« L’Usage du monde », de Nicolas Bouvier

Par Régine Hausermann

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Nicolas Bouvier – RTS, 1963
Juin 1953, deux jeunes Suisses quittent Genève à bord d’une Fiat Topolino d’occasion. Décembre 1954, ils arrivent à la passe de Khyber en Afghanistan. Dix ans plus tard, Nicolas Bouvier publie "l'Usage du monde", un éblouissant récit de voyage illustré par son ami Thierry Vernet. Il faut attendre la création du festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo en 1990 pour que l’œuvre soit saluée comme un chef-d’œuvre et Nicolas Bouvier comme « le prince » des « écrivains-voyageurs ».

Nico­las Bou­vier n’a que 24 ans, Thier­ry Ver­net deux de plus. L’un écrit, prend des pho­tos. L’autre peint, des­sine. Ils ont « assez d’argent pour vivre neuf semaines. Ce n’est qu’une petite somme mais c’est beau­coup de temps. » Et sur­tout beau­coup de ren­contres, de sur­prises, loin du milieu bour­geois hugue­not trop cor­se­té. « Fai­néan­ter dans un monde neuf est la plus absor­bante des occu­pa­tions. »

Cette odeur de melon !

La You­go­sla­vie d’abord où il y a tant à voir et à sen­tir. Bel­grade et ses fau­bourgs, les jour­na­listes com­mu­nistes, les vil­lages de tzi­ganes, la musique et « le kolo, la danse en rond qui fait tour­ner » tout le pays. Les ban­quets, la « géné­ro­si­té mer­veilleuse des Serbes » au point qu’« une sali­va­tion émo­tive accom­pagne l’appétit ». C’est l’été, les jeunes corps ne sont pas fati­gués, la Topo­li­no est en forme. On frôle le bon­heur. L’esprit est agile. « Le voyage four­nit des occa­sions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liber­té. Il fait plu­tôt éprou­ver une sorte de réduc­tion . Pri­vé de son cadre habi­tuel, dépouillé de ses habi­tudes comme d’un volu­mi­neux embal­lage, le voya­geur se trouve rame­né à de plus humbles pro­por­tions. Plus ouvert aus­si à la curio­si­té, à l’intuition, au coup de foudre. » p.72

La Topo­li­no

Traverser l’Anatolie avant la neige

Constan­ti­nople, rive asia­tique, c’est déjà la fin de l’été. Les deux gar­çons sillonnent la ville pour essayer de gagner de l’argent. Il faut son­ger à repar­tir vite pour pas­ser avant la neige au col du Cop. Course contre la montre sur la route d’Ankara : treize heures, vingt heures à se relayer. Arri­vée à Tre­bi­zonde au bord de la mer Noire. Mais pour mon­ter les 3000 m du col, il faut pous­ser ! « Une petite voi­ture enca­drée par deux cou­reurs qui la manoeuvrent de l’extérieur, ça retient quand même l’attention. » Effec­ti­ve­ment. « Les camions qui venaient d’Erzerum la connais­saient déjà par les récits de ceux qui nous avaient dépas­sés la veille. D’aussi loin qu’ils l’apercevaient, ils saluaient au klaxon. »

A Erze­rum, les belles for­ti­fi­ca­tions otto­manes sont ron­gées par l’érosion et l’esprit kéma­liste est en déclin. Le bak­chich comme le cler­gé sont de retour. Seuls les ins­ti­tu­teurs pour­raient enrayer le mou­ve­ment. « Mais il fau­drait douze dou­zaines de Vol­taire ! » L’intense bon­heur d’une nuit à la belle étoile les ragaillar­dit et attire cette réflexion à Nico­las Bou­vier : « Fina­le­ment, ce qui consti­tue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la car­rière, ni ce que d’autres pen­se­ront ou diront de vous, mais quelques ins­tants de cette nature, sou­le­vés par une lévi­ta­tion plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous dis­tri­bue avec une par­ci­mo­nie à la mesure de notre faible cœur. »

Six mois dans le froid de Tabriz

Les deux gar­çons s’installent à Tabriz pour l’hiver. Peu d’étrangers dans cette pro­vince de l’A­zer­baïd­jan orien­tal, au nord-ouest de l’I­ran. Mais un nœud de reli­gions : shi’ites, armé­niens, chré­tiens mono­phy­sites, juifs venus d’Israël. Comme par­tout, des riches et des indi­gents. Novembre, pro­cès Mos­sa­degh : «  Pour l’homme de la rue, Mos­sa­degh res­tait le Renard ira­nien plus que le Renard anglais, qui avait arra­ché le pétrole à l’Occident. » Nico­las donne des cours de fran­çais. L’hiver n’en finit plus. Thier­ry com­mence à cra­quer. En mars, ils font une sor­tie vers le sud mais une pluie incess­sante les bloque à Maha­dan. Plus d’argent. Le capi­taine les « invite » à venir se loger à la pri­son ! Les voi­là « hôtes-pri­son­niers. » Ils appré­cient la gaie­té des Kurdes vic­times de pré­ju­gés. « Il faut dire que des influences nom­breuses s’exerçaient ici en sous-main : anglaises, russes, amé­ri­caines, sépa­ra­tistes kurdes, sans comp­ter la police et l’armée qui ne pour­sui­vaient pas les mêmes objec­tifs. »

Nico­las Bou­vier et Thier­ry Ver­net © Edi­tions Paul­sen

Dif­fi­cile de sor­tir trop vite d’un récit de voyage, d’un récit de vie, écrit en 1953–54 — année de nos dix ans. Trop à décou­vrir. Trop à admi­rer sous la plume d’un jeune homme de 24 ans au moment des faits, de 34 ans au moment de l’écriture. Cette alter­nance de récit et de des­crip­tions, tou­jours courtes. Cette pré­di­lec­tion pour les ren­contres, la vie des gens, leurs par­ti­cu­la­ri­tés et leur com­mune huma­ni­té. Cette varié­té des tons : enjoué comme la musique qui irrigue tout le récit, drôle comme tant d’anecdotes et de situa­tions vécues, tra­gique dans la deuxième par­tie lorsque les pannes et acci­dents les rat­trapent, poé­tique sou­vent, phi­lo­so­phique tou­jours.

Der­niers jours à Tabriz. A la lec­ture d’Adrienne Mesu­rat -roman de Julien Green – l’une des élèves de Nico­las Bou­vier pense retrou­ver sa vie. Elle ne s’arrête plus de lire ni de pen­ser. Elle veut savoir ce qu’est l’absurde.

« Pas d’absurde ici… mais par­tout la vie pous­sant der­rière les choses comme un obs­cur Lévia­than, pous­sant les cris hors des poi­trines, les mouches vers la plaie, pous­sant hors de terres les mil­lions d’anémones et de tulipes sau­vages qui, dans quelques semaines, colo­re­raient les col­lines d’une beau­té éphé­mère. Et vous pre­nant constam­ment à par­tie. Impos­sible ici d’être étran­ger au monde – par­fois pour­tant, on aurait bien vou­lu. L’hiver vous rugit à la gueule, le prin­temps vous trempe le cœur, l’été vous bom­barde d’étoiles filantes, l’automne vibre dans la harpe ten­due des peu­pliers, et per­sonne ici que sa musique ne touche. » p.197

Téhéran, la musique du persan et le bleu de Perse

Sur la route de Téhé­ran, le moral remonte. Nico­las est sen­sible à la musique du per­san, « chaud, délié, civil, avec une pointe de las­si­tude ». Il est éton­né que l’état lamen­table des affaires publiques affecte si peu les affaires pri­vées. A Téhé­ran, il leur faut trou­ver du tra­vail. Un entre­tien rugueux avec le direc­teur de l’institut fran­co-ira­nien tourne au miracle grâce à un fou-rire oppor­tun. Thier­ry fera une expo­si­tion et Nico­las une confé­rence. Les deux Suisses sont lan­cés. Téhé­ran est une ville let­trée. On est éton­née du nombre de per­sonnes ren­con­trées qui s’expriment en fran­çais alors qu’à Paris, per­sonne ne parle le per­san ! Les deux gar­çons font des pro­grès en per­san et com­mu­niquent aus­si en anglais.

« Et sur­tout, il y a le bleu. Il faut venir jusqu’ici pour décou­vrir le bleu. Dans les Bal­kans déjà, l’œil s’y pré­pare ; en Grèce, il domine mais il fait l’important : un bleu agres­sif, remuant comme la mer, qui laisse encore per­cer l’affirmation, les pro­jets, une sorte d’intransigeance. Tan­dis qu’ici […] par­tout cet inimi­table bleu per­san qui allège le cœur, qui tient l’Iran à bout de bras, qui s’est éclai­ré et pati­né avec le temps comme s’éclaire la palette d’un grand peintre. » p.214

L’Inde, où Thier­ry doit retrou­ver son amou­reuse, les appelle. La Topo­li­no dont la peti­tesse étonne tou­jours les Ira­niens est prête. Ispa­han tient « exac­te­ment l’émerveillement qu’on nous en pro­met­tait ». Panne avant l’arrivée à Chi­raz. Un camion les embarque avec leur voi­ture. « C’est dans la pre­mière rampe de la des­cente qu’on enten­dit péter les freins du camion. » Ils ont failli mou­rir ! « Quand je repris mes esprits, la pous­sière était retom­bée. »

Nico­las Bou­vier devant sa machine à écrire

Dans la lumière de braise des tapis usés des« tchâikhanes »

Le voya­geur évoque les moments de bon­heur vécus dans les « tchâi­khanes », ces mai­sons qui bordent la route, où l’on boit du thé, où l’on se res­taure, l’on fait des connais­sances, l’on se dit les nou­velles « dans la lumière de braise de leurs tapis usés. » Rares moments où le jeune Bou­vier parle du corps des femmes, se dit « ébloui par une ser­vante tzi­gane. Ce que j’ai vu de plus beau depuis long­temps. Je fais le mort, j’étanche, moi aus­si, ma soif en fai­sant pro­vi­sion de grâce. C’est bien néces­saire ici où tout ce qui est jeune et dési­rable, se voile, se dérobe ou se tait. »

La route conti­nue vers l’est. Per­sé­po­lis, Sur­mak, Yezd, Bam. Le jour, la cha­leur est de plus en plus atroce. On les prend pour des fous ! « J’avais sou­vent pen­sé au soleil jamais comme à un tueur. » 700 km en seconde dans le désert baloutch ! A la fron­tière pakis­ta­naise, des sol­dats les aident à pous­ser. La panne n’est pas répa­rée, ils roulent de nuit dans le désert, « seuls sous des mil­liards d’étoiles ».

Quetta, Pakistan, morts de fatigue

L’arrivée à Quet­ta — 1800 m, 80 000 âmes, 20 000 cha­meaux (Pakis­tan) — est dou­lou­reuse : ils ne pèsent plus que cent kilos à deux, ils sont morts de fatigue, tou­jours en panne mal­gré dix heures de tra­vail infruc­tueux avec un gara­giste. Par chance, Terence, le patron du Saki bar, les emploie pen­dant trois semaines. De 9 h à minuit, ils jouent javas et valses musette sur leur gui­tare et leur accor­déon. Et la vie change ! Mais les contra­rié­tés ne sont jamais loin. « Plus trace d’artisanat. Por­tée par une vague majes­tueuse, l’écume de la came­lote occi­den­tale avait atteint et souillé le com­merce local : peignes pati­bu­laires, Jésus en cel­lu­loïd, sty­los-billes, musique à bouche, jouets de fer blanc plus légers que paille. Minables échan­tillons qui fai­saient honte d’être Euro­péens. » La voi­ture a per­du ses plaques et Nico­las ses notes de l’hiver, empor­tées par le camion à ordures.

La haine des mouches !

Sur la route de Kaboul, Nico­las s’entaille quatre doigts jusqu’à l’os en répa­rant le moteur. A Kan­da­har, un méde­cin ita­lo-grec le soigne. Le bles­sé dort trente heures et s’en sort grâce au méde­cin qui revient chaque jour… et parle fran­çais. Fatigue, fièvre… un nou­veau com­bat est décla­ré, contre la mala­ria, et les mouches. « J’aurai long­temps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’­hui j’ai la haine des mouches. Y pen­ser seule­ment me met les larmes aux yeux. Une vie entiè­re­ment consa­crée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau des­tin. » A Kaboul, les deux amis sont épui­sés par la fatigue et la mala­die. Ils sont soi­gnés par un méde­cin suisse, expert aux Nations Unies qui les loge chez lui.

Thierr­ry prend un avion pour New Del­hi. Remis de sa jau­nisse, Nico­las part en camion vers la Bac­triane pour retrou­ver des archéo­logues fran­çais.

Le 3 décembre, seul, il quitte le chan­tier et arrive devant le Khy­ber Pass – « Devant cette pro­di­gieuse enclume de terre et de roc, le monde de l’anecdote était comme abo­li. » p.374

En route pour l’Inde.

The Khy­ber Pass with the for­tress of Ali­mus­jid. Chro­mo­li­tho­graph by W.L. Wal­ton after Lieu­te­nant James Rat­tray, c. 1847. Image : Wiki­me­dia Com­mons

L’U­sage du monde, Nico­las Bou­vier, des­sins de Thier­ry Ver­net, édi­tions la Décou­verte, 384 p.

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