Échirolles. Une maire et un policier en débat : quelle politique de sécurité veut-on ?

Par Manuel Pavard

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La maire d'Échirolles Amandine Demore au micro, aux côtés de l'autre intervenant, Anthony Caillé (à droite), secrétaire général de la CGT-Intérieur, et d'Aurélien Farge, élu échirollois et militant PCF, chargé d'animer le débat.
La liste "Échirolles ensemble" organisait une réunion publique sur la sécurité, jeudi 26 février au soir, à la maison des associations, en présence de sa candidate, la maire Amandine Demore, et d'Anthony Caillé, policier et secrétaire général de la CGT-Intérieur. Police de proximité, désengagement de l'État, action des élus locaux, police municipale, trafic, prévention... Devant une salle comble, les deux intervenants ont balayé l'ensemble des sujets, dessinant les contours d'une politique progressiste de sécurité, cohérente, juste, constante et équitable.

Les der­niers arri­vés ont dû suivre les débats debout, dans le cou­loir. À un peu plus de deux semaines du pre­mier tour des élec­tions muni­ci­pales, la petite salle de la mai­son des asso­cia­tions a fait le plein, ce jeu­di 26 février au soir, pour la réunion publique sur la sécu­ri­té orga­ni­sée par la liste « Échi­rolles ensemble ». Près de 120 per­sonnes sont ain­si venues écou­ter — et par­fois ques­tion­ner — les deux invi­tés : Aman­dine Demore, maire PCF d’É­chi­rolles et tête de liste, et Antho­ny Caillé, enquê­teur à la Bri­gade de répres­sion du ban­di­tisme (BRB) et secré­taire géné­ral de la CGT-Inté­rieur.

Le débat s’est tenu dans une salle comble, à la mai­son des asso­cia­tions d’É­chi­rolles.

Ce der­nier dépeint la réa­li­té d’un métier, issue de l’ex­pé­rience de ter­rain d’un poli­cier exer­çant depuis 1998. Une époque cor­res­pon­dant à « la der­nière police de proxi­mi­té » (entre 1998 et 2001), dont « il ne reste plus rien » aujourd’­hui. Évo­quant la situa­tion d’É­chi­rolles, com­pa­rable à celle de nom­breuses villes popu­laires, Antho­ny Caillé recadre d’emblée le débat. Avec une ques­tion cru­ciale : « Parle-t-on du bon niveau de res­pon­sa­bi­li­té ? »

De fait, rap­pelle-t-il, « la sécu­ri­té n’est pas uni­que­ment une com­pé­tence locale. Elle relève d’une archi­tec­ture natio­nale. Elle dépend de l’organisation des ser­vices d’enquête, des moyens de la jus­tice, des choix bud­gé­taires de l’État, des doc­trines fixées au niveau cen­tral. » Et si les habi­tants ont « droit à la tran­quilli­té », ils ont aus­si « droit à l’é­ga­li­té » — en matière de sécu­ri­té comme pour le reste.

« Manque de moyens structurels » et « culture du chiffre »

Appe­lant à « refu­ser deux pièges, le déni et la sur­en­chère », Antho­ny Caillé met éga­le­ment en garde contre la confu­sion fré­quente entre délin­quance, insé­cu­ri­té vécue et sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té. Lequel tra­duit sou­vent une perte de confiance des citoyens envers les auto­ri­tés poli­cières et judi­ciaires.

Enquê­teur à la Bri­gade de répres­sion du ban­di­tisme et secré­taire géné­ral de la CGT-Inté­rieur Police, Antho­ny Caillé vient de publier « Que peut la police ? » (Édi­tions de l’Atelier).

Exemple : « Dans un ser­vice d’enquête, lorsqu’il manque deux ou trois enquê­teurs sur une équipe déjà réduite, les dos­siers ne dis­pa­raissent pas. Ils s’accumulent. Un enquê­teur peut se retrou­ver avec 60, 70, par­fois 80 pro­cé­dures en attente. Cela signi­fie concrè­te­ment des audi­tions repous­sées, des exper­tises deman­dées tar­di­ve­ment, des exploi­ta­tions télé­pho­niques retar­dées, des réqui­si­tions ban­caires qui mettent des mois à arri­ver. » Consé­quences, des mis en cause qui pour­suivent leurs acti­vi­tés, des vic­times dans l’at­tente et des habi­tants ayant « le sen­ti­ment que rien ne bouge ». En cause, tout sim­ple­ment le « manque de moyens struc­tu­rels ».

Antho­ny Caillé regrette l’ins­tau­ra­tion dans la police de la « culture du chiffre », dans un contexte d’é­lar­gis­se­ment des mis­sions et de dimi­nu­tion des effec­tifs (de 140 000 poli­ciers titu­laires au début des années 2000 à 111 000 en 2022). Pro­blème, les néces­si­tés d’en­quêtes longues et dis­crètes, per­met­tant de remon­ter des filières, s’ac­com­modent mal des besoins de visi­bi­li­té média­tique et de « chiffre immé­diat ». Sans comp­ter la « satu­ra­tion judi­ciaire » : par­quets sur­char­gés, reports d’au­diences…

Les maires « en première ligne » face aux habitants

Au bout du compte, « la chaîne (enquête, ins­truc­tion, juge­ment) se fra­gi­lise et la pres­sion retombe sur le ter­ri­toire », note le syn­di­ca­liste. Et en pre­mier lieu sur les muni­ci­pa­li­tés, vers les­quelles vont se tour­ner les habi­tants. Ceux-ci « ne sai­sissent pas le ministre. Ils inter­pellent leur maire car ils attendent une réponse immé­diate, visible, com­pré­hen­sible », ajoute-t-il. Et ce, à Échi­rolles comme ailleurs. « Les maires se retrouvent en pre­mière ligne », confirme ain­si Aman­dine Demore, qui ne passe « pas une semaine sans être inter­pel­lée sur la sécu­ri­té ».

Depuis son élec­tion à la mai­rie, fin 2023, celle-ci n’a pas chô­mé sur ce plan, se signa­lant notam­ment par son com­bat pour l’ou­ver­ture d’un com­mis­sa­riat de plein exer­cice à Échi­rolles — il n’existe actuel­le­ment qu’un poste de police avec trois agents pre­nant des plaintes. Dans ce dos­sier, la maire com­mu­niste a mon­tré « com­ment appe­ler l’É­tat à ses res­pon­sa­bi­li­tés. J’ai ame­né une péti­tion com­por­tant plus de 5 000 signa­tures d’É­chi­rol­lois à Bru­no Retailleau, alors ministre de l’In­té­rieur », raconte-t-elle.

Aman­dine Demore s’est notam­ment féli­ci­tée des récentes avan­cées dans le dos­sier du com­mis­sa­riat, que la DGPN a pro­mis d’é­tu­dier.

Faute de réponse posi­tive de la Place Beau­vau, Aman­dine Demore, fidèle à sa « téna­ci­té », a insis­té, écri­vant un cour­rier au ministre actuel, Laurent Nuñez. Ce qui a fini par payer, du moins en par­tie. « Il m’a répon­du fin jan­vier et pour la pre­mière fois, la porte s’entrouvre, se féli­cite-t-elle. Il dit qu’il est atten­tif à mes obser­va­tions et qu’il les trans­met à la Direc­tion géné­rale de la police natio­nale, en vue d’un ‘exa­men appro­prié de ma requête’. » L’é­dile espère notam­ment que Louis Lau­gier, actuel DGPN mais aus­si ex-pré­fet de l’I­sère — qu’elle a donc côtoyé à ce titre — se mon­tre­ra par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif à sa requête.

« Je me bats pour retrouver une police de proximité »

« Je me bats pour retrou­ver une police de proxi­mi­té », explique Aman­dine Demore, qui n’a pas de mots assez durs pour la décla­ra­tion pas­sée de Nico­las Sar­ko­zy indi­quant qu’il ne vou­lait plus « voir de poli­ciers jouer au bal­lon avec les gamins ». « Certes, ce n’est pas la fonc­tion pre­mière de la police mais je serais heu­reuse de voir les poli­ciers dis­cu­ter avec les jeunes », assure la maire, convain­cue de l’im­por­tance de répa­rer les liens sou­vent rom­pus entre l’ins­ti­tu­tion poli­cière et la jeu­nesses des quar­tiers popu­laires.

Pour Antho­ny Caillé, une réelle poli­tique de gauche cumu­le­rait ain­si « une police de proxi­mi­té forte, avec un maillage ter­ri­to­rial » (réin­ves­tir les quar­tiers, rame­ner les ser­vices publics, des média­teurs…). Cette police de proxi­mi­té a en outre deux avan­tages : « elle connaît la popu­la­tion et elle peut ame­ner des infos aux enquê­teurs judi­ciaires », pré­cise le poli­cier à la BRB.

Un ancien agent de police de proxi­mi­té a pris la parole pour faire part de son expé­rience.

Dans le public, un par­ti­ci­pant inter­vient à ce sujet, en réac­tion à la remarque d’un autre habi­tant por­tant sur les « contrôles au faciès » inces­sants subis par ses enfants métis. L’homme était jus­te­ment agent de police de proxi­mi­té à Échi­rolles : « Comme on connais­sait les gamins, à l’é­poque, on ne les contrô­lait pas, se sou­vient-il. Le rap­port à la popu­la­tion était tota­le­ment dif­fé­rent. » Dépi­té par l’é­vo­lu­tion de la pro­fes­sion, il a démis­sion­né lorsque la police de proxi­mi­té a été sup­pri­mée, deve­nant… infor­ma­ti­cien.

« Si la réponse pénale dépend de la richesse d’un ter­ri­toire, alors l’égalité répu­bli­caine se fis­sure. »

Com­ment remé­dier à cette erreur majeure ? La CGT-Inté­rieur sou­haite la créa­tion d’une direc­tion géné­rale de la police de proxi­mi­té. Direc­tion à laquelle seraient rat­ta­chés des effec­tifs dans les com­mis­sa­riats. Quant au recru­te­ment, les solu­tions existent, selon Antho­ny Caillé, qui cite deux chiffres : les besoins sont esti­mé à 30 000 poli­ciers de proxi­mi­té et on compte envi­ron 30 000 poli­ciers muni­ci­paux. En natio­na­li­sant ou éta­ti­sant leur sta­tut, on règle­rait une par­tie du pro­blème.

Sur la ques­tion de la police muni­ci­pale, la posi­tion du syn­di­cat dif­fère sen­si­ble­ment de celle por­tée majo­ri­tai­re­ment par les mai­ries, y com­pris de gauche. Le syn­di­ca­liste poli­cier se veut néan­moins lucide : « À Échi­rolles, la police muni­ci­pale ne date pas d’hier. Elle fait par­tie du pay­sage ins­ti­tu­tion­nel local depuis l’après-guerre, elle est armée depuis les années 1970. Ce n’est pas une réponse impro­vi­sée aux ten­sions récentes, mais un choix poli­tique ancien », recon­naît-il.

« La commune peut compléter, pas remplacer »

Tou­te­fois, si la police muni­ci­pale assure une pré­sence et peut jouer un rôle d’a­pai­se­ment, en revanche, « elle n’est pas une police judi­ciaire struc­tu­rée et n’a pas voca­tion à conduire des inves­ti­ga­tions longues, à exploi­ter des cir­cuits finan­ciers com­plexes, à coor­don­ner des opé­ra­tions inter­ré­gio­nales », sou­ligne Antho­ny Caillé.

De plus, la police muni­ci­pale se trouve sous l’au­to­ri­té directe du maire. Et ses effec­tifs comme ses équi­pe­ments sont très variables, d’une com­mune à l’autre. « Si la réponse pénale dépend de la richesse d’un ter­ri­toire, alors l’égalité répu­bli­caine se fis­sure », déplore le secré­taire géné­ral de la CGT-Inté­rieur. Qui rap­pelle une évi­dence trop sou­vent contre­dite dans les faits : « La com­mune peut com­plé­ter, elle ne peut pas rem­pla­cer. »

Auré­lien Farge, adjoint à la maire d’É­chi­rolles et membre de son équipe de cam­pagne, a conduit les débats.

Aman­dine Demore abonde, refu­sant éga­le­ment « l’i­né­ga­li­té de trai­te­ment entre les com­munes ». Fière du tra­vail de la police muni­ci­pale à Échi­rolles, l’é­lue PCF a bien conscience de la néces­saire répar­ti­tion des rôles : la com­mune n’a pas à se sub­sti­tuer à l’É­tat et la police muni­ci­pale n’a pas à assu­mer les fonc­tions de la police natio­nale — notam­ment concer­nant la lutte contre le tra­fic de stu­pé­fiants et le déman­tè­le­ment des réseaux. « Ce n’est pas son rôle », affirme-t-elle.

« La police doit avancer sur ses deux jambes, répression et prévention »

Sur le fond, la maire et le poli­cier par­tagent une convic­tion : la police doit « avan­cer sur ses deux jambes, la répres­sion et la pré­ven­tion ». Une balance qui doit res­ter autant que pos­sible à l’é­qui­libre. Et pour res­tau­rer la confiance avec l’en­semble de la popu­la­tion, la police ne doit élu­der aucun débat, aucune remise en ques­tion, insiste Aman­dine Demore. Et l’é­dile de poin­ter, pêle-mêle, l’ac­cueil des femmes vic­times de vio­lences sexistes et sexuelles, confron­tées à un « manque de confi­den­tia­li­té » scan­da­leux en venant dépo­ser plainte dans un com­mis­sa­riat. Ou encore le débat inexis­tant sur la dépé­na­li­sa­tion et/ou léga­li­sa­tion de l’u­sage de drogues. Sans prendre posi­tion à ce sujet, elle s’in­ter­roge : « Je ne suis pas méde­cin mais à quel moment, en France, on étu­die ce qui marche dans d’autres pays ? »

Plu­sieurs per­sonnes sont inter­ve­nues dans le public pour inter­ro­ger Aman­dine Demore et Antho­ny Caillé.

De son côté, Antho­ny Caillé égrène quatre ques­tions selon lui fon­da­men­tales. « Vou­lons-nous que la sécu­ri­té repose prin­ci­pa­le­ment sur les com­munes, ou exi­geons-nous que l’État réin­ves­tisse réel­le­ment dans ses capa­ci­tés d’enquête et de jus­tice ? Accep­tons-nous que la qua­li­té de la pro­tec­tion varie selon les moyens finan­ciers d’une ville, ou affir­mons-nous que l’égalité devant la sécu­ri­té est un prin­cipe intan­gible ? Pré­fé­rons-nous des réponses visibles et ponc­tuelles, ou sommes-nous prêts à sou­te­nir des stra­té­gies longues, patientes, qui déman­tèlent réel­le­ment les struc­tures illé­gales ? Sommes-nous capables de rééqui­li­brer nos poli­tiques publiques pour inves­tir autant dans la pré­ven­tion, l’éducation et la pré­sence humaine que dans les dis­po­si­tifs coer­ci­tifs ? »

De la réponse à ces ques­tions, le repré­sen­tant syn­di­cal tire un ensei­gne­ment : « Il ne s’agit plus d’être plus ferme ou plus indul­gent, mais d’être cohé­rent. » Et de conclure : « À Échi­rolles comme ailleurs, la sécu­ri­té ne peut pas être une réac­tion à l’actualité. Elle doit être une poli­tique durable, natio­nale, et fidèle à nos prin­cipes répu­bli­cains. » Aman­dine Demore for­mule, elle, une pro­messe au public. Mal­gré les menaces et inti­mi­da­tions des tra­fi­quants, elle ne plie­ra pas : « Vous pou­vez comp­ter sur ma déter­mi­na­tion. »

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