« Les méga-feux révèlent le manque criant de moyens » : les pompiers isérois en colère
Par Manuel Pavard
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Plus de 220 000 personnes évacuées, quelque 240 habitations détruites, quatre sapeurs-pompiers décédés et des centaines d’autres blessés… Les terribles incendies survenus durant l’été en Gironde, dans les Landes, mais aussi dans le Var, à Fontainebleau ou dans la Drôme, laissent derrière eux un lourd bilan. Et des images imprimées sur les rétines de millions de Français. « L’opinion publique a pris conscience de certaines choses. Il y a quand même eu 183 maisons brûlées au Porge… En France », s’émeut Adrien Guerre, sapeur-pompier professionnel (SPP), sergent-chef à Saint-Martin-d’Hères et représentant du personnel CGT.

Pour lui comme pour la quasi-totalité de ses collègues, « les méga-feux de l’été ont fait office de déclencheur et de révélateur », mettant en lumière « un manque criant de moyens et de financement ». Pourtant, « le sujet est sur la table depuis 2022 », rappelle-t-il. Il s’agissait déjà d’incendies en Gironde, à l’époque. Et l’intersyndicale avait déjà alerté le ministre. Mais « les promesses étaient restées lettre morte », déplore Adrien Guerre. Pire, « la situation s’est depuis aggravée dans le pays et les moyens alloués aux SDIS n’augmentent pas alors que les réalités du terrain le justifieraient ». Un chiffre ? « Depuis 2015, on a mille engins feux de forêt en moins sur l’ensemble du territoire », illustre le pompier martinérois.
L’été 2026, un « point de rupture »
Évoquant également le « point de rupture » de l’été 2026, les organisations syndicales du SDIS de l’Isère (CGT, Syndicat autonome SPP-PATS 38, Avenir secours, Sud SPP-PATS 38) partagent ce constat d’une situation « devenue intenable » pour les sapeurs-pompiers professionnels et les personnels administratifs, techniques et spécialises (PATS). Réunies en intersyndicale, elles ont donc adressé une lettre ouverte aux parlementaires de l’Isère, datée du mercredi 19 août.
L’heure n’est plus aux discussions mais à l’action. Car aujourd’hui, « [leur] colère dépasse le stade de l’alerte ». Une colère qui est « le résultat de décennies de sous-investissement, d’arbitrages budgétaires défavorables et d’un désengagement progressif de l’État envers la sécurité civile. L’écart entre les discours officiels et la réalité du terrain n’a jamais été aussi profond », soulignent les syndicats. Lesquels ne demandent « pas de compassion » mais exigent « des décisions politiques et législatives à la hauteur des enjeux ».
Financement, recrutement, santé
Quid des revendications des sapeurs-pompiers ? Adrien Guerre résume les trois principales. Tout d’abord, des financements d’urgence et pérenne afin de « mieux financer les SDIS », selon le représentant CGT, qui vise à la fois l’État et le département de l’Isère. Ensuite, lancer un plan national de recrutement, aussi bien des sapeurs-pompiers professionnels que des effectifs administratifs, techniques et spécialisés. Pour l’Isère, l’intersyndicale estime ainsi « les besoins à 150 SPP et 50 PATS ».

« On manque de pompiers professionnels », confirme Adrien Guerre qui, outre le recrutement, insiste sur la nécessité de « former correctement » les futurs soldats du feu. On l’a vu en effet ces dernières semaines, à chaque fois, « la lutte contre les feux de forêt repose sur le volontariat ». D’ailleurs, « si on convertissait en équivalent temps plein le travail non salarié des volontaires, cela reviendrait à embaucher 23 000 professionnels sur le territoire », explique-t-il.
Mal protégés face aux risques cancérigènes et sujets au stress
Le militant syndical évoque enfin la santé des sapeurs-pompiers, sujet « longtemps tabou » selon lui. Face aux incendies, « l’inhalation de particules de carbone et de fumées toxiques est cancérigène, pourtant on a très peu de protections », s’indigne celui qui se souvient avoir combattu, par le passé, « deux feux de forêt avec des simples cagoules, en respirant de la fumée H24 ». De fait, la majorité des SDIS ne disposent pas des cagoules filtrantes efficaces contre les fines particules, mais au coût élevé.
Dans leur lettre ouverte, les syndicats du SDIS 38 réclament donc le « déploiement d’équipements de protection de nouvelle génération contre les risques toxiques et cancérigènes liés notamment aux feux d’espaces naturels ». Sans oublier la « reconnaissance effective des pathologies professionnelles auxquelles sont exposés les agents ». On pense aux cancers (poumon, foie, vessie…) mais également aux problèmes psychiatriques, à l’instar du trouble de stress post-traumatique (TSPT), souvent sous-estimé. « On a tous dans nos connaissances un ou deux collègues qui souffrent de stress lié aux interventions », affirme Adrien Guerre.
Les pompiers occuperont la place de la République durant quatre jours
Ces différentes propositions, auxquelles s’ajoutent d’autres revendications comme la prise en compte de la pénibilité pour la retraite, la modernisation des filières, le recentrage sur les missions essentielles ou la revalorisation salariale, « s’adressent aux parlementaires et à Laurent Nuñez », indique le sapeur-pompier isérois. L’intersyndicale du SDIS 38 appellent en effet les députés et sénateurs locaux à intervenir auprès du gouvernement — et notamment du ministre de l’Intérieur — pour porter leurs demandes.

Quant au contexte, celui-ci ne doit rien au hasard, à l’approche du coup d’envoi de la campagne présidentielle et à quelques semaines de la présentation du projet de loi de modernisation de la Sécurité civile, prévue le 8 septembre. Cela intervient surtout à un mois d’une mobilisation nationale « d’une ampleur inédite », à laquelle se joindra le SDIS de l’Isère. À partir du 26 septembre, des sapeurs-pompiers professionnels et personnels administratifs venus de toute la France occuperont ainsi la place de la République, à Paris, durant quatre jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Avec en point d’orgue, une manifestation que l’intersyndicale nationale espère « historique », le 29 septembre, dans les rues de la capitale.


