Industrie. Luttes gagnantes et perspectives syndicales pour la réindustrialisation

Par Luc Renaud

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Séverine Dejoux a fait part à l'assemblée de l'indignation des salariés de la plateforme chimique après la décision du tribunal de commerce de Lyon.
Lors des assises nationales du "Made in France", organisée par la CGT au Pont-de-Claix, on a beaucoup parlé de Vencorex et d’Exalia. Mais pas seulement. Car les projets industriels élaborés par la CGT abondent. Des dossiers, fruits des luttes et des savoir faire, auxquels le ministre de l’Industrie a été confronté dans l’après-midi. Des dossiers qui restent fragiles, faute d’engagement de l’État et du choix de la finance que font les grands groupes industriels du pays.

Résis­ter mais aus­si avan­cer. C’était un peu le fil conduc­teur de la jour­née « Made in France » orga­ni­sée par le CGT au Pont-de-Claix, le 26 mars der­nier. Le haut de l’affiche y a certes été tenu par l’actualité du jour : le rejet par le tri­bu­nal de com­merce du pro­jet Exa­lia et les consé­quences de cette déci­sion qua­li­fiée de « scan­da­leuse » par Sophie Binet secré­taire géné­rale de la CGT. En orga­ni­sant cette jour­née, le syn­di­cat avait cepen­dant l’ambition d’une réflexion appro­fon­die sur le deve­nir de l’industrie en France et en Europe. Et sur la manière de conju­guer deux impé­ra­tifs, la lutte pour sau­ver tout ce qui peut l’être et l’action pour pré­ve­nir ce qui peut adve­nir chaque fois que l’on laisse les mains libres aux action­naires et aux mar­chés finan­ciers.

Nico­las Benoit, secré­taire géné­ral de l’u­nion dépar­te­men­tale CGT de l’I­sère, a ouvert la jour­née.

Pre­mier ensei­gne­ment des tables rondes et témoi­gnages qui se sont suc­cé­dés tout au long de la mati­née, les pro­jets de fer­me­tures d’usine ne sont pas iné­luc­tables. Le cas de la SCOP-TI dans les Bouches-du-Rhône est connu. Celui de l’usine d’aluminium de Saint-Jean-de-Mau­rienne – ancien­ne­ment Péchi­ney aujourd’hui Tri­met – l’est sans doute moins. Treize ans après la menace d’une dis­pa­ri­tion, l’usine tourne. Les sala­riés et leur syn­di­cat CGT s’étaient oppo­sés à la fer­me­ture en avan­çant un pro­jet indus­triel inté­grant EDF et un contrat de four­ni­ture d’énergie sur le long terme, excluant les varia­tions spé­cu­la­tives du mar­ché, expli­quait Chris­tian Her­gault, diri­geant du syn­di­cat CGT de l’entreprise. Le débou­ché des luttes syn­di­cales, c’est aus­si la créa­tion d’une coopé­ra­tive mar­seillaise, la Coopé­ra­tive de presse et de mes­sa­ge­rie médi­ter­ra­néenne, consti­tuée après une année d’occupation du site mar­seillais de Pres­ta­lis, après la liqui­da­tion du dif­fu­seur de presse.

Capu­cine Gran­don expose les pro­po­si­tions syn­di­cales pour l’u­sine Prys­mian à Cha­va­noz, dans le Nord-Isère.

Les échanges por­taient éga­le­ment sur l’analyse des méca­nismes à l’œuvre pour détruire l’emploi indus­triel. L’un d’entre eux est par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace, la reprise sous LBO (leve­ra­ged buy-out, ou rachat avec effet de levier). L’« effet de levier », décrit par Didier Chaix, délé­gué syn­di­cal cen­tral CGT de Kem One, entre­prise chi­mique de Saint-Fons dans la ban­lieue lyon­naise pro­prié­té du fonds d’in­ves­tis­se­ment amé­ri­cain Apol­lo, c’est un effet de mise à mort : l’acheteur emprunte pour ache­ter l’entreprise et le rem­bour­se­ment de l’emprunt est mis à la charge de l’entreprise et de ses sala­riés ache­tés. D’où des exi­gences de pro­fi­ta­bi­li­tés accrues, des inves­tis­se­ments à l’arrêt et une entre­prise esso­rée géné­ra­le­ment en redres­se­ment judi­ciaire quelques exer­cices bud­gé­taires plus tard. « Nous menons la lutte pour sor­tir des griffes des fonds vau­tours », expli­quait Didier Chaix.

Les ravages de la reprise par leveraged buy-out, comme disent les financiers

Sidé­rur­gie, chi­mie, la métal­lur­gie, plas­tur­gie, ver­re­rie, infor­ma­tique… les res­pon­sables syn­di­caux bros­saient une large pano­ra­ma des luttes en cours pour la défense de l’industrie. Tableau qui com­porte aus­si des luttes syn­di­cales dites « pré­ven­tives » : des pro­jets éla­bo­rés par la CGT, ses syn­di­qués et sou­vent des cher­cheurs, des experts issus d’organismes exté­rieurs…

Outre Exa­lia pour que vive la pla­te­forme chi­mique du Pont-de-Claix, on pour­ra citer le pro­jet de reprise de la pape­te­rie de la Cha­pelle Dar­blay, à Rouen, éla­bo­ré avec le concours d’ingénieurs du Centre tech­nique du papier, basé sur le domaine uni­ver­si­taire de Saint-Martin‑d’Hères. À Cha­lon-sur-Saône, dans l’usine Iso­ver qui fabrique des iso­lants à base de laine miné­rale en uti­li­sant des fours élec­triques, c’est un livre blanc qui a été éla­bo­ré par la CGT avec les sala­riés pour assu­rer le déve­lop­pe­ment de l’entreprise. « En ana­ly­sant les forces et les fai­blesses du site, nous avons tra­vaillé sur un plan d’investissements néces­saire pour faire face aux exi­gences de la tran­si­tion éner­gé­tique, expli­quait Phi­lippe Thi­bau­det, délé­gué CGT à Iso­ver, nous ne res­tons pas l’arme au pied en atten­dant les mau­vaises nou­velles ». Un pro­jet qui se confronte aujourd’hui aux stra­té­gies patro­nales de pro­fi­ta­bi­li­té immé­diate et la pers­pec­tive d’une délo­ca­li­sa­tion plus ou moins ram­pante après des années de sous-inves­tis­se­ment.

Un table ronde pour évo­quer les dif­fé­rents pro­jets indus­triels éla­bo­rés par la CGT, dont celui d’Axel, sur le site Thales de Moi­rans.

Cette jour­née consa­crée à l’industrie était lar­ge­ment mise à pro­fit pour contri­buer aux échanges d’informations et d’expériences entre syn­di­ca­listes. Et c’est sans doute l’un des inté­rêts majeurs de ces ren­contres : de part son implan­ta­tion et l’expertise de ses syn­di­qués, la CGT joue le rôle d’un ser­vice public de mise en rela­tion des com­pé­tences et des savoir faire indus­triels pour bâtir des pro­jets alter­na­tifs et déve­lop­per les luttes, là où l’État a aban­don­né toute ambi­tion indus­trielle aux seules mains des action­naires et des finan­ciers.

Un ministre sous le feu des propositions industrielles de la CGT

« N’attendez pas de moi que je cri­tique un tri­bu­nal. » Le ministre de l’Industrie, Sébas­tien Mar­tin, était à la peine, ce jeu­di 26 mars au Pont de Claix. 26 mars, au len­de­main de la déci­sion du tri­bu­nal de com­merce – désor­mais nom­mé tri­bu­nal des affaires éco­no­miques – de pré­fé­rer un fer­railleur au pro­jet indus­triel Exa­lia pour liqui­der les actifs res­tant de Ven­co­rex. Car Sébas­tien Mar­tin reste fidèle à la doxa en vigueur depuis des décen­nies : lorsqu’un site indus­triel ferme, il peut être rem­pla­cé par diverses implan­ta­tions de PME. Ce que l’on appelle la recon­ver­sion.

Sophie Binet s’est adres­sée au ministre de l’In­dus­trie, Sébas­tien Mar­tin.

La réa­li­té est pour­tant là : les plans de sup­pres­sions d’emplois se mul­ti­plient et le solde est dra­ma­tique. « La poli­tique de l’offre est un nau­frage », consta­tait Sophie Binet. Lors de ces assises du made in France, la CGT a ren­du public son décompte natio­nal : 545 plans de licen­cie­ments depuis 2024, concer­nant 126 233 emplois mena­cés ou sup­pri­més, dont 55 018 dans l’industrie.

Rai­son pour laquelle Sophie Binet a inter­pel­lé le ministre : « Quand est-ce qu’on prend des mesures sur les mar­chés publics pour faire pri­mer le made in France ? Quand est-ce qu’on contraint la poli­tique d’a­chat des grandes entre­prises pour qu’elles fassent pri­mer les cir­cuits courts et les acteurs locaux ? Quand est-ce qu’il y aura une vraie stra­té­gie de pilo­tage stra­té­gique des sec­teurs avec une natio­na­li­sa­tion des sec­teurs clés à com­men­cer par le médi­ca­ment et l’a­cier ? »

Pour avan­cer, la diri­geante syn­di­cale a pro­po­sé des mesures concrètes. La réforme des tri­bu­naux de com­merce, tout d’abord. Des ins­tances patro­nales dont le seul objec­tif est aujourd’hui de vendre au plus offrant, en dehors de toute prise en compte de l’emploi, des consé­quences de leurs déci­sions sur l’équilibre des filières indus­trielles.

Le ministre de l’In­dus­trie a notam­ment mis en avant la poli­tique de sub­ven­tions de l’ap­pa­reil pro­duc­tif chi­nois.

Elle demande éga­le­ment la réforme des conseils d’administration des grandes entre­prises pour y inté­grer davan­tage de repré­sen­tants des sala­riés. Les stra­té­gies indus­trielles sont pour l’heure construites pour assu­rer les pro­fits et les divi­dendes, au détri­ment des sala­riés, de leur emploi et de l’avenir de l’industrie dans le pays. Paral­lè­le­ment, Sophie Binet demande que les comi­tés sociaux et éco­no­miques aient voix au cha­pitre sur l’attribution des aides publiques. Aujourd’hui, les 211 mil­liards ver­sés sans contrôle aux entre­prises et notam­ment aux plus impor­tantes, consti­tuent le pre­mier bud­get de l’État.

Troi­sième exi­gence, celle de l’intervention d’un État stra­tège. Le recours au mar­ché comme fac­teur de régu­la­tion de l’industrie est un échec qui laisse béante la porte ouverte à toutes les puis­sances indus­trielles, de la Chine aux États-Unis, qui pra­tiquent les uns comme les autres des poli­tiques d’intervention mas­sive et de pla­ni­fi­ca­tion à long terme des choix de déve­lop­pe­ment. « Aujourd’hui, s’indignait Sophie Binet, la BPI se com­porte comme la pire des banques pri­vées. Elle refuse de finan­cer des pro­jets de Scop pré­fé­rant les mon­tages patro­naux qui détruisent l’emploi et les capa­ci­tés de pro­duc­tion ».

Les pro­jets de dif­fé­rentes entre­prises indus­trielles ont été pré­sen­tés au ministre.

L’après-midi s’est pour­sui­vie par des échanges entre les syn­di­ca­listes qui fai­saient part de leurs pro­jets dans dif­fé­rentes entre­prises et le ministre qui décri­vait les dis­po­si­tifs gou­ver­ne­men­taux en cours. Non sans décou­vrir cer­taines pers­pec­tives, comme celle de la valo­ri­sa­tion indus­trielle du cuivre que contiennent les câbles du réseau de télé­com­mu­ni­ca­tion, en cours de rem­pla­ce­ment.

Une jour­née du Made in France qui aura déci­dé­ment fait la démons­tra­tion que ce sont bien aujourd’hui les sala­riés et leurs syn­di­cats CGT qui sont à la pointe du com­bat pour la réin­dus­tria­li­sa­tion du pays.

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