L’autre 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Khérrata (Algérie)
Par Maryvonne Mathéoud
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Daho Djerbal. Maître de conférences en histoire contemporaine au Département d’histoire université d’Alger 2. Ses travaux portent sur la relation entre histoire et mémoire. Il est depuis 1993 directeur de la revue NAQD, revue d’études et de critique sociale. Il est l’auteur de Lakhdar Ben Tobbal, t. 1, Mémoires de l’intérieur, éditions Chihab (2021) et de Lakhdar Ben Tobbal, t. 2, La conquête de la souveraineté, éditions Chihab (2022).
Olivier Le Cour Grandmaison. Maître de conférences en science politique à l’université d’Évry Paris-Saclay, il enseigne au Collège international de philosophie. Il est l’un des initiateurs de la campagne pour la reconnaissance des massacres de Sétif/Guelma/Kherrata comme « crime contre l’Humanité ». Il est l’auteur de La fabrique du roman national républicain, éditions Amsterdam (2025) et de Oradour coloniaux français. Contre le roman national, Les Liens qui Libèrent (2025).
La célébration de la victoire des Alliés contre le nazisme le 8 mai 1945 en Algérie est l’occasion pour les Algériennes et les Algériens de faire entendre leurs revendications. A Sétif, des milliers d’Algériens manifestent et brandissent des pancartes « Libérez Messali » (Messali Hadj, leader nationaliste emprisonné), « Nous voulons être vos égaux », « À bas le colonialisme », « Vive l’Algérie libre et indépendante », et un drapeau qui deviendra le drapeau de l’Algérie indépendante.

La répression contre les Algériens sera féroce : selon les historiens, 10 000 à 45 000 victimes sont massacrées à Sétif, Guelma et Kherrata par la police, la gendarmerie, les milices coloniales armées par les autorités locales, et l’Armée Française, agissant sur ordre de l’exécutif. Bombardements, exécutions sommaires, déportations : le peuple algérien subit un véritable choc ce 8 Mai 1945.
En Algérie et en France, quelles traces reste-t-il de ce massacre du point de vue de l’Histoire et des mémoires ?
Il évoque le contexte actuel avec la montée des extrêmes droites, qui sont plurielles hélas, et la radicalisation des droites de ce gouvernement qui ont un discours de réhabilitation de la colonisation. C’est de la mythologie impériale qui n’a rien à voir avec notre histoire. Il rappelle la loi du 23 février 2005 qui est une exception française car elle a été votée dans un état colonial. Elle n’a jamais été abrogée. L’article premier de la loi stipule : « La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. » L’article premier d’une loi est de poser la philosophie de cette loi. On aurait pu penser que c’était une main tendue aux populations mais c’est le prologue à une répression féroce qui durera jusqu’en 1962.
Tous les dirigeants qui se succèdent, de Nicolas Sarkozy à François Fillon c’est une interprétation positive de la colonisation. On est sur des thèses au mieux révisionnistes, voir négationnistes. C’est le cas de François Fillon, qui déclarait que la France n’avait pas à s’excuser ni pour la colonisation ni pour l’esclavage, c’est le cas aussi pour Bruno Retailleau qui a eu cette déclaration formidable : « il y a eu des pages noires mais aussi beaucoup de mains tendues. »

A la question posée : La colonisation est elle un crime ? Edouard Philippe répond : Non. Ce mensonge passe pour être la vérité.
Les grands historiens de la colonisations que sont Philippe de Villiers, Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella, Marion Maréchal le Pen le développent continuellement.
Olivier Le Cour Grandmaison indique qu’Il faut préciser ce qu’est le 8 mai 1945 . « On peut avoir des débats sur l’interprétation des moments historiques mais les faits existent. Hors tous ceux que j’ai cité ne sont pas d’accord sur les faits, soit qu’ils ne les connaissent pas soit qu’ils les nient. »
En 2024 a été érigé une statue de Bigeard à Toul. Il faut rappeler le rôle de Bigeard pendant la guerre d’Algérie.
Il y a d’un coté des chercheurs qui travaillent sur les faits et de l’autre des idéologues qui prennent beaucoup de liberté sur les faits.
Olivier Le Cour Grandmaison revient sur la conférence de Brazzaville. Elle a été organisée durant la Seconde Guerre mondiale, du 30 janvier au 8 février 1944, par le Comité français de la Libération nationale, afin de déterminer le rôle et l’avenir de l’Empire colonial français. Cette conférence doit fixer la politique de la France bientôt libre en matière coloniale. À l’issue de cette conférence, l’abolition du code de l’indigénat est décidée. Mais l’abolition du travail forcé n’est pas immédiat mais se fera « à terme ». il est décidé que la France doit impérativement conserver son empire pour rester une grande puissance. La France garde l’exclusivité de ses colonies.
Hors la charte des nations unies signée à San Francisco le 26 juin 1945 dans l’article 1 indique «...Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples (blancs) et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde… ». La France s’arroge le droit de disposer elle même des droits des peuples colonisés.
La manifestation des algériens de Sétif dans le quartier blanc de la ville est une revendication pour réclamer leurs droits, pour l’abrogation des discriminations.

La réaction du gouvernement français va être extrêmement violente pour signifier à tous les peuples colonisés que s’ils demandent l’abrogation des lois coloniales ils vont se heurter aux mêmes types de réponses.
L’état français suspend momentanément la résolution de la charte. Le gouvernement français arme les colons pour rétablir l’ordre colonial. Ces milices coloniales vont commettre des arrestations, des tortures, des exécutions sommaires, vont ouvrir des fosses communes et aussi bruler les corps pour effacer les crimes qui ont été commis. C’est entre 30 000 et 60 000 morts au cour de l’été 1945 à Sétif, Guelma et Khérrata. Il s’agit de crime de guerre car ce sont des civiles et crimes contre l’humanité car c’est le gouvernement qui a donné l’ordre de mater les émeutes. Jusqu’en 1972 au Cameroun la France n’a pas cessé d’être en guerre sur son empire. Au total c’est plus d’un million de morts. En comparaison pendant la 2ème guerre mondiale c’est environ 600 000 morts.
Que faut-il faire ? chercher à rétablir la vérité, demander la reconnaissance des crimes de guerre. L’extrême droite et la droite n’ont jamais accepté la perte de l’Algérie.
Les gauches devraient exiger la reconnaissance des crimes d’états qui ont été commis.
En préambule Daho Djerbal déclare :
« Merci de m’avoir permis de traverser la mer pour vous rencontrer, rencontrer des amis. Je vais vous faire traverser la mer pour voir les évènements vécus de l’autre coté. C’est la même histoire. Il m’a été donné de passer la moitié de mon temps d’historien chercheur, de rencontrer les témoins algériens de cette histoire. Je me suis aperçu qu’on écrivait l’histoire a travers les yeux de l’autre et j’ai donc méthodiquement rechercher les témoignages des miens, des algériens, de ce qu’ils ont vécu. C’est une nouvelle approche qui recoupe ce que vient de dire mon ami et collègue Olivier Le Cour Grandmaison. »
Le vécu des Algériens du 8 mai 1945.
En Algérie de 1939 à 1943 le gouvernement général de l’Algérie qui dépendait de Vichy. Le gouvernement général de l’Algérie a Installer des nouveaux fidèles au régime de Vichy. Cela a entrainé du mécontentement des anciens « élus » algériens, notables qui avaient été trié sur le volet qui donnaient allégeance que précédent gouvernement. Ils passent donc à la contestation c’est le passage de la collaboration à la dissidence. Par rapport au gouvernement français.
Le 8 novembre 1942, les forces anglo-américaines débarquent au Maroc et en Algérie, territoires demeurés sous l’autorité du pouvoir de Vichy et me gouvernement pétainiste est renversé.
Ferhat Abbas publie le Manifeste du peuple algérien, qui demande un nouveau statut pour la « nation algérienne » avec la signature de 28 élus musulmans le 10 février 1943. Le manifeste affirme que l ‘Algérie, par la participation de ces soldats, se tenait aux côtés des alliés contre le nazisme. Il revendique, une fois la paix revenue, un État algérien, associé et fédéré à la France, dans lequel les Européens et les juifs auraient leur place.
Le nouveau gouvernement général de l’Algérie nommé par le Général De Gaulle refuse de prendre en compte le projet, présenté par Ferhat Abbas et les nationalistes modérés au nom de la souveraineté française en Algérie.
Le 8 mai 1945 des manifestations avaient été organisées pour le jour de l’armistice avec défilé et discours, les gens confondez dans leur esprit, la libération de la France et celle de leur propre pays pour la simple raison que les algériens avaient participé à la guerre,
À Sétif la manifestation est conduite par les nationalistes du parti du peuple algérien (PPA), qui demandent l’autonomie depuis 1943, et exigent la libération de leur leader, Messali Hadj.
La manifestation est violemment réprimée. Après la peur et les méfiances, un climat nouveau c’était créé. Alors que le but de la répression sanglante et multiforme était de mater la contestation c’est l’effet contraire qui avait été obtenu.
Puis Daho Djerbal donne lecture de plusieurs témoignages accablants et pour certains épouvantables sur les évènements. Les algériens sont sous le choc.
Le préfet de Constantine ne s’oppose pas aux constitutions de milice de civil, il les mobilise. Un conseil de la milice crée un tribunal illégal, désigné sous le nom de comité de salut public, chargé d’envoyer à la mort, les nationalistes. Ce comité se substitue à la justice, ouvre des prisons. Les personnes sont arrêtées sans contrôle judiciaire et les forces de police et de gendarmerie sont transformées en auxiliaire des milices. Le préfet sort par conséquent de la légalité.
La misère, la sous-alimentation, les maladies décime des milliers de personnes. Plus de 50 % de la population vie au-dessous du seuil de pauvreté estimé par les enquêteurs de l’époque. Un revenu moyen inférieur à 2000 Fr. par an et par famille, dans la plupart des cas, ce revenu est si dérisoire qui ne permet même pas d’atteindre la moyenne de 307 Fr par personne et par an, le prix du blé varie de 70 Fr., Le quintal à 150 Fr. prix plafond le prix de l’or de 40 Fr. à 100 Fr. celui de l’huile de 390 à 700 Fr. La majorité des algériens ne pouvait pas avoir accès à ces denrées. La menace de la famine laisse planer aussi une menace d’insurrection généralisée contre la misère.
Puis la présentation des deux intervenants laisse la place à un débat.


