Teisseire. Chronique d’une mort programmée… et évitable
Par Manuel Pavard
/
Depuis l’annonce, le 16 octobre, de la fermeture de l’usine Teisseire de Crolles, en avril 2026, les salariés sont mobilisés pour tenter de sauver les 205 emplois supprimés. Des grévistes qui accusent le groupe Carlsberg d’avoir saboté délibérément un site pourtant viable, en délocalisant la production de sirops chez un sous-traitant, au Havre.

La tristesse et la colère se mêlent dans sa voix, reflet des deux sentiments qui l’animent presque en permanence depuis la mi-octobre. « Quel gâchis », souffle Salah Mansouri, observant le site à l’arrêt. À l’heure où nous écrivons ces lignes, cela fait plus de cinquante jours que les salariés de Teisseire sont en grève, à Crolles, refusant la fermeture de leur usine. Et rien n’indique une issue à court terme. « Une catastrophe pure et simple », ajoute celui qui est coordinateur logistique dans l’entreprise depuis 2009. Pourtant, Salah Mansouri l’assure, « le site est totalement viable. Si on ramène toute la sous-traitance, on peut très bien redémarrer la production et être bénéficiaire. » Une vision largement partagée par ses camarades, sur le piquet de grève. Mais alors, comment en est-on arrivé là ?
Lorsque le couperet tombe, le 16 octobre, les salariés ont déjà cessé la production depuis une semaine, craignant une annonce grave de la direction de Teisseire, en CSE extraordinaire. Malheureusement, c’est le pire scénario qui sort du chapeau : une fermeture de l’usine de Crolles prévue en avril 2026. Avec 205 emplois supprimés à la clé ! Le fabricant de sirops invoque une prétendue « réorganisation globale de ses activités » et une « situation économique difficile ». Un constat que réfute fermement Salah Mansouri. « En 300 ans d’existence, on a une seule année de déficit », souligne-t-il, indigné. « On jette à la poubelle 205 personnes et trois siècles d’histoire pour une année déficitaire… qu’ils ont eux-même causée ! »
C’est en effet la thèse défendue par la CGT Teisseire, qui dénonce « une mort industrielle programmée ». Nulle fatalité économique, pour le syndicat, mais « une stratégie délibérée de désengagement industriel orchestrée par le groupe Britvic, aujourd’hui racheté par Carlsberg ». Avant cela, pourtant, Teisseire a vécu des années fastes. Et ce, en profitant de ses nombreux atouts originels : une entreprise familiale fondée en 1720 par Mathieu Teisseire, une marque et des sirops connus de tous, un quartier grenoblois portant son nom… Bref, un symbole local, comme l’a rappelé la candidate de l’union de la gauche Laurence Ruffin, venue soutenir les salariés sur le piquet de grève, avec son frère François, le 20 novembre : « Teisseire, c’est Grenoble. C’est notre fierté. » Elle fut même à une époque considérée comme une « entreprise modèle », qui connut même, dans la seconde moitié des années 2000, « une période florissante », reconnaît la CGT, que ce soit au niveau des résultats financiers ou des conditions de travail. « Quand je suis arrivé, c’était une entreprise où on pouvait développer nos idées, prendre des initiatives », se souvient d’ailleurs Salah Mansouri.
Mais le rachat par Britvic va marquer un tournant. À partir de 2020, le groupe britannique mène en France une politique de désindustrialisation via la sous-traitance. À Crolles, les salariés subissent un management autoritaire et une délocalisation progressive. En l’occurrence, « un plan d’externalisation des volumes de sirops export lancé en 2022 : 20 millions de litres envoyés par la direction à la Slaur Sardet au Havre [NDLR : qui récupérera justement la production de sirops en 2026], en sous-traitance », explique Florent Duc, secrétaire CGT du CSE Teisseire. Le tout au prétexte d’investissements jamais menés à bien. En parallèle, les volumes produits chutent de manière vertigineuse, passant de 90 millions à 40 millions de litres entre 2015 et 2025. Année marquée par le « coup de grâce » du rachat par Carlsberg. Lequel n’a fait que « confirmer cette stratégie : vider les sites de leur substance avant de les fermer ». Florent Duc n’hésite pas à accuser le groupe danois : « On nous a pillé nos volumes et notre trésor de guerre, le fruit du travail de tous les salariés. » Les chiffre sont ainsi édifiants. « On avait 120 millions d’euros de trésorerie au dernier exercice fiscal, en septembre 2024, et aujourd’hui, on est à moins 24 millions, s’insurge-t-il. On nous a pillé 144 millions pour nous dire qu’on n’est plus rentables ! »
Dès lors, que faire aujourd’hui ? Dénonçant une fermeture « sans aucune justification économique et socialement désastreuse », la CGT appelle les pouvoirs publics à intervenir. De fait, les services de l’État (préfecture, ministère du Travail ou DDETS) disposent de leviers comme « la non-homologation d’un PSE », précise Florent Duc. En visite à Crolles le 28 novembre, le ministre de l’Industrie Sébastien Martin a en outre promis de revoir les dirigeants avant Noël, pour « voir comment imaginer un avenir industriel pour Teisseire sur place. Car la R&D va rester ici, ce qui est un atout pour le site. » En attendant, Fathi Ghiloufi, délégué syndical CGT, promet de « lutter pour négocier des indemnités à la hauteur de l’investissement des salariés et du préjudice moral ».

Photowatt, Valeo, Setup… Le capital désindustrialise le Nord-Isère
En 2025, près de 650 emplois industriels ont disparu dans le Nord-Isère et dans des domaines essentiels comme l’énergie, la chimie, l’acier, l’automobile… La reconquête industrielle exige investissements efficaces et démocratie dans les entreprises.
De Photowatt à Valeo en passant par Setup, TeamTex ou les Acieries de Bonpertuis, le Nord-Isère paie un lourd tribut à la logique de concurrence et de rentabilité financière des entreprises, au détriment de l’emploi, de la coopération et de la production de richesses.
L’entreprise Photowatt à Bourgoin-Jallieu est passée du statut de leader du photovoltaïque avec 800 salariés en 2007 à la liquidation des derniers 262 emplois en 2025. Entre-temps, les actionnaires se sont gavés de subventions publiques de 2006 à 2010 sans planification ni perspective industrielle, jusqu’au dépôt de bilan en 2011 et la reprise par EDF imposée par le président-candidat Sarkozy… L’argent public d’EDF n’a servi depuis lors qu’à accompagner la fermeture de Photowatt.
Les 238 salariés de Valeo à l’Isle‑d’Abeau ont fait les frais du projet « Valeo Power » de fusion d’activités visant, selon la direction, « à améliorer la compétitivité et la performance financière ». La fermeture du site et la délocalisation en Turquie de la fabrication du moteur hybride DMG s’inscrivent dans cette stratégie, sachant que Valeo a déjà délocalisé des productions en Pologne.
À Pont-de-Cheruy, Team-Tex, fabricant de sièges auto pour enfant, a été repris en 2023 par le groupe financier allemand Mutares, spécialisé dans les redressements et liquidations. Team-Tex n’a pas été redressée mais bel et bien liquidée par ce fonds vautour qui s’enrichit dans le dépeçage d’entreprises en difficulté.
La société Setup à Frontonas détenue depuis 2006 par la multinationale allemande BASF était spécialisée dans le domaine de l’impression 3D. BASF l’a liquidée en même temps que ses trente emplois, dans le cadre d’un recentrage sur ses activités principales en vue d’augmenter leur rentabilité, y compris en délocalisant ses productions.
Et quand elles ne sont a priori pas victimes de fonds vautours, des PME comme les Aciéries de Bonpertuis à Apprieu se retrouvent condamnées par l’explosion du coût des matières premières ou de l’énergie, dont la dérégulation dans le cadre du marché capitaliste européen fait des ravages au sein des petites entreprises, ou par des intérêts bancaires exorbitants.
La demande de la CGT de l’Isère d’organiser des assises de l’industrie et de l’emploi reste pour l’instant sans réponse. De leur côté, les communistes appellent à amplifier les luttes visant à substituer à la logique de rentabilité une logique de développement des capacités humaines. Des investissements à placer sous le contrôle des salariés et des populations pour développer l’emploi et les productions utiles répondant aux besoins du pays.
Didier Gosselin

Industrie. L’autre chemin
La réindustrialisation ? Avec un État qui se refuse à intervenir, ça n’arrivera pas. Et c’est la CGT qui propose une voie nouvelle en permettant le dialogue entre industriels et citoyens. L’expérience d’Axel, à Moirans.
Où en est Axel, la coopérative industrielle créée par le groupe Thames, la CGT, le CHU et l’université de Grenoble notamment ? C’est ce qui faisait l’objet d’un débat sur le stand de la section communiste de Voiron, lors de la foire de la Saint-Martin.
Ça avance. Pas aussi vite que le voudrait Franck Perrin, syndicaliste CGT, l’un des promoteurs du projet. Notamment parce que la région, compétente en matière d’intervention économique, se refuse toujours à contribuer au financement de la société coopérative d’intérêt collectif. Assurer les investissements nécessaires prend par suite un peu de temps.
Ce qui n’a cependant pas empêché la création de premiers emplois en alternance et la prise de contacts avec une quinzaine de start-up qui devrait déboucher sur des concrétisations dès l’année prochaine.
Comme l’indiquait Franck Perrin, Axel présente un atout unique : celui de la mise en relation, autour d’un tiers lieu industriel, d’utilisateurs capables de définir leurs besoins – le CHU notamment –, des chercheurs et des industriels susceptibles d’y apporter une réponse adaptée.
La perspective est ainsi celle de la construction d’une filière industrielle française et européenne. Franck Perrin n’en rappelait pas moins que « partout dans le monde, à Taïwan, en Chine ou aux Etats-Unis, les filières innovantes se sont développées avec l’aide d’un État stratège et interventionniste. » Tandis que 211 milliards de fonds publics terminent souvent dans la poche des actionnaires.
La démarche n’en finit pas de susciter l’intérêt. Le Centre national des arts et métiers vient ainsi de proposer à la CGT de développer des programmes de recherche à partir de cette expérience concrète de coopération pour la constitution d’une filière industrielle.
Luc Renaud
Voir Quand la CGT soigne l’industrie du médical, livre disponible en librairie ou au siège du Travailleur alpin.
Une usine mutualisée
C’est une prochaine étape pour la coopérative Axel. Elle s’appuie sur un constat, celui de la difficulté des PME innovantes – start-up en anglais – à franchir le cap de l’industrialisation. Dans les dispositifs médicaux, les séries sont souvent réduites. L’investissement dans des machines outils s’avère difficile à rentabiliser. L’unique solution pour produire est souvent celle du rachat par un grand groupe. Axel veut proposer une autre solution. Celle d’une usine de production modulable, adaptable aux besoins de ces PME, susceptible de mettre le pied à l’étrier de productions innovantes. Et permettre ainsi à ces nouveaux produits d’accéder à un marché mondial. La mise en marché, encore une offre de la coopérative.


