Pont-de-Claix. Sophie Binet et le ministre de l’Industrie : Exalia, « l’histoire n’est pas finie »
Par Manuel Pavard
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Le thème de l’événement — « Produire local, agir global » — était bien plus large que le seul dossier Exalia. Mais en organisant ses « Assises du made in France », ce jeudi 26 mars, à Pont-de-Claix, à quelques encablures de la plateforme chimique et au lendemain de la décision de justice sur la reprise des actifs de Vencorex, la CGT avait conscience que le sujet se retrouverait au cœur des débats. Précision qui s’est avérée juste, mais pas dans le sens espéré.

« Nous pensions fêter aujourd’hui une décision emblématique, à savoir la reprise du site un an et demi après sa fermeture et le redémarrage du site industriel », indique la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet. « Malheureusement, le tribunal de commerce en a décidé autrement. » À la grande surprise des porteurs de projet et des anciens salariés de Vencorex — présents en nombre dans le public ce jeudi — engagés dans l’aventure, le tribunal des activités économiques (TAE) de Lyon [NDLR : son nouveau nom depuis janvier 2025] a en effet rejeté le projet Exalia.
La CGT demande « une commission d’enquête immédiate »
La juridiction a ainsi décidé de « vendre à la découpe Vencorex à un ferrailleur, au lieu de privilégier notre projet industriel, porté par les salariés ». Lesquels avaient pourtant réussi, souligne-t-elle, « à déplacer des montagnes et à mettre autour de leur projet tous les élus locaux, de très nombreux industriels locaux et même la BPI qui, miracle, était montée à bord et avait sorti son carnet de chèques ». Mais malgré ce soutien et les financements confirmés, malgré le savoir-faire des équipes et la dimension stratégique des produits, malgré la qualité des installations décarbonées, « tout est tombé à l’eau ».

« Un scandale de A à Z et une honte », tonne Sophie Binet au micro, applaudie par le public. La CGT lance donc la contre-attaque et demande d’ores et déjà « une commission d’enquête immédiate sur ce scandale national ». Objectif : examiner la « série de décisions catastrophiques » prises ces deux dernières années et ayant abouti à la situation actuelle. Première d’entre elles, « le fait que l’État n’actionne pas les mécanismes anti-dumping qui auraient pu empêcher la faillite de Vencorex », à l’époque où son concurrent chinois Wanhua a justement usé de cette stratégie de dumping.

« Deuxième décision scandaleuse, lorsque M. Ferracci, l’ancien ministre de l’Industrie, a refusé de nationaliser, à l’automne 2024 », s’opposant ainsi à la demande unanime des organisations syndicales et de nombreux élus locaux. La troisième décision concerne l’échec du projet de reprise en coopérative, monté en trois semaines par les salariés, qui « se sont heurtés à une fin de non-recevoir de la part de la BPI puis du tribunal de commerce », déplore la secrétaire générale de la CGT.
« Le problème des tribunaux de commerce est simple. On ne peut pas laisser l’avenir de nos industries et de nos entreprises entre copains et coquins, dans les mains de patrons qui sont entre eux, sans aucune transparence et en toute opacité. »
Enfin, dernier volet de ce « drame en quatre actes », l’ordonnance du TAE de Lyon retoquant le projet Exalia. Après les « cas emblématiques » des papeteries Condat (Dordogne) ou de Brandt, c’est ainsi une nouvelle illustration édifiante de la partialité des tribunaux de commerce dans ce type d’affaires. « Le problème des tribunaux de commerce est simple. On ne peut pas laisser l’avenir de nos industries et de nos entreprises entre copains et coquins, dans les mains de patrons qui sont entre eux, sans aucune transparence et en toute opacité », s’insurge Sophie Binet.

La dirigeante de la CGT souhaite donc qu’une commission d’enquête fasse « toute la lumière sur les dysfonctionnements profonds des tribunaux de commerce ». Elle appelle ainsi à les « démocratiser », notamment en y intégrant les syndicats de salariés. « Ce n’est pas possible que dans le dossier Exalia, pourtant soutenu par le ministre et par la BPI, le tribunal de commerce décide, pour des raisons qui échappent à tout le monde, d’envoyer cette plateforme chimique à la casse », assène-t-elle.
« Le tribunal n’a pas regardé la réalité industrielle »
Les porteurs de projet ont d’ailleurs dû batailler pour prendre connaissance — seulement dans la soirée de mercredi — de l’ordonnance du juge. « On est toujours déboussolés par les décisions des tribunaux de commerce », avoue le président de la Métropole Christophe Ferrari. Cette fois encore, « le tribunal a choisi celui qui mettait le plus d’argent sur la table et n’a pas regardé la réalité industrielle ». Or, la meilleure offre financière émanait du ferrailleur qui ne proposait a priori que « 1,6 million d’euros de plus qu’Exalia ».

« Pour nous, le tribunal n’a pas pris en compte la durée pendant laquelle le liquidateur devra entretenir la plateforme. Il se base sur aujourd’hui, pas sur le long terme », ajoute l’ex-déléguée CGT de Vencorex Séverine Dejoux, autre cheville ouvrière d’Exalia. Autre point évoqué dans l’ordonnance, la pollution historique du site. Mais là aussi, cette dernière conteste l’argument : « Notre dossier permet d’avoir une meilleure gestion de la pollution puisque nous reprenons l’ensemble de la plateforme, en permettant la réindustrialisation du site. » Ceci, alors que « le ferrailleur va laisser tout en l’état, avec une friche industrielle », insiste-t-elle.

Le troisième et dernier élément concerne les autorisations d’exploiter. Le TAE reproche aux promoteurs d’Exalia de ne pas avoir encore ce précieux sésame. Argument totalement ubuesque ! « C’est normal, c’est comme ça que ça se passe, ironise Séverine Dejoux. On a déposé le dossier auprès de la DREAL, il y a maintenant trois mois de délai pour avoir l’autorisation. On attend cette réponse mais ça ne peut pas être un motif de refus du tribunal. »
Le ministre prié d’intervenir « pour empêcher la catastrophe »
Outre la commission d’enquête, la CGT avait une seconde requête à formuler au ministre de l’Industrie, lui demandant d’intervenir « pour empêcher cette catastrophe ». De retour à Pont-de-Claix quatre mois après sa venue sur la plateforme chimique, Sébastien Martin était invité à participer, ce jeudi après-midi, à une table ronde sur l’avenir industriel en France, avec Sophie Binet et Gisèle Rossat-Mignot, directrice du réseau de la Banque des territoires. Mais avant cela, il a pu s’entretenir avec la secrétaire générale de la CGT et les porteurs de projet — Séverine Dejoux, Christophe Ferrari et Olivier Six, PDG de CIC Orio — pour évoquer le dossier Exalia.

Une rencontre plutôt fructueuse, se félicitent les différents acteurs. « Il y a eu un changement de ton de la part du ministre, se félicite Sophie Binet. C’est une première victoire, on a eu sa confirmation que l’histoire n’était pas finie pour Vencorex. Le ministre s’est engagé à tout mettre en œuvre », poursuit-elle, pour trouver une solution — notamment en engageant des négociations financières avec le ferrailleur pour remettre Exalia dans le jeu.

« Hier, on a pris un énorme coup de massue sur la tête », reconnaît de son côté Christophe Ferrari, quelque peu rasséréné depuis. Comme ses collègues, le président de la Métropole et maire de Pont-de-Claix a en effet réalisé qu’il restait « encore des options sur la table ». Et ce, sur deux plans. Au niveau judiciaire, les porteurs de projet ont ainsi sollicité — sans réponse à ce stade — la procureure générale de Lyon, la seule ayant autorité pour faire appel d’un jugement du tribunal de commerce. « Elle a dix jours pour déposer un recours », précise Christophe Ferrari.
Une réunion des acteurs à Bercy
En parallèle, les discussions se poursuivent entre les services de l’État et les différents acteurs concernés. Ceux-ci vont ainsi se retrouver à Bercy en fin de semaine prochaine [certainement vendredi 3 avril] pour une réunion de travail, sous l’égide du ministre de l’Industrie. Interpellé par Séverine Dejoux aux « Assises du made in France », Sébastien Martin l’assure : « Le projet Exalia, j’y crois. » Une conviction ancrée, selon lui, de longue date, en l’occurrence depuis sa visite de la plateforme chimique, en novembre dernier.

Le ministre entend mettre tout le monde autour de la table : les représentants d’Exalia et les repreneurs — en particulier le ferrailleur, mais également Suez, dont l’offre a été retenue pour le foncier (comme PDC Chemical / Wanhua) mais qui a besoin de la venue d’Exalia pour son activité. « On va essayer de trouver la solution », explique Sébastien Martin, pour répondre à cette question : « Comment réintroduire le projet Exalia à l’intérieur de l’ancien site Vencorex ? »

« Maintenant, on attend des actes », lance Sophie Binet. Car « la CGT ne lâchera rien tant qu’il n’y aura pas de solution sur le dossier Vencorex », promet sa secrétaire générale. De fait, Exalia constitue, conclut Séverine Dejoux, le parfait symbole du thème de ces assises CGT, à savoir « produire ici ce qu’on consomme ici. Le projet Exalia, c’est notamment produire du chlore et des produits pour le traitement de l’eau dans un territoire où aujourd’hui, on a un manque. » S’y opposer, c’est, estime Sophie Binet, faire définitivement de « Vencorex un symbole de la désindustrialisation ».




