Isère. Le département retire sa subvention à un festival programmant Médine

Par Manuel Pavard

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Médine avait été programmé à la Fête du Travailleur alpin 2019, à Fontaine.
La polémique enfle après la décision du département de l'Isère de retirer sa subvention de 4000 euros au festival Bien l'Bourgeon, qui se tient du 29 au 31 mai, à Gresse-en-Vercors. Motif invoqué ? La présence à l'affiche du rappeur Médine. Une atteinte à la liberté d'expression, dénoncent l'association Mix'Arts, organisatrice du festival, et le milieu culturel, surpris et choqués que l'amendement déposé par le président Jean-Pierre Barbier (LR) ait été voté par la majorité des élus de gauche. Parmi ces derniers, certains assument leur position, d'autres regrettent...

Guillaume Gon­tard fus­tige « une attaque grave contre la liber­té d’ex­pres­sion ». Le séna­teur de l’I­sère fait par­tie des plus de 300 signa­taires (struc­tures et fes­ti­vals indé­pen­dants, artistes, pro­fes­sion­nels de la culture, per­son­na­li­tés poli­tiques…) de la lettre ouverte adres­sée par Mix’Arts, le 23 mai, à Jean-Pierre Bar­bier, pré­sident (LR) du dépar­te­ment de l’I­sère. L’as­so­cia­tion, orga­ni­sa­trice du fes­ti­val Bien l’Bour­geon, ne déco­lère pas, poin­tant « une remise en cause des liber­tés de créa­tion et de pro­gram­ma­tion artis­tiques ». En cause, la déci­sion prise le 25 avril par le conseil dépar­te­men­tal de reje­ter la demande de sub­ven­tion du fes­ti­val, qui se tient — pour la pre­mière fois — à Gresse-en-Ver­cors, du jeu­di 29 au same­di 31 mai.

Ce sou­tien finan­cier de 4 000 euros était pour­tant recon­duit chaque année jusque-là. Avant d’être remis en cause, pour cette hui­tième édi­tion, à la suite d’un amen­de­ment dépo­sé à la der­nière minute par Jean-Pierre Bar­bier. Une volte-face ciblant ouver­te­ment Médine, l’une des têtes d’af­fiche de cette cuvée 2025. Le rap­peur, connu pour ses posi­tions anti­ra­cistes, fait l’objet depuis plu­sieurs années « de cam­pagnes de l’extrême-droite, qui l’accusent de com­pli­ci­té avec l’islam radi­cal », sou­ligne Guillaume Gon­tard dans son com­mu­ni­qué.

« Cet amal­game entre la foi musul­mane de ce rap­peur et son sup­po­sé isla­misme est tota­le­ment infon­dé. »

Guillaume Gon­tard, séna­teur de l’I­sère

On se sou­vient notam­ment de l’in­tense polé­mique média­tique ayant accom­pa­gné la venue de Médine aux jour­nées d’é­té d’EELV et de la France insou­mise, en 2023. Le tout pour des cita­tions sou­vent tron­quées ain­si que pour des gestes ou pro­pos certes pro­blé­ma­tiques mais dont l’ar­tiste s’é­tait a pos­te­rio­ri excu­sé. Pour le séna­teur éco­lo­giste, « cet amal­game entre la foi musul­mane de ce rap­peur et son sup­po­sé isla­misme est tota­le­ment infon­dé ».

Médine sur scène au parc de la Poya, pour la Fête du Tra­vailleur alpin 2019.

« Si tel avait été le cas, ima­gine-t-on la comé­die musi­cale La Haine, pour laquelle il a réa­li­sé une bande ori­gi­nale, être nomi­née aux Molières cette année, céré­mo­nie pré­si­dée par la ministre de la Culture ? », pour­suit Guillaume Gon­tard. D’autres ne manquent pas de rap­pe­ler la par­ti­ci­pa­tion de Médine à la Fête du Tra­vailleur alpin 2019, à Fon­taine. Avec un concert remar­qué et un joli suc­cès à la clé.

La pré­ci­sion n’est pas appor­tée par hasard. Car si la levée de bou­cliers de la droite envers sa pré­sence sur scène n’é­ton­ne­ra per­sonne, le détail des votes est, lui, beau­coup plus sur­pre­nant. L’a­men­de­ment a en effet été approu­vé par la qua­si-tota­li­té des élus dépar­te­men­taux, y com­pris par l’op­po­si­tion de gauche — à l’ex­cep­tion de Pierre-Didier Tchét­ché (Génération.s). Cer­tains, comme les élus du groupe Isère éco­lo­gie soli­da­ri­tés (IES), ont depuis expri­mé des regrets, sans pou­voir pour autant chan­ger leur vote. Au sein du groupe Union de la gauche éco­lo­giste soli­daire (UGES) — qui réunit des élus PS, PCF, L’A­près et divers gauche -, les posi­tions sont en revanche un peu plus hété­ro­gènes.

Un amendement déposé « par surprise »

Les élus com­mu­nistes Aman­dine Demore et David Quei­ros étaient ain­si plu­tôt favo­rables à l’abs­ten­tion. Mais tous deux auraient été vic­times à la fois du contexte et d’une forme de « mani­pu­la­tion », sug­gère un repré­sen­tant de la fédé­ra­tion du PCF de l’I­sère. « Jean-Pierre Bar­bier a balan­cé l’a­men­de­ment par sur­prise, ils avaient à peine une demi-heure pour voter », explique-t-il. Or, pour la maire d’É­chi­rolles comme pour son homo­logue de Saint-Mar­tin-d’Hères, « le rap est un uni­vers tota­le­ment non maî­tri­sé. Ce n’est pas leur monde. Et vu qu’il y a déjà eu des déra­pages dans le rap, ça leur a sem­blé cré­dible. »

Selon le mili­tant com­mu­niste, Aman­dine Demore et David Quei­ros auraient péché par naï­ve­té, en étant dupés en interne. « Ce sont les socia­listes qui ont mené la danse en sor­tant les élé­ments du contexte », accuse-t-il. Ce qui pose de fait ques­tion puisque « le fonc­tion­ne­ment du groupe unique repose sur la confiance ».

Le pré­sident du dépar­te­ment Jean-Pierre Bar­bier a dépo­sé un amen­de­ment pour le rejet de la sus­pen­sion en der­nière minute.

Un autre point inter­roge : pour­quoi les élus ne se sont pas méfiés ? « Si l’ex­trême droite avait pro­po­sé cet amen­de­ment, la méfiance aurait été de mise. On doit en tirer une leçon en étant aus­si sur nos gardes avec la droite répu­bli­caine : entre Retailleau, l’his­toire de la fresque à Sas­se­nage ou cette affaire, on a des cas d’é­cole de post-véri­té. »

« Une manipulation électoraliste » venue de la droite

De fait, c’est bien des rangs de la droite que tout serait par­ti. D’a­près dif­fé­rentes sources, celui qui tire les ficelles serait ain­si un atta­ché par­le­men­taire de la séna­trice LR Fré­dé­rique Puis­sat. Après la démis­sion de l’an­cien maire de Gresse-en-Ver­cors, Fré­dé­ric Fro­ment est deve­nu pre­mier adjoint aux finances, à la faveur de l’é­lec­tion muni­ci­pale par­tielle orga­ni­sée en mars der­nier. Dans son viseur, les muni­ci­pales 2026, croit savoir la fédé­ra­tion com­mu­niste, qui dénonce « une mani­pu­la­tion élec­to­ra­liste pour ‘cli­ver’ la com­mune de Gresse-en-Ver­cors sur un posi­tion­ne­ment très à droite ».

De son côté, Mix’Arts déplore « un coup dur » qui péna­lise un ter­ri­toire et ses habi­tants, et regrette l’ab­sence de réponse du pré­sident du dépar­te­ment à ses sol­li­ci­ta­tions. L’as­so­cia­tion ne cache pas son inquié­tude : « Nous remar­quons, depuis quelques années, de nom­breuses pres­sions poli­tiques et média­tiques pour inter­dire des pro­gram­ma­tions, des artistes, des diver­si­tés d’expressions et d’opinions. Pour nous, acteurs cultu­rels, ce phé­no­mène per­ni­cieux fait craindre la fin de la liber­té d’expression qui est le socle de notre socié­té démo­cra­tique. »

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