MC2 — Grenoble – A l’ombre du réverbère. De la prison à la scène. Poignant !

Par Régine Hausermann

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©Gaby Claire
Jeudi 5 février 2026 - Soirée de pluie, soirée d’affluence à la MC2 dont les quatre salles proposent un spectacle. Pour nous, direction le Petit Théâtre pour un seul en scène dont le propos nous avait attiré : le parcours atypique d’un homme condamné à des années de prison qui se sauve grâce au théâtre. Cet homme, c’est Redwane Rajel, qui joue son propre rôle, évoque son enfance à Avignon, ses multiples vies, sa chute et sa reconstruction. Son passage de l’ombre à la lumière. Sans pathos, avec humour et honnêteté. C’est fort !

« Un espace volontairement pauvre »

Dans l’espace intime du Petit théâtre, le public attend l’entrée en scène de l’acteur. Deux immenses miroirs, un banc rouge, une ampoule allu­mée sur un pied de lam­pa­daire, un espace blanc au sol, de petite dimen­sion. L’espace scé­nique est exi­gu, à l’image de la cel­lule de 9 m² de l’homme empri­son­né qui en retient deux élé­ments : son lit et son miroir. « Et voi­là, les grandes lignes de la scé­no­gra­phie étaient posées », pré­cise le co-auteur, met­teur en scène et scé­no­graphe Enzo Ver­det.

Le banc rouge devien­dra le lit, mais aus­si, les bar­reaux de la pri­son, un siège de l’appartement fami­lial, et plus tard l’estrade de la libé­ra­tion par le théâtre. L’ampoule sur pied devien­dra pun­ching ball, arme défen­sive… Les miroirs devien­dront les murs de la cel­lule mais aus­si l’espace des pos­sibles à tra­vers leur capa­ci­té à démul­ti­plier le corps. Dans la note d’intention Enzo Ver­det — ani­ma­teur d’ateliers de théâtre avec des pri­son­niers dit qu’il vou­lait « un espace volon­tai­re­ment pauvre, parce que si ces neuf années en pri­son m’ont bien appris quelque chose, c’est qu’on y fait beau­coup avec très peu ».

Un homme se confie

« J’ai été un petit gar­çon heu­reux, entre une mère ado­rée et une tante magi­cienne. J’ai été un ado­les­cent bagar­reur et un mili­taire obéis­sant. J’ai été un boxeur pro­fes­sion­nel qui, un jour, a cogné trop fort. J’ai été un pri­son­nier, reclus à l’isolement durant deux ans. J’ai été un père pri­vé de ses enfants. Et puis il y a eu le théâtre, et tout a chan­gé. »

Red­wane Rajel évoque son enfance dans un quar­tier popu­laire d’Avignon, avec des parents venus de Kaby­lie, une Tatie tra­vaillant à la média­thèque, ado­rant le théâtre et ini­tiant son neveu et sa nièce à des jeux de rôle. Et l’on adop­tait le lan­gage et les manières d’une mar­quise et d’un vicomte. Rires garan­tis. Il évoque aus­si la fra­gi­li­té de sa mère, sa mau­vaise habi­tude de vou­loir lui par­ler avant qu’il parte à l’école, au point de le mettre en retard. Ce qu’il détes­tait, parce que l’école c’est impor­tant !

Suc­ces­si­ve­ment ven­deur de bei­gnets sur la plage du Grau-du-Roi, ven­deur de voi­tures, major de sa pro­mo­tion à l’armée, major de sa pro­mo à nou­veau à la Légion ce qui lui offre l’opportunité de suivre la for­ma­tion de sous-offi­cier. Mais voi­là, un sous-off pré­ten­tieux l’accuse d’avoir men­ti sur sa pro­bi­té et annule le pro­jet de for­ma­tion. Eba­hi, le jeune homme affirme ne pas avoir men­ti jusqu’à ce qu’il s’entente repro­cher avoir volé une paire de chaus­settes quand il avait onze ans. Stu­peur ! Mais j’avais onze ans, je me suis excu­sé et ma mère a rem­bour­sé. Rien n’y fait ! L’acteur Red­wane Rajel inter­prète le rôle du Légion­naire et le sien, des années plus tôt, allè­gre­ment, de façon convain­cante.

Va-et-vient entre la vie d’avant et la vie carcérale

Les épi­sodes de la vie d’avant la pri­son alternent avec les séquences car­cé­rales mar­quées par la soli­tude, la rudesse, la vio­lence. Les deux années en quar­tier d’isolement où il a pen­sé deve­nir fou. Son appren­tis­sage du russe et son ini­tia­tion à la « poudre » avec son voi­sin d’isolement, Anton, un mafieux rus­so-armé­nien. Les pro­me­nades à heures fixes dans une cour exi­guë, même pas à l’air libre. La seule pos­si­bi­li­té d’apercevoir le ciel en se contor­sion­nant près du vasis­tas de la cel­lule du rez-de-chaus­sée. L’inactivité qui tue. Les exer­cices et rituels ins­ti­tués pour main­te­nir son inté­gri­té phy­sique. Les mots trans­mis à l’administration péni­ten­tiaire du Centre de déten­tion de Luynes à Aix-en-Pro­vence – le CD comme il dit -, la plu­part du temps sans réponse : pour aller voir le méde­cin, pour deman­der des expli­ca­tions sur l’interruption des par­loirs avec ses enfants après deux visites seule­ment.

Avant son juge­ment en cour d’assises, Red­wane Rajel est trans­fé­ré à la mai­son d’arrêt d’Avignon-Pontet où un miracle va se pro­duire grâce à un déte­nu, un cer­tain William aux dents pour­ries, qui lui parle de l’atelier théâtre, chaque fois qu’il le croise sur une cour­sive. Red­wane devient vite accro aux ate­liers du mar­di et du jeu­di ani­mé par Enzo et un autre ani­ma­teur Oli­vier. Il se voit confier un petit rôle dans Anti­gone de Sophocle, se retrouve quelque temps après sur le quai de la gare d’Avignon avec l’équipe de déte­nus-comé­diens accom­pa­gnés par Enzo et Oli­vier en par­tance pour un fes­ti­val dans le Nord pari­sien.

©Gaby Claire

Se sauver grâce au théâtre et à ses passeurs

A par­tir du moment où le mot théâtre est pro­non­cé sur la cour­sive, la vie de Red­wane bas­cule. Il ne le sait pas encore. Mais grâce à Enzo, Oli­vier et Joël, il va se méta­mor­pho­ser, retrou­ver son huma­ni­té, grâce aux pas­seurs qui lui ont ten­du la main et aux textes fon­da­teurs qui parlent si puis­sam­ment de notre humaine condi­tion. Inclus dans le groupe qui répète Anti­gone où il n’a qu’un petit rôle de garde, il est sai­si par les situa­tions et les mots : deux frères qui s’entretuent, une sœur qui veut rendre hom­mage au « mau­vais » frère et s’oppose à la loi de la cité. Il s’immerge dans cet uni­vers, il s’en nour­ri, au point de pou­voir – un plus tard, au pied levé– rem­pla­cer William — qui s’est fait la belle – en repre­nant le rôle de incar­nant Créon. A Anti­gone suc­cèdent Les Perses d’Eschyle, Mac­beth de Sha­kes­peare. L’humain ! Enzo et Oli­vier ont atteint leur but à la pri­son du Pontet : « Depuis que j’ai com­men­cé le tra­vail à la pri­son du Pontet […] mon seul but a été, en uti­li­sant les œuvres du grand réper­toire clas­sique, de mon­trer l’humain. Que ce soit chez les per­son­nages ou chez les acteurs. » Une scène à la pri­son en montre les effets : un jour Red­wane va laver son linge à la machine col­lec­tive, comme la machine est pleine de linge propre, il le sort et fait tour­ner son linge sale quand arrive le pro­prié­taire du linge propre qui se met en colère et sort les poings. Inter­lo­qué Red­wane ouvre les bras, lui pro­pose de plier son linge. On ne va pas se battre pour ça ! L’interlocuteur est désar­mé et vien­dra s’excuser quelques jours plus tard.

Quand il sor­ti­ra de pri­son, Red­wane se ver­ra pro­po­ser des rôles par un cer­tain Joël. En sep­tembre 2023, il s’adresse à Enzo pour mon­ter une pièce sur sa vie. Le moment est venu d’exposer sur scène les moments les plus dif­fi­ciles de sa vie et com­ment il s’en est rele­vé.

« Conti­nuer inlas­sa­ble­ment de mon­trer l’être humain tel qu’il est. C’est-à-dire faillible. » Enzo Ver­det a tra­vaillé sur le texte avec Ber­trand Kacz­ma­rek, ancien direc­teur adjoint dans plu­sieurs éta­blis­se­ments péni­ten­tiaires de la région Rhône-Alpes. Il est aujourd’hui pro­fes­seur agré­gé de phi­lo­so­phie dans l’académie d’Aix-Marseille. En jan­vier 2024, il a sou­te­nu une thèse inti­tu­lée « Mythe de la neu­tra­li­té car­cé­rale : élé­ments pour une culture péni­ten­tiaire ».

La pièce ne dit pas ce qui a conduit Red­wane Rajel en pri­son, elle ne pro­nonce jamais les noms de famille d’Enzo, Oli­vier et Joël. Met­teur en scène et comé­dien né en 1992, Enzo Ver­det rejoint en 2015 Oli­vier Py, né en 1962, direc­teur du fes­ti­val d’Avignon de 2013 à 2022, pour ani­mer des ate­liers au Centre péni­ten­tiaire Avi­gnon — Le Pontet. Il y crée­ra avec les déte­nus Pro­mé­thée enchaî­né en 2015, Ham­let en 2016 repris au Fes­ti­val d’A­vi­gnon en 2017, Anti­gone en 2017 repris au Fes­ti­val d’A­vi­gnon en 2018 et Les Perses en 2018. Quant à Joël, c’est Joël Pom­me­rat, né en 1963, auteur-met­teur en scène, plu­sieurs fois invi­té à la MC2.

Bra­vo à vous les pas­seurs de culture qui font entrer le théâtre, la lit­té­ra­ture, la musique… en pri­son et contri­buent à chan­ger le des­tin d’hommes et de femmes abîmé·es ! Bra­vo à Red­wane Rajel !

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