L’autre 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Khérrata (Algérie)

Par Maryvonne Mathéoud

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Conférence à la maison du tourisme.
Vendredi 24 avril avait lieu une conférence à l’amphithéâtre de la maison du tourisme. Le thème était : L’autre 8 mai 1945 » à Sétif, Guelma et Khérrata (Algérie). En Algérie et en France, quelles traces reste-t-il de ce massacre du point de vue de l’histoire et des mémoires ? Pour en débattre deux historiens étaient invités par le collectif du 17 octobre 1961 et soutenu par onze associations.

Daho Djer­bal. Maître de confé­rences en his­toire contem­po­raine au Dépar­te­ment d’his­toire uni­ver­si­té d’Al­ger 2. Ses tra­vaux portent sur la rela­tion entre his­toire et mémoire. Il est depuis 1993 direc­teur de la revue NAQD, revue d’é­tudes et de cri­tique sociale. Il est l’auteur de Lakh­dar Ben Tob­bal, t. 1, Mémoires de l’intérieur, édi­tions Chi­hab (2021) et de Lakh­dar Ben Tob­bal, t. 2, La conquête de la sou­ve­rai­ne­té, édi­tions Chi­hab (2022).

Oli­vier Le Cour Grand­mai­son. Maître de confé­rences en science poli­tique à l’u­ni­ver­si­té d’É­vry Paris-Saclay, il enseigne au Col­lège inter­na­tio­nal de phi­lo­so­phie. Il est l’un des ini­tia­teurs de la cam­pagne pour la recon­nais­sance des mas­sacres de Sétif/Guelma/Kherrata comme « crime contre l’Humanité ». Il est l’auteur de La fabrique du roman natio­nal répu­bli­cain, édi­tions Amster­dam (2025) et de Ora­dour colo­niaux fran­çais. Contre le roman natio­nal, Les Liens qui Libèrent (2025).

La célé­bra­tion de la vic­toire des Alliés contre le nazisme le 8 mai 1945 en Algé­rie est l’oc­ca­sion pour les Algé­riennes et les Algé­riens de faire entendre leurs reven­di­ca­tions. A Sétif, des mil­liers d’Al­gé­riens mani­festent et bran­dissent des pan­cartes « Libé­rez Mes­sa­li » (Mes­sa­li Hadj, lea­der natio­na­liste empri­son­né), « Nous vou­lons être vos égaux », « À bas le colo­nia­lisme », « Vive l’Al­gé­rie libre et indé­pen­dante », et un dra­peau qui devien­dra le dra­peau de l’Algérie indé­pen­dante.

Oli­vier Le Cour Grand­mai­son.

La répres­sion contre les Algé­riens sera féroce : selon les his­to­riens, 10 000 à 45 000 vic­times sont mas­sa­crées à Sétif, Guel­ma et Kher­ra­ta par la police, la gen­dar­me­rie, les milices colo­niales armées par les auto­ri­tés locales, et l’Ar­mée Fran­çaise, agis­sant sur ordre de l’exé­cu­tif. Bom­bar­de­ments, exé­cu­tions som­maires, dépor­ta­tions : le peuple algé­rien subit un véri­table choc ce 8 Mai 1945.

En Algé­rie et en France, quelles traces reste-t-il de ce mas­sacre du point de vue de l’Histoire et des mémoires ?

Il évoque le contexte actuel avec la mon­tée des extrêmes droites, qui sont plu­rielles hélas, et la radi­ca­li­sa­tion des droites de ce gou­ver­ne­ment qui ont un dis­cours de réha­bi­li­ta­tion de la colo­ni­sa­tion. C’est de la mytho­lo­gie impé­riale qui n’a rien à voir avec notre his­toire. Il rap­pelle la loi du 23 février 2005 qui est une excep­tion fran­çaise car elle a été votée dans un état colo­nial. Elle n’a jamais été abro­gée. L’article pre­mier de la loi sti­pule : « La Nation exprime sa recon­nais­sance aux femmes et aux hommes qui ont par­ti­ci­pé à l’oeuvre accom­plie par la France dans les anciens dépar­te­ments fran­çais d’Al­gé­rie, au Maroc, en Tuni­sie et en Indo­chine ain­si que dans les ter­ri­toires pla­cés anté­rieu­re­ment sous la sou­ve­rai­ne­té fran­çaise. » L’article pre­mier d’une loi est de poser la phi­lo­so­phie de cette loi. On aurait pu pen­ser que c’était une main ten­due aux popu­la­tions mais c’est le pro­logue à une répres­sion féroce qui dure­ra jusqu’en 1962.

Tous les diri­geants qui se suc­cèdent, de Nico­las Sar­ko­zy à Fran­çois Fillon c’est une inter­pré­ta­tion posi­tive de la colo­ni­sa­tion. On est sur des thèses au mieux révi­sion­nistes, voir néga­tion­nistes. C’est le cas de Fran­çois Fillon, qui décla­rait que la France n’avait pas à s’excuser ni pour la colo­ni­sa­tion ni pour l’esclavage, c’est le cas aus­si pour Bru­no Retailleau qui a eu cette décla­ra­tion for­mi­dable : « il y a eu des pages noires mais aus­si beau­coup de mains ten­dues. »

Ned­j­ma Ben­diab. présidente d’Algérie au cœur

A la ques­tion posée : La colo­ni­sa­tion est elle un crime ? Edouard Phi­lippe répond : Non. Ce men­songe passe pour être la véri­té.

Les grands his­to­riens de la colo­ni­sa­tions que sont Phi­lippe de Vil­liers, Nico­las Sar­ko­zy, Jor­dan Bar­del­la, Marion Maré­chal le Pen le déve­loppent conti­nuel­le­ment.

Oli­vier Le Cour Grand­mai­son indique qu’Il faut pré­ci­ser ce qu’est le 8 mai 1945 . « On peut avoir des débats sur l’interprétation des moments his­to­riques mais les faits existent. Hors tous ceux que j’ai cité ne sont pas d’accord sur les faits, soit qu’ils ne les connaissent pas soit qu’ils les nient. »

En 2024 a été éri­gé une sta­tue de Bigeard à Toul. Il faut rap­pe­ler le rôle de Bigeard pen­dant la guerre d’Algérie.

Il y a d’un coté des cher­cheurs qui tra­vaillent sur les faits et de l’autre des idéo­logues qui prennent beau­coup de liber­té sur les faits.

Oli­vier Le Cour Grand­mai­son revient sur la confé­rence de Braz­za­ville. Elle a été orga­ni­sée durant la Seconde Guerre mon­diale, du 30 jan­vier au 8 février 1944, par le Comi­té fran­çais de la Libé­ra­tion natio­nale, afin de déter­mi­ner le rôle et l’a­ve­nir de l’Em­pire colo­nial fran­çais. Cette confé­rence doit fixer la poli­tique de la France bien­tôt libre en matière colo­niale. À l’is­sue de cette confé­rence, l’a­bo­li­tion du code de l’in­di­gé­nat est déci­dée. Mais l’abolition du tra­vail for­cé n’est pas immé­diat mais se fera « à terme ». il est déci­dé que la France doit impé­ra­ti­ve­ment conser­ver son empire pour res­ter une grande puis­sance. La France garde l’exclusivité de ses colo­nies.

Hors la charte des nations unies signée à San Fran­cis­co le 26 juin 1945 dans l’article 1 indique «...Déve­lop­per entre les nations des rela­tions ami­cales fon­dées sur le res­pect du prin­cipe de l’é­ga­li­té de droits des peuples (blancs) et de leur droit à dis­po­ser d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à conso­li­der la paix du monde… ». La France s’arroge le droit de dis­po­ser elle même des droits des peuples colo­ni­sés.

La mani­fes­ta­tion des algé­riens de Sétif dans le quar­tier blanc de la ville est une reven­di­ca­tion pour récla­mer leurs droits, pour l’abrogation des dis­cri­mi­na­tions.

Daho Djer­bal.

La réac­tion du gou­ver­ne­ment fran­çais va être extrê­me­ment vio­lente pour signi­fier à tous les peuples colo­ni­sés que s’ils demandent l’abrogation des lois colo­niales ils vont se heur­ter aux mêmes types de réponses.

L’état fran­çais sus­pend momen­ta­né­ment la réso­lu­tion de la charte. Le gou­ver­ne­ment fran­çais arme les colons pour réta­blir l’ordre colo­nial. Ces milices colo­niales vont com­mettre des arres­ta­tions, des tor­tures, des exé­cu­tions som­maires, vont ouvrir des fosses com­munes et aus­si bru­ler les corps pour effa­cer les crimes qui ont été com­mis. C’est entre 30 000 et 60 000 morts au cour de l’été 1945 à Sétif, Guel­ma et Khér­ra­ta. Il s’agit de crime de guerre car ce sont des civiles et crimes contre l’humanité car c’est le gou­ver­ne­ment qui a don­né l’ordre de mater les émeutes. Jusqu’en 1972 au Came­roun la France n’a pas ces­sé d’être en guerre sur son empire. Au total c’est plus d’un mil­lion de morts. En com­pa­rai­son pen­dant la 2ème guerre mon­diale c’est envi­ron 600 000 morts.

Que faut-il faire ? cher­cher à réta­blir la véri­té, deman­der la recon­nais­sance des crimes de guerre. L’extrême droite et la droite n’ont jamais accep­té la perte de l’Algérie.

Les gauches devraient exi­ger la recon­nais­sance des crimes d’états qui ont été com­mis.

En pré­am­bule Daho Djer­bal déclare :

« Mer­ci de m’avoir per­mis de tra­ver­ser la mer pour vous ren­con­trer, ren­con­trer des amis. Je vais vous faire tra­ver­ser la mer pour voir les évè­ne­ments vécus de l’autre coté. C’est la même his­toire. Il m’a été don­né de pas­ser la moi­tié de mon temps d’historien cher­cheur, de ren­con­trer les témoins algé­riens de cette his­toire. Je me suis aper­çu qu’on écri­vait l’histoire a tra­vers les yeux de l’autre et j’ai donc métho­di­que­ment recher­cher les témoi­gnages des miens, des algé­riens, de ce qu’ils ont vécu. C’est une nou­velle approche qui recoupe ce que vient de dire mon ami et col­lègue Oli­vier Le Cour Grand­mai­son. »

Le vécu des Algé­riens du 8 mai 1945.

En Algé­rie de 1939 à 1943 le gou­ver­ne­ment géné­ral de l’Algérie qui dépen­dait de Vichy. Le gou­ver­ne­ment géné­ral de l’Algérie a Ins­tal­ler des nou­veaux fidèles au régime de Vichy. Cela a entrai­né du mécon­ten­te­ment des anciens « élus » algé­riens, notables qui avaient été trié sur le volet qui don­naient allé­geance que pré­cé­dent gou­ver­ne­ment. Ils passent donc à la contes­ta­tion c’est le pas­sage de la col­la­bo­ra­tion à la dis­si­dence. Par rap­port au gou­ver­ne­ment fran­çais.

Le 8 novembre 1942, les forces anglo-amé­ri­caines débarquent au Maroc et en Algé­rie, ter­ri­toires demeu­rés sous l’au­to­ri­té du pou­voir de Vichy et me gou­ver­ne­ment pétai­niste est ren­ver­sé.  

Ferhat Abbas publie le Mani­feste du peuple algé­rien, qui demande un nou­veau sta­tut pour la « nation algé­rienne » avec la signa­ture de 28 élus musul­mans le 10 février 1943. Le mani­feste affirme que l ‘Algé­rie, par la par­ti­ci­pa­tion de ces sol­dats, se tenait aux côtés des alliés contre le nazisme. Il reven­dique, une fois la paix reve­nue, un État algé­rien, asso­cié et fédé­ré à la France, dans lequel les Euro­péens et les juifs auraient leur place.

Le nou­veau gou­ver­ne­ment géné­ral de l’Algérie nom­mé par le Géné­ral De Gaulle refuse de prendre en compte le pro­jet, pré­sen­té par Ferhat Abbas et les natio­na­listes modé­rés au nom de la sou­ve­rai­ne­té fran­çaise en Algé­rie.

Le 8 mai 1945 des mani­fes­ta­tions avaient été orga­ni­sées pour le jour de l’armistice avec défi­lé et dis­cours, les gens confon­dez dans leur esprit, la libé­ra­tion de la France et celle de leur propre pays pour la simple rai­son que les algé­riens avaient par­ti­ci­pé à la guerre,

À Sétif la mani­fes­ta­tion est conduite par les natio­na­listes du par­ti du peuple algé­rien (PPA), qui demandent l’autonomie depuis 1943, et exigent la libé­ra­tion de leur lea­der, Mes­sa­li Hadj.

La mani­fes­ta­tion est vio­lem­ment répri­mée. Après la peur et les méfiances, un cli­mat nou­veau c’était créé. Alors que le but de la répres­sion san­glante et mul­ti­forme était de mater la contes­ta­tion c’est l’effet contraire qui avait été obte­nu.

Puis Daho Djer­bal donne lec­ture de plu­sieurs témoi­gnages acca­blants  et pour cer­tains épou­van­tables sur les évè­ne­ments. Les algé­riens sont sous le choc.

Le pré­fet de Constan­tine ne s’oppose pas aux consti­tu­tions de milice de civil, il les mobi­lise. Un conseil de la milice crée un tri­bu­nal illé­gal, dési­gné sous le nom de comi­té de salut public, char­gé d’envoyer à la mort, les natio­na­listes. Ce comi­té se sub­sti­tue à la jus­tice, ouvre des pri­sons. Les per­sonnes sont arrê­tées sans contrôle judi­ciaire et les forces de police et de gen­dar­me­rie sont trans­for­mées en auxi­liaire des milices. Le pré­fet sort par consé­quent de la léga­li­té.

La misère, la sous-ali­men­ta­tion, les mala­dies décime des mil­liers de per­sonnes. Plus de 50 % de la popu­la­tion vie au-des­sous du seuil de pau­vre­té esti­mé par les enquê­teurs de l’époque. Un reve­nu moyen infé­rieur à 2000 Fr. par an et par famille, dans la plu­part des cas, ce reve­nu est si déri­soire qui ne per­met même pas d’atteindre la moyenne de 307 Fr par per­sonne et par an, le prix du blé varie de 70 Fr., Le quin­tal à 150 Fr. prix pla­fond le prix de l’or de 40 Fr. à 100 Fr. celui de l’huile de 390 à 700 Fr. La majo­ri­té des algé­riens ne pou­vait pas avoir accès à ces den­rées. La menace de la famine laisse pla­ner aus­si une menace d’insurrection géné­ra­li­sée contre la misère.

Puis la pré­sen­ta­tion des deux inter­ve­nants laisse la place à un débat.

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