Prévention. Le rôle indispensable des ouvriers forestiers de l’ONF
Par Didier Gosselin
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Depuis la canicule historique débutée en juin 2026 et ce qui s’en est suivi en matière de feux durant tout l’été, la place de l’Office national des forêts dans la lutte contre les feux n’a jamais été évoquée, ni par les médias, ni par les politiques. Pour David Druesne, il n’y a rien d’étonnant à cela puisque l’ONF est dans la ligne de mire des politiques européennes de soumission des services publics à « la concurrence libre et non faussée », et que le même ONF subit d’autre part depuis plus de vingt ans une transformation juridique, sociale et économique, avec une baisse des moyens et un développement de l’emploi contractuel de droit privé. Une transformation visant à mettre cette institution en concurrence avec des entreprises privées, tout en l’orientant vers une disparition en tant qu’entité publique nationale au profit d’une absorption par la régionalisation ou la départementalisation. Une logique que combat la CGT qui promeut un véritable service public national de gestion de la forêt.
David Druesne insiste sur le fait que dans son syndicat CGT ONF/Droit privé, les syndicalistes mandatés s’attachent à « garder un lien avec le terrain. Tout le monde va faire un tour sur un chantier quand il peut, quand il veut, c’est une volonté du syndicat CGT de garder le lien avec le métier et de ne pas se contenter de prendre des mandats et sortir des chantiers. Pour parler des ouvriers, pour parler des salariés, pour pouvoir les représenter, faire remonter ce qu’il se passe sur les chantiers et être crédible, on se doit de se donner le temps et les moyens de se rendre sur ces chantiers », souligne le syndicaliste.
Des acteurs aguerris, sur le terrain depuis le mois de juin…
Concernant la prévention des feux de forêt, David Druesne rappelle que la DFCI (Défense des forêts contre les incendies) est une mission d’intérêt général (MIG) de l’ONF pour le compte de l’Etat, créée dans les années 1990. « Chaque région de France s’organise comme elle veut et comme elle peut avec ce système de DFCI, poursuit le syndicaliste, sachant que les régions Méditerranée et Sud-Ouest fonctionnent depuis des années avec ce système, où c’est un véritable métier que de patrouiller, de prévenir, de surveiller et d’agir en amont sur les départs de feu, sur une saison allant de juin à septembre, modulable par le préfet en fonction des risques et des crédits alloués ». Pour les autres régions, moins touchées par les méga-feux mais où le réchauffement climatique progresse également, l’ONF intervient là aussi à la demande des préfets sur la base d’une commande établie par leurs services, pour patrouiller et faire de la prévention, en partenariat ou pas, et plus ou moins bien structuré selon les départements, avec les SDIS (service départemental d’incendie et de secours).

Concrètement et pour simplifier précise le syndicaliste « c’est la DDT qui nous embauche (direction départementale du territoire placée sous l’autorité du préfet) » sur la base des fonds attribués par l’Etat. « Les patrouilles fonctionnent en binôme, de 11h00 à 19h00, sur un secteur déterminé, avec un 4X4 équipé de 700 litres d’eau et l’équipement nécessaire d’intervention sur les feux, notamment les EPI (équipement de protection individuelle). On intervient s’il y a un appel sur un départ de feu naissant et le reste du temps on fait de la prévention auprès du public, des particuliers, des touristes, sur les règles de sécurité, les arrêtés préfectoraux en vigueur. On fait appliquer les interdictions dans les zones à risques, et éventuellement on évacue les gens si on fait face à des conditions extrêmes. En cas de départ de feu, le SDIS nous informe et nous envoie des coordonnées DFCI, un point GPS très précis, et on intervient sur le feu. Si on peut le gérer on agit en conséquence, sinon ce sont les pompiers qui interviennent et décident des moyens à mettre en œuvre en fonction des informations que nous leur relayons : ampleur du feu, conditions géographiques, essences d’arbres, habitations, routes, sens du vent, lignes électriques etc. ».
Une prime, variable, pour carotte…
Les agents ONF de droit privé qui interviennent dans le cadre de la DFCI ne maîtrisent pas les amplitudes horaires ni les plannings de cette mission saisonnière, indique David Druesne. « Dans la DFCI, il y a beaucoup de dysfonctionnements » et des décisions pratiques peuvent être prises sans vraiment de cohérence et pour justifier une dépense ou l’activité d’un décisionnaire qui méconnaît le terrain, « comme par exemple rallonger le temps d’une patrouille qui épuise les équipes quand ce n’est pas forcément nécessaire… ». Les plannings pour deux mois de mission ne sont pas anticipés. « On nous l’envoie deux ou trois jours avant la prise de fonction et on doit s’adapter. Peu importe s’il y a une vie privée, une famille et des enfants. « On fait quatre jours de patrouille, deux jours de repos, il n’y a plus de jour férié, de dimanche et de week-end. Pour les vacances, il y a des primes qui sont activées. Si on ne prend pas de jour de congés la prime est intégrale, si on prend cinq jours on en perd une partie et ainsi de suite jusqu’à la perte intégrale si on est un père de famille qui souhaite prendre, et c’est bien compréhensible, quinze jours avec ses enfants pendant l’été ». Une curieuse façon effectivement de récompenser l’investissement contraint par le type de mission que de supprimer une prime qui peut permettre justement de partir un peu en congés… sachant que le salaire moyen d’un ouvrier forestier qualifié est de 1800 euros brut…
Des compétences et un savoir-faire indispensables mais qui pourraient se perdre
« Sur des forêts domaniales (appartenant à l’Etat et gérée par l’ONF) où il y a une gestion sylvicole assez cohérente, les départs de feu sont quand même moins virulents », souligne le syndicaliste. « Dans les Landes où c’est 90% de forêt privée, c’est de la forêt industrielle qui n’est là que pour rapporter du fric, c’est de la monoculture. Du coup, quand il y a un problème, celui-ci est généralisé très rapidement », poursuit David Druesne, « que ce soit pour l’incendie ou le côté sanitaire ».
« Le sylviculteur privé qui gère sa forêt, lui il veut gagner du fric. En domaniale, on n’a pas idée de perdre de l’argent non plus, mais l’Etat est capable d’injecter de l’argent même si on sait que c’est pas rentable. Car l’Etat se doit d’avoir une gestion de la sylviculture et de montrer plus ou moins l’exemple. Les forêts publiques (25% du parc forestier), domaniales ou communales ne sont pas moins touchées par les départs de feux, mais fatalement les forêts privées qui représentent 75% du parc forestier sont massivement plus touchées » conclut notre interlocuteur.
Les forêts publiques n’échappent pas à la foudre, aux problèmes électriques, aux pyromanes et aux imprudences humaines, mais « il y a un côté hétérogène dans la forêt domaniale, explique le syndicaliste, de sorte que le feu va progresser moins vite selon les parcelles. On va avoir des mélanges de résineux et de feuillus, une diversification aussi au niveau de l’âge des arbres, et puis sur les pistes il y a déjà les BDS (bandes débroussaillées de sécurité), entretenues régulièrement, pour aider à l’intervention des pompiers, et qui peuvent faire aussi office de coupe-feu ».

Si le réchauffement climatique impose une adaptation des essences, on ne peut pas accuser de tout ce seul phénomène. « C’est l’activité humaine qui est en cause. Une forêt qui a chaud, qui transpire, qui est en souffrance, si on n’y met pas l’allumette, ça flambe pas », précise le représentant syndical. « La foudre, elle tombe, ça peut rester quinze jours comme ça et un coup de vent va favoriser un déclaration d’incendie, mais ce n’est pas tous les jours. Là, en ce moment, on a plus affaire à de la criminalité ».
« En revanche, continue David Druesne, on adapte la sylviculture en fonction de la sécheresse, qui est plus longue, et du stress hydrique. Donc, en sylviculture, on doit sélectionner des arbres d’avenir plus tôt, et les mettre à distance plus tôt pour qu’il y ait un stress hydrique au sol qui soit moins impactant pour les sujets d’avenir. Donc, là clairement il y a ce changement au niveau de la sylviculture. Concernant par ailleurs l’adaptation des pins par exemple, on constate que le cycle des aiguilles de pins, qui est d’ordinaire de quatre ou cinq ans, est ramené aujourd’hui à deux ou trois ans, et génère donc plus de matière combustible au sol ». Il s’agit là, poursuit David Druesne, d’une adaptation de l’espèce qui consiste à donner moins d’énergie à la production de l’arbre, qui se met en sécurité ; l’arbre s’adapte en perdant plus tôt et en plus grand nombre chaque année ses aiguilles de pin ».
Des milliers d’emplois dotés d’une solide formation sont nécessaires
Pour faire face à la situation, l’ONF aurait besoin de se développer ou de retrouver des capacités qu’il avait antérieurement. « Les effectifs s’élèvent à 8 200 aujourd’hui, dont 1 000 sur le terrain, ouvriers, de droit privé », indique David Druesne, alors que l’ONF comptait près de 13 000 forestiers, fonctionnaires et de droit privé, au début des années 2000. Aujourd’hui, sous statut fonction publique il reste des garde-forestiers, qui « ont des missions temporaires comme le martelage des arbres à récolter ou la patrouille, qui administrent l’ONF ou contractualisent des accords avec les collectivités locales et les préfectures, mais qui ne font pas le travail des ouvriers. Il faudrait qu’on soit 3 000 sur le terrain, déclare le syndicaliste, pour se rapprocher des effectifs des années 1990 où « nous étions 4 000 ouvriers sur le terrain ».

Contre le green whashing avec le CAC 40, l’ONF doit retrouver son rôle historique de protecteur de la forêt.
« Et là tout est une question de budget et de la priorité du gouvernement, dont on dépend, poursuit le syndicaliste CGT. « On entend parler du Plan de relance forêt ou de Planification écologique France nation verte, mais ce n’est pas avec 1 000 personnes qu’on va réussir à changer l’état des lieux… L’ONF est un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial), donc une entreprise publique qui a des entreprises privées, dont l’Agence travaux, et ses 1 000 ouvriers, qui constituent la vitrine environnementale du gouvernement… Avec le Plan de relance où il faut planter un milliard d’arbres, le projet conduit à faire débroussailler des semis naturels pour planter de l’arbre de pépinière qui n’a pas d’adaptation, qui n’a pas d’apprentissage, et à en mettre un tous les deux mètres… On n’est pas loin du génocide sylvicole ; c’est artificiel, alors que les arbres qui sont là se sont transmis l’apprentissage, l’adaptation, propres à un écosystème donné. Eh bien, on a décidé qu’ils n’avaient pas leur place, qu’il fallait prendre des arbres de pépinières qui, on le voit, ne se développent pas ou mal, ne s’adaptent pas, ont des problèmes génétiques. De la part du gouvernement, c’est juste de la communication, pour dire « On a fait ce qu’on a dit » mais en réalité, pour en planter cent on en a enlevé deux mille… Et l’Office national des forêts, face à ça, ne dit rien, s’indigne David Druesne, il prend l’argent et il organise même des contrôles, inspecte des parcelles pour vérifier si on a bien planté tel arbre, c’est à l’arbre et au piquet près, en respectant le cahier des charges etc. »
« Avec le Plan de relance où il faut planter un milliard d’arbres, le projet conduit à faire débroussailler des semis naturels pour planter de l’arbre de pépinière qui n’a pas d’adaptation, qui n’a pas d’apprentissage, et à en mettre un tous les deux mètres… On n’est pas loin du génocide sylvicole. »
« L’ONF c’est la boutique facile pour faire du green washing, dénonce le syndicaliste CGT. « 50% des plantations, c’est Total, Roland Garros, CMA CGM, Colas, Michelin, IKEA, Décathlon, Castorama, LVMH, etc. » Soit 4 millions d’euros collectés en 2025 auprès de 127 mécènes, pour le soutien à 118 projets, la plantation de 153 000 arbres et la reconstitution de 140 hectares de forêts publiques (rapport ONF 2025 « Agir pour la forêt »). « Pour se déculpabiliser de polluer ailleurs, ces entreprises financent des plantations pour se dire « On est une entreprise verte » … Et l’ONF est friand de ça car c’est de l’argent facile qui rentre, et ça occupe tout le monde… En fait, c’est la vitrine écologique du gouvernement. Lorsque la CGT s’exprime dans les instances nationales de l’ONF, elle dénonce bien évidemment ce « sponsoring » et cette façon de faire rentrer de l’argent qui porte atteinte à l’éthique de l’ONF et de ses agents. C’est une vision à court terme qui coûtera chère dans l’avenir… alors que la base même d’un forestier c’est d’avoir une vision sur cent ans ».
« Pour nous, dit David Druesne, il y a moyen d’avoir de l’argent autrement et de financer d’autres missions plus conformes au rôle de protecteur de la forêt qui est celui de l’ONF. Et ce, conclut le syndicaliste, dans le cadre d’un véritable service public forestier dégagé des menaces européennes et de la privatisation en cours, et donc des règles de l’industrie capitaliste, peu compatibles avec une vision de long terme et une planification maîtrisée socialement et économiquement ».


