Grenoble. Lycéens et profs dénoncent le « durcissement » de la répression policière

Par Manuel Pavard

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Les CRS positionnés devant le lycée Argouges, mardi 3 novembre, après avoir chargé et gazé les lycéens qui bloquaient l'entrée ; deux jeunes ont été interpellés à cette occasion.
Des enseignants, élèves et parents de différents lycées de l'agglomération grenobloise tenaient une conférence de presse, ce vendredi 6 novembre, à la Correspondance, pour dénoncer le durcissement de la répression policière depuis la rentrée, lors des blocages d'établissements. Les témoignages de violences policières ciblant profs et lycéens affluent en effet depuis lundi 2 novembre. Et au moins 25 jeunes ont été interpellés durant la semaine, dont une quinzaine placés en garde à vue. Une volonté d'intimider les lycéens et leurs soutiens, ce qui, au contraire, renforce leur détermination.

Il est deve­nu, mal­gré lui, un sym­bole de la répres­sion poli­cière envers le mou­ve­ment lycéen, à Gre­noble. Inter­pel­lé devant son lycée mer­cre­di 4 novembre à 7h40, Lok­man, élève en pre­mière à Emma­nuel-Mou­nier, est enfin sor­ti de l’hô­tel de police le len­de­main soir. Après trente-six heures de garde à vue ! Mais sans aucune charge. Offi­ciel­le­ment, il a été arrê­té pour une alter­ca­tion pré­su­mée, la veille, avec un lycéen non blo­queur. Pour­tant, « même les poli­ciers recon­nais­saient qu’ils n’a­vaient rien contre moi », iro­nise Lok­man lors de la confé­rence de presse orga­ni­sée, ce ven­dre­di 6 novembre, à la Cor­res­pon­dance, par des ensei­gnants et lycéens mobi­li­sés.

De g. à d., Sali­ma, parent d’é­lèves, Rémi Adam, prof à Vau­can­son, Ulka, élève à Argouges, et Amé­lie Dur­ville, ensei­gnante à Mou­nier, lors de la confé­rence de presse orga­ni­sée ven­dre­di 6 novembre à la Cor­res­pon­dance.

Pour lui, « les ordres venaient de plus haut ». De l’a­vis géné­ral, le fait que l’a­do­les­cent soit une figure locale du mou­ve­ment lycéen, membre de la coor­di­na­tion inter-lycées de Gre­noble, explique sans doute en grande par­tie la déci­sion de le prendre pour cible. Les quelque 200 mani­fes­tants ras­sem­blés mer­cre­di après-midi devant le com­mis­sa­riat, pour récla­mer sa libé­ra­tion, étaient d’ailleurs conscients du vide du dos­sier. Par­mi eux, la mère de Lok­man, res­tée sans nou­velles de son fils, pour­tant mineur, et « dans une inquié­tude ter­rible jus­qu’au len­de­main ».

« Une politique qui vise à nous faire rentrer dans le rang »

« La police avait la volon­té de me lais­ser dans le flou », affirme Lok­man qui n’a­vait lui non plus qua­si­ment aucune infor­ma­tion durant sa garde à vue. « C’est une poli­tique qui vise à faire bais­ser la tête de tout le mou­ve­ment et à nous faire ren­trer dans le rang », lance Rémi Adam, ensei­gnant au lycée Vau­can­son. À ses côtés, dans la salle du tiers-lieu La Cor­res­pon­dance, des col­lègues profs et des élèves de dif­fé­rents lycées de l’ag­glo­mé­ra­tion gre­no­bloise (Vau­can­son donc, mais aus­si Mou­nier, Louise-Michel, Argouges, les Eaux-Claires, Marie-Curie, Aris­tide-Ber­gès). Tous par­tagent le même constat : un « dur­cis­se­ment très intense » de la répres­sion poli­cière depuis lun­di 2 novembre au matin.

Ras­sem­ble­ment devant l’hô­tel de police, le 4 novembre, en soli­da­ri­té avec Lok­man, lycéen de Mou­nier inter­pel­lé le matin, lors du blo­cage de son lycée.

Les effec­tifs de CRS, police natio­nale ou gen­dar­me­rie mobile posi­tion­nés depuis des semaines aux abords ou devant les lycées ont visi­ble­ment reçu des consignes de fer­me­té du gou­ver­ne­ment depuis la der­nière ren­trée. Rémi Adam pro­teste ain­si « contre la volon­té du pou­voir de reprise en main poli­cière faite de fouilles, de contrôles d’i­den­ti­té tout aus­si arbi­traires, de bru­ta­li­té, d’in­ter­pel­la­tions, de gardes à vue et d’in­ti­mi­da­tions sans pré­cé­dent dans l’his­toire récente ».

« On est tous cho­qués de cette répres­sion poli­cière et de ces vio­lences qui sont allées encore plus loin depuis la ren­trée, dans la plu­part des lycées », confirme Ulka, élève en ter­mi­nale au lycée André-Argouges, qui évoque notam­ment « les poli­ciers ren­trant dans les lycées pour arrê­ter les élèves ». Le cas de Lok­man est en effet loin d’être iso­lé à Gre­noble où au moins vingt-cinq inter­pel­la­tions ont été recen­sées entre lun­di et mer­cre­di, sur les blo­cages de lycées. Par­mi les jeunes arrê­tés, qua­torze ont été pla­cés en garde à vue en début de semaine, aux­quels s’a­joutent a prio­ri d’autres lycéens ce ven­dre­di — les chiffres défi­ni­tifs res­tent incer­tains.

Violences physiques, insultes, coups, menaces, intimidations

Les témoi­gnages fai­sant état de vio­lences poli­cières affluent depuis la ren­trée, en pro­ve­nance de nom­breux éta­blis­se­ments sco­laires. Les ensei­gnants de la Cité sco­laire inter­na­tio­nale Euro­pole ont ain­si écrit une lettre ouverte dénon­çant le com­por­te­ment des CRS inter­ve­nus lors du blo­cage de leur lycée, lun­di 2 novembre. Vio­lences phy­siques, insultes, coups, menaces, inti­mi­da­tions… Rien n’a man­qué à ce triste pal­ma­rès.

Ras­sem­ble­ment devant le lycée Mou­nier, le 5 novembre, pour dénon­cer notam­ment la répres­sion poli­cière.

Idem lors de la confé­rence de presse où tous, profs comme lycéens, riva­lisent d’a­nec­dotes sur l’at­ti­tude cho­quante des poli­ciers au cours de leurs inter­ven­tions. Exemple avec Mathieu, ensei­gnant au lycée Louise-Michel. « Lun­di matin, ça a été très violent », raconte-t-il. « Il y avait six cars de CRS ins­tal­lés devant et ils fouillaient les élèves comme les profs. Cer­tains par­mi nous ont refu­sé d’être fouillés donc on s’est mis de fait en grève et on a com­men­cé à pro­tes­ter devant le lycée. Mais les CRS nous ont repous­sés à 50 mètres du lycée. Et la cheffe d’é­ta­blis­se­ment, qu’on a inter­pel­lée, nous a dit qu’elle n’y pou­vait rien, que c’é­tait les ordres de la pré­fec­ture. »

Le bilan de cette mati­née à Louise-Michel a été lui aus­si très lourd. « Il y a eu cinq inter­pel­la­tions d’é­lèves ; un élève qui a pris un tir de LBD en tir ten­du dans les jambes, avant d’être arrê­té éga­le­ment ; une per­sonne qui était sur la voie publique et qui a été elle aus­si inter­pel­lée, sans aucune rai­son valable… Juste car elle pre­nait une vidéo de la scène », s’in­digne Mathieu. « On a tous été pro­fon­dé­ment cho­qués ! »

« La vio­lence, ce n’est pas que les coups. Cette image de la police qui fait entrer les élèves, c’est aus­si une vio­lence très impor­tante ! »

Pour­quoi le gou­ver­ne­ment a‑t-il déci­dé de mon­ter encore d’un cran le niveau de la répres­sion au retour de ces vacances d’au­tomne ? « Il tenait à annon­cer que les lycées étaient ouverts lun­di 2 novembre », estime Rémi Adam. « La majo­ri­té des éta­blis­se­ments l’ont effec­ti­ve­ment été mais sous cette pres­sion et cette menace », ajoute-t-il.

Amé­lie Dur­ville, ensei­gnante en sec­tion pro­fes­sion­nelle au lycée Mou­nier, l’a obser­vé éga­le­ment. Avant les vacances, se sou­vient-elle, les élèves blo­quaient avec des pou­belles le lycée, qui était « décla­ré fer­mé qua­si­ment tous les jours ». À l’é­poque, « le pro­vi­seur fai­sait en sorte que la police inter­vienne le moins pos­sible ». Mais depuis lun­di, chan­ge­ment d’am­biance. « Le lycée est cen­sé être ouvert et on nous a bien dit que dès qu’un por­tail serait blo­qué, il y aurait inter­ven­tion poli­cière directe. Ce sont les consignes du rec­to­rat, c’est-à-dire de la pré­fète », sou­ligne la prof de lettres his­toire.

Cor­don de gen­darmes mobiles bar­rant l’ac­cès au lycée Mou­nier, début octobre.

Dans une grande par­tie des éta­blis­se­ments gre­no­blois, les lycéens ont ain­si dû s’ha­bi­tuer à voir les poli­ciers les accueillir — ou plu­tôt les cueillir — chaque matin au por­tail d’en­trée. Ain­si, à Argouges, « les ouver­tures ont été assu­rées par la police presque tous les jours, quand le lycée était ouvert », indique Ulka. « En fait, ça ne marche pas car soit les élèves rentrent sous pres­sion mais ne veulent pas y aller, soit ils ont trop peur de ren­trer et de devoir pas­ser devant une dizaine de CRS armés pour aller en cours. Et il y a aus­si beau­coup d’é­lèves raci­sés qui nous expliquent que les CRS ont des regards noirs quand ils passent. » Chose guère ras­su­rante pour ces lycéens.

« Dérive autoritaire » et « hypocrisie totale »

Pré­sente à la confé­rence de presse, Sali­ma, mère de deux enfants en seconde et pre­mière au lycée Mou­nier, rap­pelle une évi­dence : « La vio­lence, ce n’est pas que les coups. Cette image de la police qui fait entrer les élèves, c’est aus­si une vio­lence très impor­tante ! » Elle l’a­voue, « cette répres­sion l’in­quiète, en tant que maman ». Sali­ma ne com­prend pas la pas­si­vi­té et le « silence » des auto­ri­tés — poli­tiques comme édu­ca­tives. La Gre­no­bloise y voit aus­si « une vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle ». Et pour elle, « c’est très grave que l’ins­pec­tion accepte cette répres­sion ».

Les cama­rades de Lok­man étaient pré­sents pour le sou­te­nir, mer­cre­di 4 novembre, devant le com­mis­sa­riat.

Il est désor­mais grand temps de tirer la son­nette d’a­larme face à cette « dérive auto­ri­taire », s’in­surge Lok­man, poin­tant « l’hy­po­cri­sie totale » d’une par­tie de la classe poli­tique et des médias mains­tream, qui auraient réagi bien dif­fé­rem­ment « si ça se pas­sait en Iran », par exemple. Alors que faire ? Le lycéen appelle de nou­veau à la conver­gence des luttes et des colères ain­si qu’à « remettre en cause le sys­tème tout entier, sans se limi­ter à l’é­du­ca­tion ».

« Ils essayent de nous faire peur mais on n’a pas peur »

En outre, contrai­re­ment à ce que pré­tend le gou­ver­ne­ment, la majo­ri­té des lycées fonc­tionnent tou­jours en mode dégra­dé. « Depuis le 29 sep­tembre, il n’y a pas eu un seul jour de cours qui s’est tenu nor­ma­le­ment… Donc faire croire qu’on pour­rait reprendre comme si de rien n’é­tait, accueillir les élèves et faire l’ap­pel, ça nous semble impos­sible », sou­ligne Amé­lie Dur­ville. Certes, « on a pas­sé un cap » en matière de répres­sion. Mais « ça n’en­tame ni la déter­mi­na­tion des élèves ni la nôtre. Au contraire même : à Mou­nier, les élèves ont pris la mobi­li­sa­tion en main, ont deman­dé à orga­ni­ser des AG. C’est plu­tôt un suc­cès », se féli­cite la prof.

Pan­carte d’une lycéenne dénon­çant les vio­lences poli­cières à la mani­fes­ta­tion inter­pro­fes­sion­nelle et inter­syn­di­cale du 5 novembre.

Rémi Adam abonde. Au lycée Vau­can­son, le dis­po­si­tif poli­cier, impres­sion­nant, a été « res­sen­ti par beau­coup comme une véri­table pro­vo­ca­tion », assure-t-il. « Il n’a pas éteint la colère de la jeu­nesse et des per­son­nels mobi­li­sés mais au contraire, ren­force leur volon­té d’in­ver­ser le cours des choses et d’im­po­ser leurs reven­di­ca­tions. »

Dans la salle, tous affichent leur « déter­mi­na­tion à conti­nuer jus­qu’au bout », comme l’ex­plique Alice Cha­puis, ensei­gnante au lycée Mou­nier. Avec cette convic­tion que plus rien ne sera comme avant. Car, pour­suit-elle, « on ne peut et on ne veut pas vivre dans une socié­té qui per­met ce genre de choses ». De toute façon, ils et elles se savent du bon côté de l’his­toire. « La jeu­nesse se mobi­lise pour un ave­nir meilleur », insiste Zaka­ria, lycéen à Mou­nier. Et de conclure avec un air de défi : « Ils essayent de nous faire peur mais nous, on n’a pas peur. »

Ban­de­role déployée devant le lycée Mou­nier, après l’in­ter­pel­la­tion de Lok­man.

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