Quelle est la situation politique pour les Kurdes en Syrie, Iran, Turquie ?

Par Maryvonne Mathéoud

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Agit Polat.
Dimanche 26 avril avait lieu un débat organisé par AIAK (Association Iséroise des ami.es des Kurdes) avec rencontre avec Agit Polat, responsable au Conseil démocratique kurde en France.

Syrie : quelle place pour le Roja­va, après l’accord pas­sé entre les FDS et le régime de Ahmed al-Cha­raa, le nou­veau pré­sident ? Le Roja­va peut-il être utile pour pen­ser la coexis­tence à éga­li­tés de droits de dif­fé­rents peuples dans un même État ?

Iran : alors que l’agression mili­taire menée par Israël et les Etats-Unis per­met au régime d’accroître la répres­sion contre la contes­ta­tion, quel ave­nir pour la lutte des Kurdes pour leurs droits poli­tiques et sociaux et ceux des autres mino­ri­tés ?

Tur­quie : suite à la décla­ra­tion de Abdul­lah Öca­lan, le 12 mai 2025, le Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) a annon­cé sa dis­so­lu­tion pour créer les condi­tions d’une paix durable et d’une solu­tion démo­cra­tique à la ques­tion kurde. Où en est-on u an après ?

Agit Polat fait le point sur la situation au Moyen-Orient

La Tur­quie craint que le pro­chain conflit d’am­pleur au Moyen Orient ne la concerne direc­te­ment.

Il existe un risque de conflit au sujet d’un gigan­tesque gise­ment de gaz au large de Chypre qui pour­rait éga­ler celui de la Mer du Nord.  Rap­pe­lons que Chypre est occu­pée depuis 1974 et qu’au­cun pays n’a recon­nu la répu­blique turque de Chypre du Nord. L’Égypte, Israël, la Grèce, Chypre et l’UE ont noué des accords pour l’ex­ploi­ta­tion et la dis­tri­bu­tion de ce gaz. Le 25 avril 2026, E. Macron a assu­ré que la France sera aux côtés de la Grèce « quoi qu’il arrive » en cas de menace.

Le coût poli­tique  et éco­no­mique pour la Tur­quie de lais­ser faire ces forages est très grand car cela revient d’une part à renon­cer à des reve­nus très impor­tants, et d’autre part à accep­ter une remise en cause du carac­tère turc du nord de l’île. D’un autre côté, si la Tur­quie empêche des bateaux à pro­cé­der à des forages, une coa­li­tion peut se créer contre la Tur­quie. 

La Tur­quie est membre de l’O­TAN, mais la pro­tec­tion de l’O­TAN s’est révé­lée faible lors des der­niers conflits au Moyen Orient. La Tur­quie ana­lyse le rôle des États-Unis comme une volon­té de contrô­ler les res­sources mon­diales pour pou­voir faire pres­sion sur la Chine, et n’est pas convain­cue qu’ils inter­vien­dront pour régler un conflit en Mer Médi­ter­ra­née. Enfin, la péren­ni­té de la pré­sence des États-Unis au sein de l’O­TAN n’est pas acquise.

Le débat était orga­ni­sé par l’As­so­cia­tion isé­roise des amis des Kurdes.

La Tur­quie ne sou­haite pas se retrou­ver dans un scé­na­rio de conflit inter­na­tio­nal avec la ques­tion kurde non réglée. D’où les dis­cus­sions actuelles entre le Pou­voir turc et les Kurdes. La pos­si­bi­li­té que les Kurdes s’ins­crivent dans un conflit exté­rieur pour s’af­fron­ter à l’État turc est un scé­na­rio redou­té. Du côté turc, car cela affai­bli­rait consi­dé­ra­ble­ment l’État turc, du côté des Kurdes car le coût humain serait consi­dé­rable.  D’où la recherche par­ta­gée d’un pro­ces­sus de paix réglant la ques­tion kurde au sein de la Tur­quie.

Du côté des Kurdes, plu­sieurs pas impor­tants concrets ont été faits : renon­ce­ment à la lutte armée, dis­so­lu­tion du PKK.  Les Kurdes pensent dis­po­ser actuel­le­ment d’une base poli­tique et social, de dépu­tés et de maires, suf­fi­sam­ment solide pour avoir confiance dans la pos­si­bi­li­té de gagner des droits, et du coup de renon­cer à la lutte armée qui n’é­tait qu’une étape néces­saire.

Du côté Pou­voir turc, rien de concret n’a été fait à ce jour. Il appa­rait que le MHP, par­ti d’ex­trême-droite natio­na­liste,  pousse à une conclu­sion rapide des dis­cus­sions, alors que l’AKP, par­ti isla­mo-conser­va­teur et par­ti de R.T. Erdo­gan, ne fait pas grand chose pour avan­cer. 

Le MHP , troi­sième par­ti de Tur­quie, est pré­sent dans l’appareil poli­tique et admi­nis­tra­tif, comme la police, san­té, les tra­vaux publics, l’agriculture, l’industrie et les trans­ports. Le MHP n’a pas hési­té à des moments don­nés à répri­mer, en tant que tel ou via les Loups gris, les oppo­sants et les Kurdes. Mais ils consi­dèrent qu’il y a un grand dan­ger que la pro­chaine cible après l’I­ran soit la Tur­quie. Les décla­ra­tions au som­met de l’État israé­lien vont dans ce sens. Il y a donc une ques­tion exis­ten­tielle qui est posée.  Le MHP a le sou­ci natio­na­liste de la pré­ser­va­tion de l’État turc.

L’AKP de son côté veut gagner les pro­chaines élec­tions et se ser­vir des négo­cia­tions avec les Kurdes comme levier pour obli­ger les Kurdes à voter AKP.  Après l’accession au pou­voir de l’AKP en 2002, l’AKP connait une vic­toire écra­sante en 2011 avec près de 50% des votes, mais à par­tir de 2011, Le régime de R.T. Erdo­gan va déman­te­ler des pans entiers de l’État de droit et pro­gres­si­ve­ment chan­ger la nature de l’E­tat. le mou­ve­ment du parc Tak­sim Gezi à Istan­bul est une réponse à cette évo­lu­tion, et l’ar­ri­vée sur la scène poli­tique du par­ti HDP (gauche pro-kurde et mino­ri­tés natio­nales) va ébran­ler la main mise de l’AKP qui perd sa majo­ri­té en juin 2015. La conclu­sion de cette séquence va être en 2016 l’emprisonnement de 12 dépu­tés du HDP dont Sela­hat­tin Demir­tas, alors que  Sela­hat­tin Demir­tas a obte­nu 10% à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle de 2014  et 14% aux élec­tions légis­la­tives de 2015. Preuve qu’il y a un pro­blème de fond, l’AKP est une nou­velle fois fra­gi­li­sé élec­to­ra­le­ment avec sa défaite lors des muni­ci­pales en 2024 et la mon­tée en puis­sance du CHP, par­ti social démo­crate natio­na­liste, qui devient le pre­mier par­ti (38%) devant l’AKP (36%). En réponse, R.T. Erdo­gan fait empri­son­ner Ekrem Ima­moğ­lu, le maire de Istan­bul. Il est facile de com­prendre que les arres­ta­tions ne font pas dis­pa­raître le pro­blème. D’où l’i­dée d’é­lar­gir l’as­sise élec­to­rale en gagnant les votes kurdes, et l’im­por­tance que les dis­cus­sions ne se concluent pas avant l’é­lec­tion pré­si­den­tielle de 2028.  Par ailleurs, R.T. Erdo­gan a besoin des voix kurdes pour chan­ger la consti­tu­tion et pou­voir se pré­sen­ter une 4ème fois. Du coup, il ne veut pas aller trop vite.

D’où les agen­da dif­fé­rents du MHP, qui dis­cerne un dan­ger à court terme pour l’État turc, et de R.T. Erdo­gan qui veut prendre son temps pour garan­tir le main­tien de sa domi­na­tion  sur l’État turc.  Il sera inté­res­sant de voir l’é­vo­lu­tion des rap­ports entre le MHP et R.T. Erdo­gan, car de plus en plus d’États au Moyen Orient adoptent une struc­ture à la fois cen­tra­li­sée avec une per­son­na­li­té incar­nant le pou­voir et des sec­teurs majeurs de l’é­co­no­mie et de l’État contrô­lés par une ou des orga­ni­sa­tions poli­tiques, hors de tout contrôle démo­cra­tique. Dans ce sché­ma, le gou­ver­ne­ment et les assem­blées par­le­men­taires ne servent plus à rien. Dans cer­taines confi­gu­ra­tions, la figure cen­trale peut dis­pa­raître : exemple avec le pré­sident Abde­la­ziz Bou­te­fli­ka en Algé­rie, où tout le monde savait qu’il ne diri­geait rien, ou encore Moj­ta­ba Kha­me­nei en Iran, qui n’a pas eu d’ap­pa­ri­tion publique depuis l’at­ten­tat qui a tué son père Ali Kha­me­nei, et tout le monde sait que ce sont les Gar­diens de la Révo­lu­tion qui dirigent en réa­li­té.

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