Alexis Monge : « Ce n’est pas Barbara Butch que je défends, c’est un principe »
Par Manuel Pavard
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Pour un baptême du feu, il a été servi. Un peu plus de trois mois après son élection au conseil municipal, Alexis Monge a vécu sa première polémique sous sa casquette d’adjoint à la vie culturelle et aux arts. En cause, l’interruption prématurée du concert de Barbara Butch au Cabaret frappé, samedi 18 juillet, face à l’action menée par près de 200 manifestants. Rassemblés au Jardin de ville à l’appel de la section grenobloise de la France insoumise et de différentes organisations, ceux-ci reprochaient à la DJ d’avoir signé une tribune soutenant la proposition de loi Yadan — avant de se rétracter dans un second temps — et joué à l’ambassade de France à Tel-Aviv en juin 2025, en plein génocide.
Confrontée à l’hostilité d’une large partie du public, Barbara Butch a d’abord poursuivi son set sous les huées et les invectives. Mais les protestations se sont également accompagnées, selon l’artiste et l’élu, de gestes injurieux (doigts d’honneur) et jets de projectiles, comme on peut le voir dans différentes vidéos tournées ce soir-là. Version que contestent vivement les militants présents. Contraint de monter sur scène pour justifier l’arrêt du concert, Alexis Monge a lui-même été pris pour cible. D’où sa décision de déposer plainte — à l’instar de la ville de Grenoble — « pour intimidation et pour le jet de bouteille qui [l’]a visé ».

En cette période traditionnellement creuse pour l’actualité nationale, l’affaire Barbara Butch est rapidement venu combler le vide, trustant les gros titres pendant plusieurs jours, avant de s’effacer progressivement derrière l’incendie en Gironde. Une médiatisation qui a largement dépassé les frontières de l’Isère, prenant presque de court les acteurs concernés. « L’événement a pris une ampleur nationale et nous ne nous attendions pas à ça », reconnaît ainsi l’élu communiste, pour lequel quelques jours n’étaient pas de trop afin de pouvoir analyser la séquence à tête reposée.
Le Travailleur alpin — Quand la Ville a été sollicitée avant le Cabaret frappé pour annuler la venue de Barbara Butch, vous avez répondu « liberté de programmation ». Vous le dites toujours aujourd’hui ?
Alexis Monge — Je l’ai toujours dit et je le redis, la liberté de programmation et de création est un principe fondamental de nos politiques culturelles et de nos démocraties. Notre rôle d’élu, c’est de pouvoir garantir ces conditions-là, en sachant que cette liberté n’est pas absolue et s’inscrit dans le cadre de la loi. Il ne faut pas qu’il y ait d’incitation à la haine, de racisme et d’appel à la violence derrière. En tout cas, je n’ai pas envie de décider à la place des programmateurs et programmatrices, mais plutôt de poser un cadre dans lequel ils et elles puissent avancer.
Sur les derniers événements, ce n’est pas Barbara Butch que je défends, c’est un principe. D’ailleurs, je rappelle que le PCF s’est toujours opposé à la loi Yadan, comme la ville de Grenoble, comme moi. Mais pour revenir à la question, il y a quelque chose qui m’a frappé dès le début du mandat et qui me préoccupe toujours, de manière plus large que l’épisode Barbara Butch, c’est ce risque de censure préalable que j’entends de la bouche des programmateurs et du monde culturel. Et d’autant plus avec la crainte d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir. En gros, leurs choix de spectacle sont parfois pris en anticipant de possibles polémiques, ce qui restreint de fait leur liberté de programmation.
On peut parler d’autocensure ?
Oui, il y a une forme d’autocensure grandissante dans le monde culturel, qui s’interroge à chaque fois. Je ne vais pas citer d’exemples à Grenoble mais ça arrive partout. C’est un sujet dont on a parlé quand on était à Avignon : la CGT hésitait ainsi à programmer un spectacle adapté d’un texte d’un auteur israélien pourtant critique de la politique de son gouvernement [NDLR : la CGT participe chaque année à la programmation du festival off d’Avignon, au théâtre de la bourse du travail]. Ils se posaient la question simplement parce que son auteur était Israélien… Peu importe le contenu de la pièce. Ils craignaient que ça pose problème.

Le contexte joue aussi, avec des politiques culturelles très affaiblies : le financement et les budgets sont en forte baisse, les équipes sont hyper sollicitées, en surtension… Du fait de cette conjoncture, elles n’ont pas envie de prendre de risques. Mon rôle d’élu, en tant qu’adjoint à la culture, c’est donc de leur dire que, dans le cadre de la loi, on sera garant de cette liberté de programmation. Et on assumera les responsabilités.
Ce qui rejoint le Cabaret frappé…
Tout à fait, c’est ce qu’on a fait au Cabaret frappé en disant « c’est à nous d’y aller ». Avec une particularité toutefois pour le Cabaret frappé. Car la programmation a été faite en janvier-février et les signatures de la loi Yadan, c’était en avril. Après, les contrats qui sont signés, c’est effectivement entre l’artiste et la ville de Grenoble tandis que la programmation relève de l’association Retour de scène. Plus largement, nous travaillons avec les acteurs culturels à nos politiques culturelles. Elles sont nourries d’échanges et de coopération mais dans la limite du cadre que nous défendons de la liberté de création et de programmation.
« On associe directement Barbara Butch à Netanyahou et au génocide. […] Cette essentialisation me dérange. »
Que s’est-il passé avec Barbara Butch ?
Je rappelle d’abord que la France insoumise est légitime à appeler au boycott ou à l’annulation d’un concert. Ils ont le droit de manifester un désaccord par rapport à des idées que pourrait porter une artiste. Chacun est libre d’exprimer ses positions et de prendre la parole. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait tous les artistes qui jouaient avant en prenant la défense des Palestiniens et en dénonçant le génocide à Gaza. En revanche, ce que la France insoumise a finalement choisi, ce n’est pas seulement l’appel au boycott ou l’interpellation publique, c’est l’organisation d’une manifestation devant la scène.
Ce qui pose problème, ce sont les violences, avec les jets de projectiles, de bouteilles, que j’ai moi-même pu constater. Et ce qui m’a choqué, c’est l’essentialisation de Barbara Butch sur le tract de LFI distribué dès le mercredi. Le montage la montre en train de mixer devant un drapeau arc-en-ciel avec une étoile de David, tâché de sang [NDLR : drapeau souvent utilisé à la Gay Pride de Tel-Aviv, symbole selon les militants du pinkwashing d’Israël] et au verso, on a une photo d’elle avec Netanyahou en fond. Ça veut dire qu’on associe directement Barbara Butch à Netanyahou et au génocide. En plus, elle est Française, elle n’a pas du tout la nationalité israélienne. Cette essentialisation me dérange car elle affecte nos imaginaires.

Avec le recul, sachant le déroulé de la soirée, la controverse derrière, feriez-vous les choses différemment ?
Si on rembobine le film des derniers mois, on constate que dès la clause de résistance [NDLR : adoptée le 28 avril 2026 par le conseil municipal, elle permet à la ville de combattre les atteintes aux libertés publiques, à l’égalité des droits ou encore à la dignité humaine], on a affirmé cette liberté de création et de programmation. Et c’est dans ce cadre-là qu’on a permis la tenue d’un concert antifasciste au 102, en rappelant qu’il n’était pas question d’annuler dans ces conditions, malgré les réclamations de la droite. Ensuite, il y a eu Barbara Butch avec la polémique qui montait, la pétition — qui ne dépassait toutefois pas les 250 signatures avant le lancement du Cabaret frappé. On en a beaucoup discuté entre nous et on n’a rien laissé au hasard : on a fait en sorte d’avoir à la fois des policiers municipaux et des policiers nationaux présents sur site, on a ajouté des vigiles en nombre… Tout ce qu’il fallait pour permettre au concert de se passer normalement et pour pouvoir mettre en sécurité le public et l’artiste. Le tout en gardant la philosophie du Cabaret frappé, à savoir un festival populaire, ouvert, où les gens peuvent aller et venir librement. En résumé, je considère qu’on a fait tout ce qu’il fallait.
Y compris en stoppant vous-même le concert ?
Effectivement, on a arrêté le concert au bout de vingt minutes, conjointement avec l’artiste. J’étais présent derrière et on avait parlé avec elle avant qu’elle commence à jouer, pour lui dire qu’à tout moment, si ça devenait trop compliqué, elle pouvait s’arrêter… En sachant que je n’anticipais pas du tout l’envoi de projectiles. On en revient à ce que je disais, c’est notre rôle d’élu de garantir les conditions de liberté de programmation et création et de sécurité.
« Il faut être capable de mener les deux choses de front : à la fois défendre les libertés de création et de programmation, qui sont des droits fondamentaux, et défendre les droits des Palestiniens. »
Quid du fond et des arguments des manifestants ?
Dès qu’on a reçu la demande d’annulation, je me suis demandé ce qu’elle avait fait de grave, au point d’être ciblée par cette vague de boycott. Encore une fois, on peut être d’accord sur le fond mais ce qui pose problème, c’est la méthode et l’essentialisation. Il faut être capable de mener les deux choses de front : à la fois défendre les libertés de création et de programmation, qui sont des droits fondamentaux, et défendre les droits des Palestiniens, comme on le fait au PCF, en s’appuyant sur les forces présentes sur place… Et donc en faire un sujet international et non un sujet électoraliste. Quant à la loi Yadan, je le répète, j’y étais opposé et la mairie également.
Doit-on tenir compte des oppressions vécues par Barbara Butch — en tant que femme, juive, lesbienne et grosse — avant de juger ses positions ?
En théorie, en tant qu’élu, j’ai envie de te dire non, ça ne doit pas empêcher de critiquer ses prises de position. Après, est-ce que ça justifie de faire des doigts d’honneur à une femme ? Et est-ce qu’un homme blanc hétéro cisgenre de 50 ans aurait été autant chahuté par la foule ? Bien sûr que non ! En plus, quand on la voit, on devine la personne qui a toujours été persécutée. Or, nous, à gauche, on doit être du côté des opprimés, de celles et ceux qui vivent des injustices. Quand on a face à nous quelqu’un qui subit depuis les Jeux olympiques des attaques homophobes, grossophobes, antisémites et sexistes de l’extrême droite, on a la responsabilité de devoir protéger cette personne qui est à l’intersectionnalité de discriminations multiples.
Le boycott culturel a été décisif face à l’apartheid en Afrique du Sud. Est-ce également une arme contre le génocide à Gaza et plus généralement contre la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ?
Question difficile… Déjà, comme le disait Laurence Ruffin, boycotter — en n’allant pas à un concert par exemple — ce n’est pas entraver. Quand bien même, que peut le boycott culturel contre le génocide ? Il peut constituer une forme de pression symbolique et politique mais son efficacité dépend de son articulation avec d’autres leviers : diplomatiques, économiques, juridiques et mobilisations internationale. En tout cas, pour qu’il y ait un impact, ça dépend aussi de la stratégie des courants d’opposition israéliens et surtout des organisations et militants alliés en Palestine. Et puis, reste la question des critères de décision. Où met-on les lignes rouges justifiant de boycotter tel ou tel artiste et quel périmètre donne-t-on au boycott culturel ? Les organisations de solidarité avec la Palestine n’ont pas toutes les mêmes critères ou stratégies, comme on le voit par exemple avec l’AFPS et Urgence Palestine qui ne défendent pas toujours les mêmes modes d’action ni la même manière de mettre en œuvre les campagnes de boycott.
Ceci dit, la mobilisation contre le gouvernement israélien est nécessaire. Car les faits sont excessivement graves. On vit quand même un génocide en direct sur les réseaux sociaux donc c’est normal que ça vienne nous chambouler en tant qu’individus et qu’on perde tous nos repères démocratiques. Et c’est à ce moment là qu’on a besoin de garder un cap politique commun, de parler d’une voix unie et rassemblée pour faire front avec celles et ceux qui subissent ces oppressions.
« Faire confiance à l’intelligence des citoyens et citoyennes plutôt que de décider à leur place. »
Certains commentateurs associent LFI au RN, voire accusent les insoumis et les manifestants d’antisémitisme. Est-ce votre cas ?
Première chose, je ne veux surtout pas mettre dos à dos la France insoumise et l’extrême droite. Leurs demandes de boycott respectives n’obéissent pas du tout aux mêmes ressorts. Pour l’autre question, je serai très prudent. Non, la manifestation n’était pas un acte antisémite. Mais oui, nous vivons dans une société dans laquelle l’antisémitisme augmente. Et être juif aujourd’hui, en France, est compliqué… Comme être musulman aujourd’hui, en France, est compliqué aussi. ll ne faut pas les opposer. En tant que politiques, nous avons une responsabilité pour lutter contre toute forme de discrimination. On doit combattre sans ambiguïté l’antisémitisme et l’islamophobie, et combattre avec la même détermination les crimes commis contre les Palestiniens. Parce que renoncer à l’un de ces combats affaiblit l’autre.

Quelles leçons tirez-vous de cet épisode pour la suite ?
La première question que je me pose, c’est si à gauche, on gagne du soutien à la suite de cette séquence politique ? J’en doute… Et est-ce qu’on s’arme pour lutter contre ces dérives ? Si je dois en tirer une leçon, c’est que notre combat pour cette liberté de création et de programmation va être dur et compliqué, non pas vis-à-vis de LFI mais face à l’extrême droite qui monte. Ça va nécessiter beaucoup d’exigence, de travail. Et de rester ferme sur ses principes. Mais je garde une conviction, c’est de toujours faire confiance au public et à la liberté de conscience. On doit donner toutes les infos avant et le public décide alors de boycotter ou non, d’aller voir une œuvre ou non, de la critiquer ou de la soutenir. Faire confiance à l’intelligence des citoyens et citoyennes plutôt que de décider à leur place.
Propos recueillis par Manuel Pavard


