Quelle est la situation politique pour les Kurdes en Syrie, Iran, Turquie ?
Par Maryvonne Mathéoud
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Syrie : quelle place pour le Rojava, après l’accord passé entre les FDS et le régime de Ahmed al-Charaa, le nouveau président ? Le Rojava peut-il être utile pour penser la coexistence à égalités de droits de différents peuples dans un même État ?
Iran : alors que l’agression militaire menée par Israël et les Etats-Unis permet au régime d’accroître la répression contre la contestation, quel avenir pour la lutte des Kurdes pour leurs droits politiques et sociaux et ceux des autres minorités ?
Turquie : suite à la déclaration de Abdullah Öcalan, le 12 mai 2025, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a annoncé sa dissolution pour créer les conditions d’une paix durable et d’une solution démocratique à la question kurde. Où en est-on u an après ?
Agit Polat fait le point sur la situation au Moyen-Orient
La Turquie craint que le prochain conflit d’ampleur au Moyen Orient ne la concerne directement.
Il existe un risque de conflit au sujet d’un gigantesque gisement de gaz au large de Chypre qui pourrait égaler celui de la Mer du Nord. Rappelons que Chypre est occupée depuis 1974 et qu’aucun pays n’a reconnu la république turque de Chypre du Nord. L’Égypte, Israël, la Grèce, Chypre et l’UE ont noué des accords pour l’exploitation et la distribution de ce gaz. Le 25 avril 2026, E. Macron a assuré que la France sera aux côtés de la Grèce « quoi qu’il arrive » en cas de menace.
Le coût politique et économique pour la Turquie de laisser faire ces forages est très grand car cela revient d’une part à renoncer à des revenus très importants, et d’autre part à accepter une remise en cause du caractère turc du nord de l’île. D’un autre côté, si la Turquie empêche des bateaux à procéder à des forages, une coalition peut se créer contre la Turquie.
La Turquie est membre de l’OTAN, mais la protection de l’OTAN s’est révélée faible lors des derniers conflits au Moyen Orient. La Turquie analyse le rôle des États-Unis comme une volonté de contrôler les ressources mondiales pour pouvoir faire pression sur la Chine, et n’est pas convaincue qu’ils interviendront pour régler un conflit en Mer Méditerranée. Enfin, la pérennité de la présence des États-Unis au sein de l’OTAN n’est pas acquise.

La Turquie ne souhaite pas se retrouver dans un scénario de conflit international avec la question kurde non réglée. D’où les discussions actuelles entre le Pouvoir turc et les Kurdes. La possibilité que les Kurdes s’inscrivent dans un conflit extérieur pour s’affronter à l’État turc est un scénario redouté. Du côté turc, car cela affaiblirait considérablement l’État turc, du côté des Kurdes car le coût humain serait considérable. D’où la recherche partagée d’un processus de paix réglant la question kurde au sein de la Turquie.
Du côté des Kurdes, plusieurs pas importants concrets ont été faits : renoncement à la lutte armée, dissolution du PKK. Les Kurdes pensent disposer actuellement d’une base politique et social, de députés et de maires, suffisamment solide pour avoir confiance dans la possibilité de gagner des droits, et du coup de renoncer à la lutte armée qui n’était qu’une étape nécessaire.
Du côté Pouvoir turc, rien de concret n’a été fait à ce jour. Il apparait que le MHP, parti d’extrême-droite nationaliste, pousse à une conclusion rapide des discussions, alors que l’AKP, parti islamo-conservateur et parti de R.T. Erdogan, ne fait pas grand chose pour avancer.
Le MHP , troisième parti de Turquie, est présent dans l’appareil politique et administratif, comme la police, santé, les travaux publics, l’agriculture, l’industrie et les transports. Le MHP n’a pas hésité à des moments donnés à réprimer, en tant que tel ou via les Loups gris, les opposants et les Kurdes. Mais ils considèrent qu’il y a un grand danger que la prochaine cible après l’Iran soit la Turquie. Les déclarations au sommet de l’État israélien vont dans ce sens. Il y a donc une question existentielle qui est posée. Le MHP a le souci nationaliste de la préservation de l’État turc.
L’AKP de son côté veut gagner les prochaines élections et se servir des négociations avec les Kurdes comme levier pour obliger les Kurdes à voter AKP. Après l’accession au pouvoir de l’AKP en 2002, l’AKP connait une victoire écrasante en 2011 avec près de 50% des votes, mais à partir de 2011, Le régime de R.T. Erdogan va démanteler des pans entiers de l’État de droit et progressivement changer la nature de l’Etat. le mouvement du parc Taksim Gezi à Istanbul est une réponse à cette évolution, et l’arrivée sur la scène politique du parti HDP (gauche pro-kurde et minorités nationales) va ébranler la main mise de l’AKP qui perd sa majorité en juin 2015. La conclusion de cette séquence va être en 2016 l’emprisonnement de 12 députés du HDP dont Selahattin Demirtas, alors que Selahattin Demirtas a obtenu 10% à l’élection présidentielle de 2014 et 14% aux élections législatives de 2015. Preuve qu’il y a un problème de fond, l’AKP est une nouvelle fois fragilisé électoralement avec sa défaite lors des municipales en 2024 et la montée en puissance du CHP, parti social démocrate nationaliste, qui devient le premier parti (38%) devant l’AKP (36%). En réponse, R.T. Erdogan fait emprisonner Ekrem Imamoğlu, le maire de Istanbul. Il est facile de comprendre que les arrestations ne font pas disparaître le problème. D’où l’idée d’élargir l’assise électorale en gagnant les votes kurdes, et l’importance que les discussions ne se concluent pas avant l’élection présidentielle de 2028. Par ailleurs, R.T. Erdogan a besoin des voix kurdes pour changer la constitution et pouvoir se présenter une 4ème fois. Du coup, il ne veut pas aller trop vite.
D’où les agenda différents du MHP, qui discerne un danger à court terme pour l’État turc, et de R.T. Erdogan qui veut prendre son temps pour garantir le maintien de sa domination sur l’État turc. Il sera intéressant de voir l’évolution des rapports entre le MHP et R.T. Erdogan, car de plus en plus d’États au Moyen Orient adoptent une structure à la fois centralisée avec une personnalité incarnant le pouvoir et des secteurs majeurs de l’économie et de l’État contrôlés par une ou des organisations politiques, hors de tout contrôle démocratique. Dans ce schéma, le gouvernement et les assemblées parlementaires ne servent plus à rien. Dans certaines configurations, la figure centrale peut disparaître : exemple avec le président Abdelaziz Bouteflika en Algérie, où tout le monde savait qu’il ne dirigeait rien, ou encore Mojtaba Khamenei en Iran, qui n’a pas eu d’apparition publique depuis l’attentat qui a tué son père Ali Khamenei, et tout le monde sait que ce sont les Gardiens de la Révolution qui dirigent en réalité.


