Teisseire. Sophie Binet et Fabien Gay avec les salariés : « Pas là pour quémander une opération pièces jaunes avec Carlsberg »
Par Manuel Pavard
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« On va entamer notre dixième semaine de grève, ça commence à être épuisant », avoue Kamel [le prénom a été modifié], qui se dit néanmoins « toujours déterminé » à poursuivre la lutte. Le salarié de Teisseire et ses camarades de Crolles sont en grève depuis le 9 octobre contre la fermeture de leur usine, annoncée pour le printemps 2026. Une décision synonyme de licenciement pour 205 salariés du fabricant de sirops… dont Kamel, qui se retrouve dans la charrette, comme tous ceux travaillant dans la production des sirops.

« Quand on avance un autre discours pour dire que ce site est rentable et viable, et qu’il n’est pas utile de le fermer ni de licencier, la direction nous répond qu’elle est dans la légalité », déplore-t-il. Et le salarié féru de littérature de se remémorer alors « une citation de Balzac qui prend tout son sens », parfaite illustration, selon lui, de la communication hypocrite de Teisseire et de Carlberg : « Combien d’atrocités se cachent sous ce mot terrible : la légalité ? »
« Aucune raison pour fermer et licencier 205 personnes »
L’argument est en outre tout sauf recevable. Qu’elle soit légale ou non, cette décision est en effet à la fois immorale, injuste et injustifiée. « Carlsberg a décidé de délocaliser la production pour faire toujours plus de profits », résume ainsi Sophie Binet. La secrétaire générale de la CGT est venue apporter son soutien aux grévistes, ce jeudi 11 décembre, participant à la manifestation qui relie le piquet de grève, installé devant l’usine, à la mairie de Crolles. L’occasion de rappeler une évidence : « L’usine va très bien, elle est profitable, ça tourne. Il n’y a donc aucune raison pour la fermer et pour licencier 205 personnes. »

Le cas de Teisseire est symptomatique de la vague de désindustrialisation actuelle. « C’est encore une fois une entreprise qui licencie tout en faisant des bénéfices et en touchant des aides publiques, c’est scandaleux », s’insurge Sophie Binet. Pour elle, les priorités sont claires : « Les salariés se battent d’arrache-pied pour construire un projet alternatif, ils ne sont pas là pour négocier un chèque. Ce qu’ils veulent, c’est défendre leurs emplois et les maintenir ici. Les travailleurs et travailleuses se battent pour leur dignité. On n’est pas là pour quémander une opération pièces jaunes avec Carlsberg ! »

Que peut-elle faire à son niveau ? La secrétaire générale de la CGT s’engage déjà à interpeller le ministre de l’Industrie Sébastien Martin. Lequel connaît déjà le dossier pour avoir fait étape sur le site de Crolles lors de sa visite en Isère, le 28 novembre dernier. Elle entend bien jouer cartes sur table face au ministre, en lui démontrant notamment à quel point les difficultés du fabricant de sirops ont été « organisées par Carlsberg, qui a décidé d’externaliser la production à un sous-traitant. Si Teisseire avait conservé tous ses volumes de production, l’usine serait toujours bénéficiaire, comme elle l’est depuis 300 ans », affirme-t-elle.
« Les salariés savent faire tourner une usine sans patron »
Le projet de la CGT est donc très « simple ». Il s’agit, explique Sophie Binet, de « réinternaliser la production pour que tous les sirops soient produits ici, et pas aux quatre coins de la France et du monde ». C’est sur cette ligne que le syndicat espère dénicher un repreneur. Pas question de transiger sur cette fabrication locale des sirops, qui fait l’identité de l’entreprise depuis trois siècles. « Sinon ce n’est plus Teisseire car ce ne sera plus l’eau des montagnes au-dessus », estime la responsable syndicale.

Pour sauver l’usine iséroise et ses 205 emplois, la CGT envisage toutes les options, y compris celle d’une action en justice, aujourd’hui clairement sur la table. Sophie Binet prévient ainsi les dirigeants français et danois : « La CGT a une petite expérience en matière de lutte contre les plans de licenciements et on va la mettre au profit de nos camarades de Teisseire. » Trois exemples pour l’illustrer. D’abord, le plan de licenciements d’Auchan. « La fédération du commerce CGT a réussi à faire annuler 2500 licenciements grâce à son action en justice. Pourquoi ? Parce que la direction avait organisé l’opacité. » Comme chez un certain fabricant de sirops…

Deuxième exemple, Vencorex et le projet de reprise en Scop porté alors par la CGT. « Malheureusement, le précédent ministre de l’Industrie s’est assis sur le plan de reprise et a préféré vendre le site aux Chinois pour un euro symbolique », regrette-t-elle. Enfin, le cas emblématique des « 1336 ». Soit le nombre de jours de lutte des ex-Fralib — fabriquant les thés Lipton et les infusions Éléphant — face au géant Unilever, avant la création de la coopérative Scop-Ti. « Dix ans plus tard, ils sont toujours debout », souligne Sophie Binet, intimement convaincue d’une chose : hier chez Fralib comme aujourd’hui à Teisseire, « les salariés savent faire tourner une usine sans patron ».
« Nous demandons au ministre de l’Industrie et à son ministre de tutelle, Économie et Finances, (…) de ne pas homologuer le plan social. »
Ce discours, la secrétaire générale de la CGT l’a tenu à son arrivée sur le piquet de grève, puis en prenant la parole devant la mairie de Crolles, au terme de la manifestation. Des propos faisant écho à ceux du sénateur de Seine-Saint-Denis Fabien Gay. De passage en Isère, l’élu communiste, dont le rapport a révélé le scandale des 211 milliards d’euros d’aides publiques versées aux entreprises sans contrepartie, était également venu soutenir les salariés en lutte de Teisseire. Des travailleurs dont il salue « la dignité », chose que « le capital ne peut pas enlever ».

S’adressant lui aussi aux manifestants réunis sur le parvis de l’hôtel de ville, Fabien Gay revient bien sûr sur ce fameux « lièvre » levé en juillet dernier par la commission d’enquête du Sénat : « 211 milliards d’aides publiques, chaque année, à l’ensemble des entreprises, notamment en direction de grands groupes multinationaux qui n’ont que faire de nos emplois et de nos savoir-faire. Ce sont des rapaces », accuse le rapporteur.

Sur le cas Teisseire, celui qui est par ailleurs directeur de l’Humanité interpelle directement « ceux qui gouvernent de façon illégitime » après leur défaite aux élections législatives et qui n’ont donc « pas respecté le vote populaire ». « Nous demandons au ministre de l’Industrie et à son ministre de tutelle, de l’Économie et des Finances (…) de ne pas homologuer le plan social et de refuser la casse de l’emploi », assène-t-il.
« Les rats quittent le navire »
Fabien Gay n’oublie pas non plus de témoigner sa « solidarité » à Sophie Binet, récemment mise en examen à la suite d’une plainte du très mal nommé mouvement patronal Ethic, présidé par Sophie de Menthon, pour avoir comparé les patrons menaçant de délocaliser à des « rats [qui] quittent le navire ». Ce n’est en effet pas seulement la dirigeante de la CGT qui est attaquée, « c’est toutes celles et ceux qui luttent, que l’on veut faire taire, humilier, plier le genou », s’indigne-t-il.

Difficile d’ailleurs de le nier, chez Teisseire aussi, les rats quittent le navire. Mais ne comptez pas sur Sophie Binet pour se laisser intimider face aux pressions patronales. Car « la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe », conclut-elle sous les applaudissements des salariés.






