Grenoble. Lycéens et profs dénoncent le « durcissement » de la répression policière
Par Manuel Pavard
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Il est devenu, malgré lui, un symbole de la répression policière envers le mouvement lycéen, à Grenoble. Interpellé devant son lycée mercredi 4 novembre à 7h40, Lokman, élève en première à Emmanuel-Mounier, est enfin sorti de l’hôtel de police le lendemain soir. Après trente-six heures de garde à vue ! Mais sans aucune charge. Officiellement, il a été arrêté pour une altercation présumée, la veille, avec un lycéen non bloqueur. Pourtant, « même les policiers reconnaissaient qu’ils n’avaient rien contre moi », ironise Lokman lors de la conférence de presse organisée, ce vendredi 6 novembre, à la Correspondance, par des enseignants et lycéens mobilisés.

Pour lui, « les ordres venaient de plus haut ». De l’avis général, le fait que l’adolescent soit une figure locale du mouvement lycéen, membre de la coordination inter-lycées de Grenoble, explique sans doute en grande partie la décision de le prendre pour cible. Les quelque 200 manifestants rassemblés mercredi après-midi devant le commissariat, pour réclamer sa libération, étaient d’ailleurs conscients du vide du dossier. Parmi eux, la mère de Lokman, restée sans nouvelles de son fils, pourtant mineur, et « dans une inquiétude terrible jusqu’au lendemain ».
« Une politique qui vise à nous faire rentrer dans le rang »
« La police avait la volonté de me laisser dans le flou », affirme Lokman qui n’avait lui non plus quasiment aucune information durant sa garde à vue. « C’est une politique qui vise à faire baisser la tête de tout le mouvement et à nous faire rentrer dans le rang », lance Rémi Adam, enseignant au lycée Vaucanson. À ses côtés, dans la salle du tiers-lieu La Correspondance, des collègues profs et des élèves de différents lycées de l’agglomération grenobloise (Vaucanson donc, mais aussi Mounier, Louise-Michel, Argouges, les Eaux-Claires, Marie-Curie, Aristide-Bergès). Tous partagent le même constat : un « durcissement très intense » de la répression policière depuis lundi 2 novembre au matin.

Les effectifs de CRS, police nationale ou gendarmerie mobile positionnés depuis des semaines aux abords ou devant les lycées ont visiblement reçu des consignes de fermeté du gouvernement depuis la dernière rentrée. Rémi Adam proteste ainsi « contre la volonté du pouvoir de reprise en main policière faite de fouilles, de contrôles d’identité tout aussi arbitraires, de brutalité, d’interpellations, de gardes à vue et d’intimidations sans précédent dans l’histoire récente ».
« On est tous choqués de cette répression policière et de ces violences qui sont allées encore plus loin depuis la rentrée, dans la plupart des lycées », confirme Ulka, élève en terminale au lycée André-Argouges, qui évoque notamment « les policiers rentrant dans les lycées pour arrêter les élèves ». Le cas de Lokman est en effet loin d’être isolé à Grenoble où au moins vingt-cinq interpellations ont été recensées entre lundi et mercredi, sur les blocages de lycées. Parmi les jeunes arrêtés, quatorze ont été placés en garde à vue en début de semaine, auxquels s’ajoutent a priori d’autres lycéens ce vendredi — les chiffres définitifs restent incertains.
Violences physiques, insultes, coups, menaces, intimidations
Les témoignages faisant état de violences policières affluent depuis la rentrée, en provenance de nombreux établissements scolaires. Les enseignants de la Cité scolaire internationale Europole ont ainsi écrit une lettre ouverte dénonçant le comportement des CRS intervenus lors du blocage de leur lycée, lundi 2 novembre. Violences physiques, insultes, coups, menaces, intimidations… Rien n’a manqué à ce triste palmarès.

Idem lors de la conférence de presse où tous, profs comme lycéens, rivalisent d’anecdotes sur l’attitude choquante des policiers au cours de leurs interventions. Exemple avec Mathieu, enseignant au lycée Louise-Michel. « Lundi matin, ça a été très violent », raconte-t-il. « Il y avait six cars de CRS installés devant et ils fouillaient les élèves comme les profs. Certains parmi nous ont refusé d’être fouillés donc on s’est mis de fait en grève et on a commencé à protester devant le lycée. Mais les CRS nous ont repoussés à 50 mètres du lycée. Et la cheffe d’établissement, qu’on a interpellée, nous a dit qu’elle n’y pouvait rien, que c’était les ordres de la préfecture. »
Le bilan de cette matinée à Louise-Michel a été lui aussi très lourd. « Il y a eu cinq interpellations d’élèves ; un élève qui a pris un tir de LBD en tir tendu dans les jambes, avant d’être arrêté également ; une personne qui était sur la voie publique et qui a été elle aussi interpellée, sans aucune raison valable… Juste car elle prenait une vidéo de la scène », s’indigne Mathieu. « On a tous été profondément choqués ! »
« La violence, ce n’est pas que les coups. Cette image de la police qui fait entrer les élèves, c’est aussi une violence très importante ! »
Pourquoi le gouvernement a‑t-il décidé de monter encore d’un cran le niveau de la répression au retour de ces vacances d’automne ? « Il tenait à annoncer que les lycées étaient ouverts lundi 2 novembre », estime Rémi Adam. « La majorité des établissements l’ont effectivement été mais sous cette pression et cette menace », ajoute-t-il.
Amélie Durville, enseignante en section professionnelle au lycée Mounier, l’a observé également. Avant les vacances, se souvient-elle, les élèves bloquaient avec des poubelles le lycée, qui était « déclaré fermé quasiment tous les jours ». À l’époque, « le proviseur faisait en sorte que la police intervienne le moins possible ». Mais depuis lundi, changement d’ambiance. « Le lycée est censé être ouvert et on nous a bien dit que dès qu’un portail serait bloqué, il y aurait intervention policière directe. Ce sont les consignes du rectorat, c’est-à-dire de la préfète », souligne la prof de lettres histoire.

Dans une grande partie des établissements grenoblois, les lycéens ont ainsi dû s’habituer à voir les policiers les accueillir — ou plutôt les cueillir — chaque matin au portail d’entrée. Ainsi, à Argouges, « les ouvertures ont été assurées par la police presque tous les jours, quand le lycée était ouvert », indique Ulka. « En fait, ça ne marche pas car soit les élèves rentrent sous pression mais ne veulent pas y aller, soit ils ont trop peur de rentrer et de devoir passer devant une dizaine de CRS armés pour aller en cours. Et il y a aussi beaucoup d’élèves racisés qui nous expliquent que les CRS ont des regards noirs quand ils passent. » Chose guère rassurante pour ces lycéens.
« Dérive autoritaire » et « hypocrisie totale »
Présente à la conférence de presse, Salima, mère de deux enfants en seconde et première au lycée Mounier, rappelle une évidence : « La violence, ce n’est pas que les coups. Cette image de la police qui fait entrer les élèves, c’est aussi une violence très importante ! » Elle l’avoue, « cette répression l’inquiète, en tant que maman ». Salima ne comprend pas la passivité et le « silence » des autorités — politiques comme éducatives. La Grenobloise y voit aussi « une violence institutionnelle ». Et pour elle, « c’est très grave que l’inspection accepte cette répression ».

Il est désormais grand temps de tirer la sonnette d’alarme face à cette « dérive autoritaire », s’insurge Lokman, pointant « l’hypocrisie totale » d’une partie de la classe politique et des médias mainstream, qui auraient réagi bien différemment « si ça se passait en Iran », par exemple. Alors que faire ? Le lycéen appelle de nouveau à la convergence des luttes et des colères ainsi qu’à « remettre en cause le système tout entier, sans se limiter à l’éducation ».
« Ils essayent de nous faire peur mais on n’a pas peur »
En outre, contrairement à ce que prétend le gouvernement, la majorité des lycées fonctionnent toujours en mode dégradé. « Depuis le 29 septembre, il n’y a pas eu un seul jour de cours qui s’est tenu normalement… Donc faire croire qu’on pourrait reprendre comme si de rien n’était, accueillir les élèves et faire l’appel, ça nous semble impossible », souligne Amélie Durville. Certes, « on a passé un cap » en matière de répression. Mais « ça n’entame ni la détermination des élèves ni la nôtre. Au contraire même : à Mounier, les élèves ont pris la mobilisation en main, ont demandé à organiser des AG. C’est plutôt un succès », se félicite la prof.

Rémi Adam abonde. Au lycée Vaucanson, le dispositif policier, impressionnant, a été « ressenti par beaucoup comme une véritable provocation », assure-t-il. « Il n’a pas éteint la colère de la jeunesse et des personnels mobilisés mais au contraire, renforce leur volonté d’inverser le cours des choses et d’imposer leurs revendications. »
Dans la salle, tous affichent leur « détermination à continuer jusqu’au bout », comme l’explique Alice Chapuis, enseignante au lycée Mounier. Avec cette conviction que plus rien ne sera comme avant. Car, poursuit-elle, « on ne peut et on ne veut pas vivre dans une société qui permet ce genre de choses ». De toute façon, ils et elles se savent du bon côté de l’histoire. « La jeunesse se mobilise pour un avenir meilleur », insiste Zakaria, lycéen à Mounier. Et de conclure avec un air de défi : « Ils essayent de nous faire peur mais nous, on n’a pas peur. »



