça se passe, iro­nise Séve­rine Dejoux. On a dépo­sé le dos­sier auprès de la DREAL, il y a main­te­nant trois mois de délai pour avoir l’au­to­ri­sa­tion. On attend cette réponse mais ça ne peut pas être un motif de refus du tri­bu­nal. »

Le ministre prié d’intervenir « pour empêcher la catastrophe »

Outre la com­mis­sion d’en­quête, la CGT avait une seconde requête à for­mu­ler au ministre de l’In­dus­trie, lui deman­dant d’in­ter­ve­nir « pour empê­cher cette catas­trophe ». De retour à Pont-de-Claix quatre mois après sa venue sur la pla­te­forme chi­mique, Sébas­tien Mar­tin était invi­té à par­ti­ci­per, ce jeu­di après-midi, à une table ronde sur l’a­ve­nir indus­triel en France, avec Sophie Binet et Gisèle Ros­sat-Mignot, direc­trice du réseau de la Banque des ter­ri­toires. Mais avant cela, il a pu s’en­tre­te­nir avec la secré­taire géné­rale de la CGT et les por­teurs de pro­jet — Séve­rine Dejoux, Chris­tophe Fer­ra­ri et Oli­vier Six, PDG de CIC Orio — pour évo­quer le dos­sier Exa­lia.

Dans le public, la maire PCF d’É­chi­rolles Aman­dine Demore, aux côtés de son adjoint Auré­lien Farge et (à droite) de la dépu­tée LFI de l’I­sère San­drine Nos­bé.

Une ren­contre plu­tôt fruc­tueuse, se féli­citent les dif­fé­rents acteurs. « Il y a eu un chan­ge­ment de ton de la part du ministre, se féli­cite Sophie Binet. C’est une pre­mière vic­toire, on a eu sa confir­ma­tion que l’his­toire n’é­tait pas finie pour Ven­co­rex. Le ministre s’est enga­gé à tout mettre en œuvre », pour­suit-elle, pour trou­ver une solu­tion — notam­ment en enga­geant des négo­cia­tions finan­cières avec le fer­railleur pour remettre Exa­lia dans le jeu.

Le ministre de l’In­dus­trie Sébas­tien Mar­tin croit tou­jours au pro­jet Exa­lia, assure-t-il.

« Hier, on a pris un énorme coup de mas­sue sur la tête », recon­naît de son côté Chris­tophe Fer­ra­ri, quelque peu ras­sé­ré­né depuis. Comme ses col­lègues, le pré­sident de la Métro­pole et maire de Pont-de-Claix a en effet réa­li­sé qu’il res­tait « encore des options sur la table ». Et ce, sur deux plans. Au niveau judi­ciaire, les por­teurs de pro­jet ont ain­si sol­li­ci­té — sans réponse à ce stade — la pro­cu­reure géné­rale de Lyon, la seule ayant auto­ri­té pour faire appel d’un juge­ment du tri­bu­nal de com­merce. « Elle a dix jours pour dépo­ser un recours », pré­cise Chris­tophe Fer­ra­ri.

Une réunion des acteurs à Bercy

En paral­lèle, les dis­cus­sions se pour­suivent entre les ser­vices de l’É­tat et les dif­fé­rents acteurs concer­nés. Ceux-ci vont ain­si se retrou­ver à Ber­cy en fin de semaine pro­chaine [cer­tai­ne­ment ven­dre­di 3 avril] pour une réunion de tra­vail, sous l’é­gide du ministre de l’In­dus­trie. Inter­pel­lé par Séve­rine Dejoux aux « Assises du made in France », Sébas­tien Mar­tin l’as­sure : « Le pro­jet Exa­lia, j’y crois. » Une convic­tion ancrée, selon lui, de longue date, en l’oc­cur­rence depuis sa visite de la pla­te­forme chi­mique, en novembre der­nier.

Séve­rine Dejoux a inter­pel­lé direc­te­ment le ministre durant la table ronde.

Le ministre entend mettre tout le monde autour de la table : les repré­sen­tants d’Exa­lia et les repre­neurs — en par­ti­cu­lier le fer­railleur, mais éga­le­ment Suez, dont l’offre a été rete­nue pour le fon­cier (comme PDC Che­mi­cal / Wan­hua) mais qui a besoin de la venue d’Exa­lia pour son acti­vi­té. « On va essayer de trou­ver la solu­tion », explique Sébas­tien Mar­tin, pour répondre à cette ques­tion : « Com­ment réin­tro­duire le pro­jet Exa­lia à l’in­té­rieur de l’an­cien site Ven­co­rex ? »

Sophie Binet a conclu la jour­née en s’a­dres­sant aux nom­breux mili­tants et mili­tantes CGT dans la salle.

« Main­te­nant, on attend des actes », lance Sophie Binet. Car « la CGT ne lâche­ra rien tant qu’il n’y aura pas de solu­tion sur le dos­sier Ven­co­rex », pro­met sa secré­taire géné­rale. De fait, Exa­lia consti­tue, conclut Séve­rine Dejoux, le par­fait sym­bole du thème de ces assises CGT, à savoir « pro­duire ici ce qu’on consomme ici. Le pro­jet Exa­lia, c’est notam­ment pro­duire du chlore et des pro­duits pour le trai­te­ment de l’eau dans un ter­ri­toire où aujourd’­hui, on a un manque. » S’y oppo­ser, c’est, estime Sophie Binet, faire défi­ni­ti­ve­ment de « Ven­co­rex un sym­bole de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion ».

Un public nom­breux dès le matin.
Les élus avaient fait le dépla­ce­ment.

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