MC2 — Grenoble – A l’ombre du réverbère. De la prison à la scène. Poignant !
Par Régine Hausermann
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« Un espace volontairement pauvre »
Dans l’espace intime du Petit théâtre, le public attend l’entrée en scène de l’acteur. Deux immenses miroirs, un banc rouge, une ampoule allumée sur un pied de lampadaire, un espace blanc au sol, de petite dimension. L’espace scénique est exigu, à l’image de la cellule de 9 m² de l’homme emprisonné qui en retient deux éléments : son lit et son miroir. « Et voilà, les grandes lignes de la scénographie étaient posées », précise le co-auteur, metteur en scène et scénographe Enzo Verdet.
Le banc rouge deviendra le lit, mais aussi, les barreaux de la prison, un siège de l’appartement familial, et plus tard l’estrade de la libération par le théâtre. L’ampoule sur pied deviendra punching ball, arme défensive… Les miroirs deviendront les murs de la cellule mais aussi l’espace des possibles à travers leur capacité à démultiplier le corps. Dans la note d’intention Enzo Verdet — animateur d’ateliers de théâtre avec des prisonniers dit qu’il voulait « un espace volontairement pauvre, parce que si ces neuf années en prison m’ont bien appris quelque chose, c’est qu’on y fait beaucoup avec très peu ».
Un homme se confie
« J’ai été un petit garçon heureux, entre une mère adorée et une tante magicienne. J’ai été un adolescent bagarreur et un militaire obéissant. J’ai été un boxeur professionnel qui, un jour, a cogné trop fort. J’ai été un prisonnier, reclus à l’isolement durant deux ans. J’ai été un père privé de ses enfants. Et puis il y a eu le théâtre, et tout a changé. »
Redwane Rajel évoque son enfance dans un quartier populaire d’Avignon, avec des parents venus de Kabylie, une Tatie travaillant à la médiathèque, adorant le théâtre et initiant son neveu et sa nièce à des jeux de rôle. Et l’on adoptait le langage et les manières d’une marquise et d’un vicomte. Rires garantis. Il évoque aussi la fragilité de sa mère, sa mauvaise habitude de vouloir lui parler avant qu’il parte à l’école, au point de le mettre en retard. Ce qu’il détestait, parce que l’école c’est important !
Successivement vendeur de beignets sur la plage du Grau-du-Roi, vendeur de voitures, major de sa promotion à l’armée, major de sa promo à nouveau à la Légion ce qui lui offre l’opportunité de suivre la formation de sous-officier. Mais voilà, un sous-off prétentieux l’accuse d’avoir menti sur sa probité et annule le projet de formation. Ebahi, le jeune homme affirme ne pas avoir menti jusqu’à ce qu’il s’entente reprocher avoir volé une paire de chaussettes quand il avait onze ans. Stupeur ! Mais j’avais onze ans, je me suis excusé et ma mère a remboursé. Rien n’y fait ! L’acteur Redwane Rajel interprète le rôle du Légionnaire et le sien, des années plus tôt, allègrement, de façon convaincante.
Va-et-vient entre la vie d’avant et la vie carcérale
Les épisodes de la vie d’avant la prison alternent avec les séquences carcérales marquées par la solitude, la rudesse, la violence. Les deux années en quartier d’isolement où il a pensé devenir fou. Son apprentissage du russe et son initiation à la « poudre » avec son voisin d’isolement, Anton, un mafieux russo-arménien. Les promenades à heures fixes dans une cour exiguë, même pas à l’air libre. La seule possibilité d’apercevoir le ciel en se contorsionnant près du vasistas de la cellule du rez-de-chaussée. L’inactivité qui tue. Les exercices et rituels institués pour maintenir son intégrité physique. Les mots transmis à l’administration pénitentiaire du Centre de détention de Luynes à Aix-en-Provence – le CD comme il dit -, la plupart du temps sans réponse : pour aller voir le médecin, pour demander des explications sur l’interruption des parloirs avec ses enfants après deux visites seulement.
Avant son jugement en cour d’assises, Redwane Rajel est transféré à la maison d’arrêt d’Avignon-Pontet où un miracle va se produire grâce à un détenu, un certain William aux dents pourries, qui lui parle de l’atelier théâtre, chaque fois qu’il le croise sur une coursive. Redwane devient vite accro aux ateliers du mardi et du jeudi animé par Enzo et un autre animateur Olivier. Il se voit confier un petit rôle dans Antigone de Sophocle, se retrouve quelque temps après sur le quai de la gare d’Avignon avec l’équipe de détenus-comédiens accompagnés par Enzo et Olivier en partance pour un festival dans le Nord parisien.

Se sauver grâce au théâtre et à ses passeurs
A partir du moment où le mot théâtre est prononcé sur la coursive, la vie de Redwane bascule. Il ne le sait pas encore. Mais grâce à Enzo, Olivier et Joël, il va se métamorphoser, retrouver son humanité, grâce aux passeurs qui lui ont tendu la main et aux textes fondateurs qui parlent si puissamment de notre humaine condition. Inclus dans le groupe qui répète Antigone où il n’a qu’un petit rôle de garde, il est saisi par les situations et les mots : deux frères qui s’entretuent, une sœur qui veut rendre hommage au « mauvais » frère et s’oppose à la loi de la cité. Il s’immerge dans cet univers, il s’en nourri, au point de pouvoir – un plus tard, au pied levé– remplacer William — qui s’est fait la belle – en reprenant le rôle de incarnant Créon. A Antigone succèdent Les Perses d’Eschyle, Macbeth de Shakespeare. L’humain ! Enzo et Olivier ont atteint leur but à la prison du Pontet : « Depuis que j’ai commencé le travail à la prison du Pontet […] mon seul but a été, en utilisant les œuvres du grand répertoire classique, de montrer l’humain. Que ce soit chez les personnages ou chez les acteurs. » Une scène à la prison en montre les effets : un jour Redwane va laver son linge à la machine collective, comme la machine est pleine de linge propre, il le sort et fait tourner son linge sale quand arrive le propriétaire du linge propre qui se met en colère et sort les poings. Interloqué Redwane ouvre les bras, lui propose de plier son linge. On ne va pas se battre pour ça ! L’interlocuteur est désarmé et viendra s’excuser quelques jours plus tard.
Quand il sortira de prison, Redwane se verra proposer des rôles par un certain Joël. En septembre 2023, il s’adresse à Enzo pour monter une pièce sur sa vie. Le moment est venu d’exposer sur scène les moments les plus difficiles de sa vie et comment il s’en est relevé.
« Continuer inlassablement de montrer l’être humain tel qu’il est. C’est-à-dire faillible. » Enzo Verdet a travaillé sur le texte avec Bertrand Kaczmarek, ancien directeur adjoint dans plusieurs établissements pénitentiaires de la région Rhône-Alpes. Il est aujourd’hui professeur agrégé de philosophie dans l’académie d’Aix-Marseille. En janvier 2024, il a soutenu une thèse intitulée « Mythe de la neutralité carcérale : éléments pour une culture pénitentiaire ».
La pièce ne dit pas ce qui a conduit Redwane Rajel en prison, elle ne prononce jamais les noms de famille d’Enzo, Olivier et Joël. Metteur en scène et comédien né en 1992, Enzo Verdet rejoint en 2015 Olivier Py, né en 1962, directeur du festival d’Avignon de 2013 à 2022, pour animer des ateliers au Centre pénitentiaire Avignon — Le Pontet. Il y créera avec les détenus Prométhée enchaîné en 2015, Hamlet en 2016 repris au Festival d’Avignon en 2017, Antigone en 2017 repris au Festival d’Avignon en 2018 et Les Perses en 2018. Quant à Joël, c’est Joël Pommerat, né en 1963, auteur-metteur en scène, plusieurs fois invité à la MC2.
Bravo à vous les passeurs de culture qui font entrer le théâtre, la littérature, la musique… en prison et contribuent à changer le destin d’hommes et de femmes abîmé·es ! Bravo à Redwane Rajel !


