Teisseire. Sophie Binet et Fabien Gay avec les salariés : « Pas là pour quémander une opération pièces jaunes avec Carlsberg »

Par Manuel Pavard

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Sophie Binet a défilé aux côtés des salariés en lutte de Teisseire, en tête du cortège, entre le piquet de grève installé devant l'usine et la mairie de Crolles.
En grève depuis plus de deux mois contre la fermeture programmée de leur usine, les salariés de Teisseire ont de nouveau manifesté, ce jeudi 11 décembre, à Crolles. Un cortège où figuraient plusieurs personnalités syndicales et politiques venues soutenir leur combat, à l'instar de la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet ou du sénateur PCF de Seine-Saint-Denis Fabien Gay. Toutes ont vivement dénoncé la stratégie du fabricant de sirops et du groupe Carlsberg, promettant de ne rien céder au brasseur danois.

« On va enta­mer notre dixième semaine de grève, ça com­mence à être épui­sant », avoue Kamel [le pré­nom a été modi­fié], qui se dit néan­moins « tou­jours déter­mi­né » à pour­suivre la lutte. Le sala­rié de Teis­seire et ses cama­rades de Crolles sont en grève depuis le 9 octobre contre la fer­me­ture de leur usine, annon­cée pour le prin­temps 2026. Une déci­sion syno­nyme de licen­cie­ment pour 205 sala­riés du fabri­cant de sirops… dont Kamel, qui se retrouve dans la char­rette, comme tous ceux tra­vaillant dans la pro­duc­tion des sirops.

Sophie Binet entre Fathi Ghi­lou­fi et Florent Duc, de la CGT Teis­seire.

« Quand on avance un autre dis­cours pour dire que ce site est ren­table et viable, et qu’il n’est pas utile de le fer­mer ni de licen­cier, la direc­tion nous répond qu’elle est dans la léga­li­té », déplore-t-il. Et le sala­rié féru de lit­té­ra­ture de se remé­mo­rer alors « une cita­tion de Bal­zac qui prend tout son sens », par­faite illus­tra­tion, selon lui, de la com­mu­ni­ca­tion hypo­crite de Teis­seire et de Carl­berg : « Com­bien d’a­tro­ci­tés se cachent sous ce mot ter­rible : la léga­li­té ? »

« Aucune raison pour fermer et licencier 205 personnes »

L’ar­gu­ment est en outre tout sauf rece­vable. Qu’elle soit légale ou non, cette déci­sion est en effet à la fois immo­rale, injuste et injus­ti­fiée. « Carls­berg a déci­dé de délo­ca­li­ser la pro­duc­tion pour faire tou­jours plus de pro­fits », résume ain­si Sophie Binet. La secré­taire géné­rale de la CGT est venue appor­ter son sou­tien aux gré­vistes, ce jeu­di 11 décembre, par­ti­ci­pant à la mani­fes­ta­tion qui relie le piquet de grève, ins­tal­lé devant l’u­sine, à la mai­rie de Crolles. L’oc­ca­sion de rap­pe­ler une évi­dence : « L’u­sine va très bien, elle est pro­fi­table, ça tourne. Il n’y a donc aucune rai­son pour la fer­mer et pour licen­cier 205 per­sonnes. »

Les sala­riés de Teis­seire à l’ar­ri­vée du cor­tège devant la mai­rie de Crolles.

Le cas de Teis­seire est symp­to­ma­tique de la vague de dés­in­dus­tria­li­sa­tion actuelle. « C’est encore une fois une entre­prise qui licen­cie tout en fai­sant des béné­fices et en tou­chant des aides publiques, c’est scan­da­leux », s’in­surge Sophie Binet. Pour elle, les prio­ri­tés sont claires : « Les sala­riés se battent d’ar­rache-pied pour construire un pro­jet alter­na­tif, ils ne sont pas là pour négo­cier un chèque. Ce qu’ils veulent, c’est défendre leurs emplois et les main­te­nir ici. Les tra­vailleurs et tra­vailleuses se battent pour leur digni­té. On n’est pas là pour qué­man­der une opé­ra­tion pièces jaunes avec Carls­berg ! »

Sophie Binet a démon­tré que la CGT était prête à enga­ger le bras de fer avec Carls­berg.

Que peut-elle faire à son niveau ? La secré­taire géné­rale de la CGT s’en­gage déjà à inter­pel­ler le ministre de l’In­dus­trie Sébas­tien Mar­tin. Lequel connaît déjà le dos­sier pour avoir fait étape sur le site de Crolles lors de sa visite en Isère, le 28 novembre der­nier. Elle entend bien jouer cartes sur table face au ministre, en lui démon­trant notam­ment à quel point les dif­fi­cul­tés du fabri­cant de sirops ont été « orga­ni­sées par Carls­berg, qui a déci­dé d’ex­ter­na­li­ser la pro­duc­tion à un sous-trai­tant. Si Teis­seire avait conser­vé tous ses volumes de pro­duc­tion, l’u­sine serait tou­jours béné­fi­ciaire, comme elle l’est depuis 300 ans », affirme-t-elle.

« Les salariés savent faire tourner une usine sans patron »

Le pro­jet de la CGT est donc très « simple ». Il s’a­git, explique Sophie Binet, de « réin­ter­na­li­ser la pro­duc­tion pour que tous les sirops soient pro­duits ici, et pas aux quatre coins de la France et du monde ». C’est sur cette ligne que le syn­di­cat espère déni­cher un repre­neur. Pas ques­tion de tran­si­ger sur cette fabri­ca­tion locale des sirops, qui fait l’i­den­ti­té de l’en­tre­prise depuis trois siècles. « Sinon ce n’est plus Teis­seire car ce ne sera plus l’eau des mon­tagnes au-des­sus », estime la res­pon­sable syn­di­cale.

Sur le piquet de grève, devant l’u­sine de Crolles.

Pour sau­ver l’u­sine isé­roise et ses 205 emplois, la CGT envi­sage toutes les options, y com­pris celle d’une action en jus­tice, aujourd’­hui clai­re­ment sur la table. Sophie Binet pré­vient ain­si les diri­geants fran­çais et danois : « La CGT a une petite expé­rience en matière de lutte contre les plans de licen­cie­ments et on va la mettre au pro­fit de nos cama­rades de Teis­seire. » Trois exemples pour l’illus­trer. D’a­bord, le plan de licen­cie­ments d’Au­chan. « La fédé­ra­tion du com­merce CGT a réus­si à faire annu­ler 2500 licen­cie­ments grâce à son action en jus­tice. Pour­quoi ? Parce que la direc­tion avait orga­ni­sé l’o­pa­ci­té. » Comme chez un cer­tain fabri­cant de sirops…

Sophie Binet avec les sala­riés de la car­ton­ne­rie DS Smith, à La Rochette (Savoie), éga­le­ment mena­cée de fer­me­ture avec 90 emplois en jeu.

Deuxième exemple, Ven­co­rex et le pro­jet de reprise en Scop por­té alors par la CGT. « Mal­heu­reu­se­ment, le pré­cé­dent ministre de l’In­dus­trie s’est assis sur le plan de reprise et a pré­fé­ré vendre le site aux Chi­nois pour un euro sym­bo­lique », regrette-t-elle. Enfin, le cas emblé­ma­tique des « 1336 ». Soit le nombre de jours de lutte des ex-Fra­lib — fabri­quant les thés Lip­ton et les infu­sions Élé­phant — face au géant Uni­le­ver, avant la créa­tion de la coopé­ra­tive Scop-Ti. « Dix ans plus tard, ils sont tou­jours debout », sou­ligne Sophie Binet, inti­me­ment convain­cue d’une chose : hier chez Fra­lib comme aujourd’­hui à Teis­seire, « les sala­riés savent faire tour­ner une usine sans patron ».

« Nous deman­dons au ministre de l’In­dus­trie et à son ministre de tutelle, Éco­no­mie et Finances, (…) de ne pas homo­lo­guer le plan social. »

Ce dis­cours, la secré­taire géné­rale de la CGT l’a tenu à son arri­vée sur le piquet de grève, puis en pre­nant la parole devant la mai­rie de Crolles, au terme de la mani­fes­ta­tion. Des pro­pos fai­sant écho à ceux du séna­teur de Seine-Saint-Denis Fabien Gay. De pas­sage en Isère, l’é­lu com­mu­niste, dont le rap­port a révé­lé le scan­dale des 211 mil­liards d’eu­ros d’aides publiques ver­sées aux entre­prises sans contre­par­tie, était éga­le­ment venu sou­te­nir les sala­riés en lutte de Teis­seire. Des tra­vailleurs dont il salue « la digni­té », chose que « le capi­tal ne peut pas enle­ver ».

Les com­mu­nistes isé­rois (Annie David, ex-séna­trice, Éric Hours, conseiller régio­nal, et Cécile Dhai­naut, membre de l’exé­cu­tif dépar­te­men­tal) aux côtés du séna­teur PCF de Seine-Saint-Denis Fabien Gay.

S’a­dres­sant lui aus­si aux mani­fes­tants réunis sur le par­vis de l’hô­tel de ville, Fabien Gay revient bien sûr sur ce fameux « lièvre » levé en juillet der­nier par la com­mis­sion d’en­quête du Sénat : « 211 mil­liards d’aides publiques, chaque année, à l’en­semble des entre­prises, notam­ment en direc­tion de grands groupes mul­ti­na­tio­naux qui n’ont que faire de nos emplois et de nos savoir-faire. Ce sont des rapaces », accuse le rap­por­teur.

Fabien Gay avec la can­di­date de la liste d’u­nion de la gauche à Gre­noble, Lau­rence Ruf­fin, elle aus­si pré­sente à la mani­fes­ta­tion.

Sur le cas Teis­seire, celui qui est par ailleurs direc­teur de l’Hu­ma­ni­té inter­pelle direc­te­ment « ceux qui gou­vernent de façon illé­gi­time » après leur défaite aux élec­tions légis­la­tives et qui n’ont donc « pas res­pec­té le vote popu­laire ». « Nous deman­dons au ministre de l’In­dus­trie et à son ministre de tutelle, de l’É­co­no­mie et des Finances (…) de ne pas homo­lo­guer le plan social et de refu­ser la casse de l’emploi », assène-t-il.

« Les rats quittent le navire »

Fabien Gay n’ou­blie pas non plus de témoi­gner sa « soli­da­ri­té » à Sophie Binet, récem­ment mise en exa­men à la suite d’une plainte du très mal nom­mé mou­ve­ment patro­nal Ethic, pré­si­dé par Sophie de Men­thon, pour avoir com­pa­ré les patrons mena­çant de délo­ca­li­ser à des « rats [qui] quittent le navire ». Ce n’est en effet pas seule­ment la diri­geante de la CGT qui est atta­quée, « c’est toutes celles et ceux qui luttent, que l’on veut faire taire, humi­lier, plier le genou », s’in­digne-t-il.

Fabien Gay au micro, aux côtés de Nico­las Benoît, secré­taire dépar­te­men­tal de la CGT Isère, Sophie Binet et Jéré­mie Ior­da­noff, dépu­té éco­lo­giste de l’I­sère.

Dif­fi­cile d’ailleurs de le nier, chez Teis­seire aus­si, les rats quittent le navire. Mais ne comp­tez pas sur Sophie Binet pour se lais­ser inti­mi­der face aux pres­sions patro­nales. Car « la bave du cra­paud n’at­teint pas la blanche colombe », conclut-elle sous les applau­dis­se­ments des sala­riés.

L’UL CGT du Gré­si­vau­dan, à l’i­ni­tia­tive de la mani­fes­ta­tion, était bien repré­sen­tée dans le cor­tège.
Les livreurs à vélo CGT, qui occupent pour bon nombre d’entre eux le siège de la Métro­pole depuis le 19 novembre, demandent la réqui­si­tion des loge­ments vacants.
Les mani­fes­tants ras­sem­blés pour écou­ter les ora­teurs, devant la mai­rie de Crolles.
Sur le par­cours de la mani­fes­ta­tion, dans les rues de Crolles.
Carls­berg, prin­ci­pale cible des ban­de­roles sur le piquet de grève de Teis­seire.

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