Teisseire. Chronique d’une mort programmée… et évitable

Par Manuel Pavard

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Depuis l’annonce, le 16 octobre, de la fermeture de l’usine Teisseire de Crolles, en avril 2026, les salariés sont mobilisés pour tenter de sauver les 205 emplois supprimés. Des grévistes qui accusent le groupe Carlsberg d’avoir saboté délibérément un site pourtant viable, en délocalisant la production de sirops chez un sous-traitant, au Havre.

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Teisseire, une entreprise créée en 1720 et l'une des premières usines installées, en 1971, dans la zone industrielle de Crolles qui venait alors tout juste d'être viabilisée par la municipalité PCF de Paul Jargot.

La tris­tesse et la colère se mêlent dans sa voix, reflet des deux sen­ti­ments qui l’animent presque en per­ma­nence depuis la mi-octobre. « Quel gâchis », souffle Salah Man­sou­ri, obser­vant le site à l’arrêt. À l’heure où nous écri­vons ces lignes, cela fait plus de cin­quante jours que les sala­riés de Teis­seire sont en grève, à Crolles, refu­sant la fer­me­ture de leur usine. Et rien n’indique une issue à court terme. « Une catas­trophe pure et simple », ajoute celui qui est coor­di­na­teur logis­tique dans l’entreprise depuis 2009. Pour­tant, Salah Man­sou­ri l’assure, « le site est tota­le­ment viable. Si on ramène toute la sous-trai­tance, on peut très bien redé­mar­rer la pro­duc­tion et être béné­fi­ciaire. » Une vision lar­ge­ment par­ta­gée par ses cama­rades, sur le piquet de grève. Mais alors, com­ment en est-on arri­vé là ?

Lorsque le cou­pe­ret tombe, le 16 octobre, les sala­riés ont déjà ces­sé la pro­duc­tion depuis une semaine, crai­gnant une annonce grave de la direc­tion de Teis­seire, en CSE extra­or­di­naire. Mal­heu­reu­se­ment, c’est le pire scé­na­rio qui sort du cha­peau : une fer­me­ture de l’usine de Crolles pré­vue en avril 2026. Avec 205 emplois sup­pri­més à la clé ! Le fabri­cant de sirops invoque une pré­ten­due « réor­ga­ni­sa­tion glo­bale de ses acti­vi­tés » et une « situa­tion éco­no­mique dif­fi­cile ». Un constat que réfute fer­me­ment Salah Man­sou­ri. « En 300 ans d’existence, on a une seule année de défi­cit », sou­ligne-t-il, indi­gné. « On jette à la pou­belle 205 per­sonnes et trois siècles d’histoire pour une année défi­ci­taire… qu’ils ont eux-même cau­sée ! »

C’est en effet la thèse défen­due par la CGT Teis­seire, qui dénonce « une mort indus­trielle pro­gram­mée ». Nulle fata­li­té éco­no­mique, pour le syn­di­cat, mais « une stra­té­gie déli­bé­rée de désen­ga­ge­ment indus­triel orches­trée par le groupe Brit­vic, aujourd’hui rache­té par Carls­berg ». Avant cela, pour­tant, Teis­seire a vécu des années fastes. Et ce, en pro­fi­tant de ses nom­breux atouts ori­gi­nels : une entre­prise fami­liale fon­dée en 1720 par Mathieu Teis­seire, une marque et des sirops connus de tous, un quar­tier gre­no­blois por­tant son nom… Bref, un sym­bole local, comme l’a rap­pe­lé la can­di­date de l’union de la gauche Lau­rence Ruf­fin, venue sou­te­nir les sala­riés sur le piquet de grève, avec son frère Fran­çois, le 20 novembre : « Teis­seire, c’est Gre­noble. C’est notre fier­té. » Elle fut même à une époque consi­dé­rée comme une « entre­prise modèle », qui connut même, dans la seconde moi­tié des années 2000, « une période flo­ris­sante », recon­naît la CGT, que ce soit au niveau des résul­tats finan­ciers ou des condi­tions de tra­vail. « Quand je suis arri­vé, c’était une entre­prise où on pou­vait déve­lop­per nos idées, prendre des ini­tia­tives », se sou­vient d’ailleurs Salah Man­sou­ri.

Mais le rachat par Brit­vic va mar­quer un tour­nant. À par­tir de 2020, le groupe bri­tan­nique mène en France une poli­tique de dés­in­dus­tria­li­sa­tion via la sous-trai­tance. À Crolles, les sala­riés subissent un mana­ge­ment auto­ri­taire et une délo­ca­li­sa­tion pro­gres­sive. En l’occurrence, « un plan d’externalisation des volumes de sirops export lan­cé en 2022 : 20 mil­lions de litres envoyés par la direc­tion à la Slaur Sar­det au Havre [NDLR : qui récu­pé­re­ra jus­te­ment la pro­duc­tion de sirops en 2026], en sous-trai­tance », explique Florent Duc, secré­taire CGT du CSE Teis­seire. Le tout au pré­texte d’investissements jamais menés à bien. En paral­lèle, les volumes pro­duits chutent de manière ver­ti­gi­neuse, pas­sant de 90 mil­lions à 40 mil­lions de litres entre 2015 et 2025. Année mar­quée par le « coup de grâce » du rachat par Carls­berg. Lequel n’a fait que « confir­mer cette stra­té­gie : vider les sites de leur sub­stance avant de les fer­mer ». Florent Duc n’hésite pas à accu­ser le groupe danois : « On nous a pillé nos volumes et notre tré­sor de guerre, le fruit du tra­vail de tous les sala­riés. » Les chiffre sont ain­si édi­fiants. « On avait 120 mil­lions d’euros de tré­so­re­rie au der­nier exer­cice fis­cal, en sep­tembre 2024, et aujourd’hui, on est à moins 24 mil­lions, s’insurge-t-il. On nous a pillé 144 mil­lions pour nous dire qu’on n’est plus ren­tables ! »

Dès lors, que faire aujourd’hui ? Dénon­çant une fer­me­ture « sans aucune jus­ti­fi­ca­tion éco­no­mique et socia­le­ment désas­treuse », la CGT appelle les pou­voirs publics à inter­ve­nir. De fait, les ser­vices de l’État (pré­fec­ture, minis­tère du Tra­vail ou DDETS) dis­posent de leviers comme « la non-homo­lo­ga­tion d’un PSE », pré­cise Florent Duc. En visite à Crolles le 28 novembre, le ministre de l’Industrie Sébas­tien Mar­tin a en outre pro­mis de revoir les diri­geants avant Noël, pour « voir com­ment ima­gi­ner un ave­nir indus­triel pour Teis­seire sur place. Car la R&D va res­ter ici, ce qui est un atout pour le site. » En atten­dant, Fathi Ghi­lou­fi, délé­gué syn­di­cal CGT, pro­met de « lut­ter pour négo­cier des indem­ni­tés à la hau­teur de l’investissement des sala­riés et du pré­ju­dice moral ».

Devant Pho­to­watt, à Bour­goin-Jal­lieu, en sep­tembre de l’année der­nière.

Photowatt, Valeo, Setup… Le capital désindustrialise le Nord-Isère

En 2025, près de 650 emplois industriels ont disparu dans le Nord-Isère et dans des domaines essentiels comme l’énergie, la chimie, l’acier, l’automobile… La reconquête industrielle exige investissements efficaces et démocratie dans les entreprises.

De Pho­to­watt à Valeo en pas­sant par Setup, Team­Tex ou les Acie­ries de Bon­per­tuis, le Nord-Isère paie un lourd tri­but à la logique de concur­rence et de ren­ta­bi­li­té finan­cière des entre­prises, au détri­ment de l’emploi, de la coopé­ra­tion et de la pro­duc­tion de richesses.

L’entreprise Pho­to­watt à Bour­goin-Jal­lieu est pas­sée du sta­tut de lea­der du pho­to­vol­taïque avec 800 sala­riés en 2007 à la liqui­da­tion des der­niers 262 emplois en 2025. Entre-temps, les action­naires se sont gavés de sub­ven­tions publiques de 2006 à 2010 sans pla­ni­fi­ca­tion ni pers­pec­tive indus­trielle, jusqu’au dépôt de bilan en 2011 et la reprise par EDF impo­sée par le pré­sident-can­di­dat Sar­ko­zy… L’argent public d’EDF n’a ser­vi depuis lors qu’à accom­pa­gner la fer­me­ture de Pho­to­watt.

Les 238 sala­riés de Valeo à l’Isle‑d’Abeau ont fait les frais du pro­jet « Valeo Power » de fusion d’activités visant, selon la direc­tion, « à amé­lio­rer la com­pé­ti­ti­vi­té et la per­for­mance finan­cière ». La fer­me­ture du site et la délo­ca­li­sa­tion en Tur­quie de la fabri­ca­tion du moteur hybride DMG s’inscrivent dans cette stra­té­gie, sachant que Valeo a déjà délo­ca­li­sé des pro­duc­tions en Pologne.

À Pont-de-Che­ruy, Team-Tex, fabri­cant de sièges auto pour enfant, a été repris en 2023 par le groupe finan­cier alle­mand Mutares, spé­cia­li­sé dans les redres­se­ments et liqui­da­tions. Team-Tex n’a pas été redres­sée mais bel et bien liqui­dée par ce fonds vau­tour qui s’enrichit dans le dépe­çage d’entreprises en dif­fi­cul­té.

La socié­té Setup à Fron­to­nas déte­nue depuis 2006 par la mul­ti­na­tio­nale alle­mande BASF était spé­cia­li­sée dans le domaine de l’impression 3D. BASF l’a liqui­dée en même temps que ses trente emplois, dans le cadre d’un recen­trage sur ses acti­vi­tés prin­ci­pales en vue d’augmenter leur ren­ta­bi­li­té, y com­pris en délo­ca­li­sant ses pro­duc­tions.

Et quand elles ne sont a prio­ri pas vic­times de fonds vau­tours, des PME comme les Acié­ries de Bon­per­tuis à Apprieu se retrouvent condam­nées par l’explosion du coût des matières pre­mières ou de l’énergie, dont la déré­gu­la­tion dans le cadre du mar­ché capi­ta­liste euro­péen fait des ravages au sein des petites entre­prises, ou par des inté­rêts ban­caires exor­bi­tants.

La demande de la CGT de l’Isère d’organiser des assises de l’industrie et de l’emploi reste pour l’instant sans réponse. De leur côté, les com­mu­nistes appellent à ampli­fier les luttes visant à sub­sti­tuer à la logique de ren­ta­bi­li­té une logique de déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés humaines. Des inves­tis­se­ments à pla­cer sous le contrôle des sala­riés et des popu­la­tions pour déve­lop­per l’emploi et les pro­duc­tions utiles répon­dant aux besoins du pays.

Didier Gos­se­lin

Cécile Dhai­nault et Franck Per­rin, lors du débat orga­ni­sé à la foire de la Saint-Mar­tin.

Industrie. L’autre chemin

La réindustrialisation ? Avec un État qui se refuse à intervenir, ça n’arrivera pas. Et c’est la CGT qui propose une voie nouvelle en permettant le dialogue entre industriels et citoyens. L’expérience d’Axel, à Moirans.

Où en est Axel, la coopé­ra­tive indus­trielle créée par le groupe Thames, la CGT, le CHU et l’université de Gre­noble notam­ment ? C’est ce qui fai­sait l’objet d’un débat sur le stand de la sec­tion com­mu­niste de Voi­ron, lors de la foire de la Saint-Mar­tin.

Ça avance. Pas aus­si vite que le vou­drait Franck Per­rin, syn­di­ca­liste CGT, l’un des pro­mo­teurs du pro­jet. Notam­ment parce que la région, com­pé­tente en matière d’intervention éco­no­mique, se refuse tou­jours à contri­buer au finan­ce­ment de la socié­té coopé­ra­tive d’intérêt col­lec­tif. Assu­rer les inves­tis­se­ments néces­saires prend par suite un peu de temps.

Ce qui n’a cepen­dant pas empê­ché la créa­tion de pre­miers emplois en alter­nance et la prise de contacts avec une quin­zaine de start-up qui devrait débou­cher sur des concré­ti­sa­tions dès l’année pro­chaine.

Comme l’indiquait Franck Per­rin, Axel pré­sente un atout unique : celui de la mise en rela­tion, autour d’un tiers lieu indus­triel, d’utilisateurs capables de défi­nir leurs besoins – le CHU notam­ment –, des cher­cheurs et des indus­triels sus­cep­tibles d’y appor­ter une réponse adap­tée.

La pers­pec­tive est ain­si celle de la construc­tion d’une filière indus­trielle fran­çaise et euro­péenne. Franck Per­rin n’en rap­pe­lait pas moins que « par­tout dans le monde, à Taï­wan, en Chine ou aux Etats-Unis, les filières inno­vantes se sont déve­lop­pées avec l’aide d’un État stra­tège et inter­ven­tion­niste. » Tan­dis que 211 mil­liards de fonds publics ter­minent sou­vent dans la poche des action­naires.

La démarche n’en finit pas de sus­ci­ter l’intérêt. Le Centre natio­nal des arts et métiers vient ain­si de pro­po­ser à la CGT de déve­lop­per des pro­grammes de recherche à par­tir de cette expé­rience concrète de coopé­ra­tion pour la consti­tu­tion d’une filière indus­trielle.

Luc Renaud

Voir Quand la CGT soigne l’industrie du médi­cal, livre dis­po­nible en librai­rie ou au siège du Tra­vailleur alpin.

Une usine mutualisée

C’est une pro­chaine étape pour la coopé­ra­tive Axel. Elle s’appuie sur un constat, celui de la dif­fi­cul­té des PME inno­vantes – start-up en anglais – à fran­chir le cap de l’industrialisation. Dans les dis­po­si­tifs médi­caux, les séries sont sou­vent réduites. L’investissement dans des machines outils s’avère dif­fi­cile à ren­ta­bi­li­ser. L’unique solu­tion pour pro­duire est sou­vent celle du rachat par un grand groupe. Axel veut pro­po­ser une autre solu­tion. Celle d’une usine de pro­duc­tion modu­lable, adap­table aux besoins de ces PME, sus­cep­tible de mettre le pied à l’étrier de pro­duc­tions inno­vantes. Et per­mettre ain­si à ces nou­veaux pro­duits d’accéder à un mar­ché mon­dial. La mise en mar­ché, encore une offre de la coopé­ra­tive.

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